Accueil > Monde | Par Guylaine Saffrais | 1er juin 2006

Poutine, le sherpa du G8

Alors que les hydrocarbures ravivent la flamme de la guerre froide, le sommet du G8 de Saint- Pétersbourg sera l’occasion pour Vladimir Poutine d’affirmer sa vision du rôle de la Russie dans le monde ainsi que sa conception de la démocratie. Société civile, droits de l’Homme en Russie ? Qui ose poser ces questions à quelqu’un qui souffle le chaud... et le froid ?

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Ambiance tendue à la veille du sommet qui réunira les dirigeants des huit pays les plus industrialisés à Saint-Pétersbourg le 17 juillet. Qu’il s’agisse de la marche à suivre envers le programme nucléaire iranien ou des relations avec le Hamas palestinien, du partage du marché des hydrocarbures ou encore du bras de fer gazier qui oppose Moscou et Bruxelles, la Russie inquiète l’Europe et déchaîne la diplomatie américaine.

Méfiance et pragmatisme

En plaçant l’énergie au cœur de la présidence russe du G8, Moscou rappelle qu’il demeure le premier exportateur de gaz naturel et se place au second rang des exportations mondiales de pétrole. Des atouts dont Moscou joue avec maestria pour retrouver sa place de « grand » dans le système mondial. Malgré tout, l’interdépendance entre consommateurs européens et vendeurs russes impose le compromis économique et... politique.

Les Occidentaux accusent régulièrement Gazprom : le géant russe du gaz retourné dans le giron public : d’être un instrument au service de la politique étrangère du Kremlin, voire une œuvre de manipulation et de chantage politiques auprès de ses anciens satellites, selon Washington. En effet, la Russie n’hésite pas à souffler le chaud et le froid. On se rappelle la coupure brutale de ses livraisons de gaz à l’Ukraine en janvier, perturbant ainsi les approvisionnements en Europe.

En fait, aucune des deux parties ne peut renoncer aux services de l’adversaire : la Russie fournit 25 % des demandes énergétiques de l’Union européenne (UE), un marché qui représente 75 % des exportations de gaz russe. Le dernier sommet UE-Russie a donné le ton pour le G8. Réunis à Sotchi le 25 mai dernier, Moscou et Bruxelles ne sont pas parvenus à aplanir leurs divergences en matière énergétique. D’un côté, l’UE souhaitait des garanties sur les prix et les approvisionnements en gaz et faire pression sur Vladimir Poutine pour qu’il signe la Charte internationale de l’énergie. De l’autre, le Kremlin a refusé de signer : pour conserver le monopole de Gazprom sur les pipelines russes : et Bruxelles s’est satisfait d’une entente.

Reprise en main du pouvoir

Comme sur le front énergétique, la politique étrangère russe impose sa singularité et s’est un peu plus démarquée en 2005 des choix occidentaux. Alors que les chancelleries européennes et américaine louaient les révolutions pacifiques menées en Géorgie puis en Ukraine et au Kirghizstan, le Kremlin, lui, se soucie de maintenir les Etats issus de l’URSS dans sa zone d’influence et de prévenir toute déstabilisation en Russie. Car, pour Moscou, les « révolutions colorées » marquent un nouveau coup de force de l’Occident contre son « étranger proche ». En réaction, la diplomatie russe s’est alors activée sur le front du rapprochement avec les Etats opposés aux Occidentaux en adoubant les régimes autoritaires biélorusse et ouzbek.

Aux préoccupations américaines concernant la conception russe de la démocratie, le Kremlin rétorque par un relativisme élastique, expliquant que ces principes doivent être adaptés aux traditions et à l’histoire russes. De fait, depuis son arrivée au pouvoir en 2000, Vladimir Poutine impose aux divers détenteurs de pouvoirs susceptibles de contester l’autorité présidentielle des limites à leurs prérogatives. Dernièrement, cette politique de renforcement de l’Etat a abouti à la suppression de l’élection au suffrage universel des présidents et gouverneurs des sujets de la Fédération de Russie. Les candidats sont désormais proposés par le Président.

Après la mise au pas des médias, les ONG russes ont fait les frais de l’entreprise de monopolisation du pouvoir. Malgré les pressions internationales et de la société civile russe, Vladimir Poutine a finalement signé la « nouvelle » loi sur les ONG, entrée en vigueur en avril, et qui témoigne, selon Sacha Koulaeva, de la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH), d’une « volonté très nette de contrôler et museler les organisations indépendantes ». Même si certaines des dispositions les plus restrictives ont été retirées suite aux protestations du Conseil de l’Europe, la loi du 17 janvier 2006 restreint la capacité d’action des ONG internationales ou étrangères et russes. Les conditions d’enregistrement sont durcies et, surtout, le pouvoir d’ingérence des autorités est renforcé grâce au contrôle strict et maniaque des ONG russes et de leur financement. Sous couvert d’enquêtes fiscales, commerciales ou bureaucratiques : ménageant ainsi l’apparence de légalité : l’objectif du pouvoir est de marginaliser, voire éliminer ceux qui critiquent notamment sa politique en Tchétchénie. Défendre les droits de l’Homme est d’ailleurs devenu une activité à haut risque. Assassinats, agressions physiques, emprisonnements ou vols de données informatiques (1) se déroulent dans un climat d’impunité vis-à-vis des agresseurs et de campagne de diffamation visant à discréditer les ONG. L’espionite aiguë s’abat sur différentes organisations écologiques et publiques accusées de servir de paravent aux services secrets étrangers qui les financent (2). Ces menaces et accusations se développent dans un contexte plus général d’intolérance à l’égard des étrangers.

Pourtant, malgré les violations patentes des droits de l’Homme, la Russie prenait, le 19 mai, la présidence tournante du Conseil de l’Europe, précisément créée pour défendre les droits humains...

Ambiguïtés de la société

Bien que les citoyens de la Fédération jouissent de nouveaux droits depuis une décennie, l’opinion publique souhaite pourtant le contrôle du pouvoir sur de nombreux aspects de la vie quotidienne. Le passage à l’économie de marché qui s’est accompagné d’un creusement spectaculaire des inégalités entre les régions et les différentes couches de la population explique en partie cette aspiration générale à un retour à l’ordre. La vague de manifestations de mécontentement des classes défavorisées, qui s’était propagée à l’ensemble du territoire en janvier 2005, n’a d’ailleurs pas débouché sur des changements politiques significatifs, et ce, malgré le soutien de tous les partis d’opposition. Mais si les bouleversements des années 1990 ont creusé un fossé entre les différentes générations et classes sociales, la décennie 2000, elle, est marquée par une relative stabilisation économique et sociale, notamment chez les couches sociales supérieures et les jeunes diplômés. C’est dans ce contexte que s’exprime largement le souhait de stabilité. Cette aspiration à l’ordre passe par une stabilisation des règles du marché, une Russie forte et fière que symbolise Vladimir Poutine. S’agissant de la démocratie, la question ne semble pas inquiéter la population qui se désintéresse profondément du politique. Repliés sur les problèmes de la vie quotidienne, les Russes plébiscitent, d’ailleurs, la famille comme valeur centrale.

Malgré cette apathie politique générale, les rares ONG indépendantes russes et internationales tiendront leur « G8 civil » à Moscou. Un agenda bien différent de celui de Saint-Pétersbourg, dont on peut supposer déjà la principale conclusion politique, martelée depuis des mois par le « sherpa » russe Vladimir Poutine : « la Russie est un partenaire très difficile mais qui en fin de compte partage toutes les valeurs occidentales "

1. « Fédération de Russie, agressions contre les défenseurs des droits de l’Homme à Saint-Pétersbourg : la coupable négligence de l’Etat russe », Mission internationale d’enquête de la FIDH et de l’OMCT, n°440, février 2006.
2. Thérèse Obrecht, Russie, la loi du pouvoir. Enquête sur une parodie démocratique, éditions Autrement, 2006.

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