Accueil > Monde | Par Françoise Amossé | 1er mars 2000

Poutine sur orbite

Entretien avec Jean Radvanyi

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Les Russes se doteront d’un nouveau président le 27 mars prochain. Le nom de l’heureux élu ne fait pas mystère. Caracolant dans les sondages, après avoir gagné ses galons sur les cendres de Grozny, Vladimir Poutine occupera sans doute la fonction suprême. Quoi qu’on en pense, fort de son bon droit. Mais avec quelques devoirs et contraintes. Transition oblige.

Cinq changements de gouvernements, depuis 1996, ne donnent-ils pas à voir les difficultés de la Russie à s’engager dans la transition qu’elle effectue ?

Jean Radvanyi :

Ces changements traduisent à leur façon la crise que traverse le pays sur les plans économique, social et politique. Aucun des grands partis ne remet en cause le principe de réforme. En revanche, la façon dont ces réformes ont été lancées a donné lieu à des dérapages aux conséquences sociales dramatiques pour une partie importante de la population, un tiers voire la moitié d’entre elles en a terriblement souffert. S’il existe un consensus très large sur la nécessité d’une réforme économique, il y a crise du législatif et de l’exécutif, l’Etat n’ayant pas été à même de maintenir les grands équilibres. La Russie est affaiblie et son opinion publique est extrêmement troublée. Les Russes ont le sentiment de vivre dans un pays à la fois isolé sur la scène internationale et traversant de grandes difficultés sur le plan intérieur. Ces changements de gouvernements à répétition disent toute la difficulté du pays à se dégager des contradictions politiques et économiques vers une voie de redressement qui corresponde aux objectifs nationaux de la Russie. Eltsine a tenté de créer un parti "le parti du pouvoir". Mais on ne peut pas décréter la création d’un parti politique ex nihilo. Il a fait appel à des hommes diversifiés, issus, les uns, du KGB, les autres, des milieux régionaux qui semblaient porteurs d’une dynamique ou des milieux économiques. Depuis 1991, un exécutif réformateur plus ou moins libéral comme Egor Gaïdar, plus ou moins étatiste comme Evgueni Primakov cohabite, à la russe, avec un parlement conservateur. La voie des réformes a donc toujours été difficile.

Si ces changements témoignent d’une recherche politique, sont-ils pour vous un signe de bonne santé politique ?

J.R. : La Russie dispose de beaucoup de dirigeants politiques potentiels. On entend souvent dire qu’il n’y a pas de relève. Mais la Russie possède un potentiel humain important et s’il y a bien eu fuite des cerveaux pour l’étranger, elle n’a jamais entravé le développement du pays. D’une certaine façon, Vladimir Poutine représente une nouvelle génération. Dès cet automne, sa candidature supplantait, dans l’opinion, celle de Primakov dont les Russes appréciaient certes la gestion sage, lors de son passage au pouvoir, mais qui semblait, par son âge, son image, son état de santé, peu susceptible de pouvoir les représenter. La nécessité d’une passation de pouvoir d’une génération à l’autre ne fait pas de doute.

Hors Russie, Poutine a une image négative : c’est l’homme de la sale guerre en Tchétchénie. Pour les Russes, qui, on le sait, approuvent dans leur grande majorité son action (1), quelle figure d’homme politique incarne-t-il ?

J.R. : Difficile de savoir exactement qui est Poutine. Il a, jusqu’à présent, peu fait parler de lui, dans la mesure où il occupait des postes subalternes. Même s’il a été président du FSB, l’ex-KGB, ce fut pour une très brève période. Son arrivée au pouvoir en Russie a coïncidé avec la guerre en Tchétchénie, que la presse annonçait déjà pour l’année précédente. Que certains au Kremlin ou au ministère de la Défense aient pensé relancer la guerre allait consolider l’opinion russe, c’est indéniable. Pour les Européens, il est effectivement l’homme de la guerre. On sait moins que Poutine a pour lui, vis-à-vis des Russes, d’être un homme politique extrêmement actif sur le plan intérieur. Il a beaucoup voyagé, profitant de son âge, de sa capacité de travail, de l’idée qu’il se fait de son rôle. Il a particulièrement sillonné les régions. Lui-même n’est pas de Moscou, mais de Saint-Pétersbourg, symbole de la province. Comme moscovite, Youri Loujkov s’est heurté à ce handicap quasiment insurmontable car les Russes sont à la fois fascinés par Moscou et reconnaissent la gestion efficace de Loujkov et à la fois rebutés par l’hégémonie de Moscou. Partout, la mauvaise redistribution des subsides et des richesses par la capitale est critiquée. L’attention portée aux régions constitue pour Poutine un bon point d’appui, s’il parvient toutefois à trouver l’équilibre entre le centre et les régions, afin de bénéficier du consensus nécessaire à la relance du pays. Poutine n’incarne donc pas, en Russie, la seule figure du guerrier.

Quel dossier doit-il faire avancer pour demeurer crédible et rester au pouvoir ?

J.R. : Sur le plan intérieur, on attend de lui une relance économique qui soit attentive aux problèmes sociaux de la population. Malgré la crise, beaucoup de richesses sont dégagées de Russie au profit d’une minorité. Des douze Etats de la CEI, la Russie est le pays qui s’est le plus vite engagé dans des réformes. Mais avec énormément d’incohérence dans les législations dont certains acteurs de l’économie ont largement profité : c’est l’un des phénomènes de dérapage des réformes qui ne relève pas seulement de la criminalité parce qu’une bonne partie des sorties de capitaux, de manipulations financières n’ont pas été illégales, elles ont profité des défauts de la législation. A côté de cela, il y a bel et bien eu des actes criminels. Ce défaut législatif a amplifié les inégalités du système de répartition des richesses de la Russie. Toute une série de besoins sociaux ou d’investissements n’ont pas été, pour l’instant, abordés. On attend de ce nouveau président qu’il redresse la barre. Ce rétablissement prendra des années. Mais la population attend des mesures vis-à-vis des oligarchies qui ont profité du système de la façon la plus perverse, utilisant les vides juridiques actuels pour créer des empires, exportant des capitaux à l’étranger, organisant des réseaux de comptes, de sociétés écran, sorte de pillage du potentiel national, découpé en segments rentables ou non, les premiers étant dérivés vers l’étranger, autant de mécanismes bien connus, en vigueur partout dans le monde, à la fois opaques mais tellement classiques. Prendre des mesures pour enrayer un tel engrenage serait le signe fort que de l’ordre va être remis dans l’économie, et que l’on va prendre en considération l’intérêt du pays et pas seulement celui de quelques-uns. Mais il n’existe toujours pas de code foncier, le nouveau code civil n’a toujours pas été voté, pour cause de blocage institutionnel entre le Parlement et l’exécutif. L’alliance surprise qui s’est créée à la Douma, entre le "parti du pouvoir", "l’Ours", comme on dit là-bas, et le parti communiste pour désigner le président de la Douma relève apparemment de cette volonté tactique de créer un consensus politique fort, consensus nécessaire pour débloquer les réformes. Il y va du redressement économique de la Russie car si l’année 1999 a été bonne, c’est par rapport à 1998 qui avait été catastrophique après le krach de l’été.

Poutine ne risque-t-il pas de s’user politiquement prématurément si la guerre s’enlise, si aucune sortie souhaitable par la discussion et le compromis avec les Tchétchènes n’est trouvée ?

J.R. : L’opinion publique russe est sensible à la défense des intérêts de la Russie, notamment à l’intégrité territoriale de ses frontières. Or, il est vrai que cette intégrité était menacée par les Tchétchènes, sans qu’on puisse justifier l’utilisation de moyens extrêmes. Personne ne sait à l’heure actuelle, une fois Grozny détruite et l’armée tchétchène dans la montagne, ce qui va se passer. D’un côté, il n’y a pas de projet préétabli par le gouvernement russe, si ce n’est qu’il faudra bien un jour ou l’autre convenir de négocier politiquement le futur statut de la république. Par ailleurs, la Tchétchénie représente une toute petite partie de l’espace régional et ce conflit ne peut guère gêner réellement le développement économique de la Russie. Quant aux investisseurs étrangers, ils ne se sont jamais privés d’investir, même en situations conflictuelles comme de nombreux cas analogues en attestent.

Comment s’organise l’activité de l’ex-complexe militaro-industriel qui a été l’un des piliers du développement de l’ex-URSS ?

J.R. : Ce secteur a été fondamental, il a beaucoup souffert. Aujourd’hui demeure un secteur militaire restreint non négligeable, compte tenu de la place dans le peloton de tête de la Russie, comme fournisseur d’armes, dans le monde.Toute une série de grandes entreprises qui étaient auparavant militaires jouent ou joueront un rôle clef dans le développement de la Russie. Elles se positionnent sur les grands secteurs dynamiques de demain : ferroviaire, automobile, électronique civile... Une reconversion lente et difficile mais réelle avec des exemples de réussite intéressants. Reste que certaines régions souffrent. C’est notamment le cas de celles où co-existaient des usines de l’ancien complexe militaro-industriel et des usines du textile. Disons rapidement que de neuf années de crise, l’économie russe sort affaiblie mais diversifiée, avec une part des services beaucoup plus importante, et des locomotives, hors production de matières premières (métaux, pétrole...), comme l’automobile, les armements en partie, les communications, autant d’activités qui laissent entrevoir ce que peut être une industrie russe restructurée.

Le niveau de qualification de la main-d’oeuvre potentielle répond-il aux besoins de ces nouveaux secteurs diversifiés ?

J.R. : Le potentiel de qualification est resté élevé. Pendant une période assez courte, les jeunes se sont détournés des universités, des grands secteurs de formation. Depuis plusieurs années, on constate un retour important vers ces formations longues, de nouveau les universités refusent du monde. L’engouement pour l’argent facile s’est dissipé, les jeunes éprouvent un regain d’intérêt pour les études. En terme d’emplois, dans le domaine tertiaire, deux domaines ont cependant reculé : la culture et la recherche, témoins du désengagement de l’Etat. L’Etat a considéré que ces domaines devaient être donnés au privé alors qu’on le sait bien en Occident, une part très importante de financement des gouvernements est nécessaire. Un déséquilibre est à corriger.

Du côté de la politique énergétique, l’afflux de capitaux étrangers n’hypothèque-t-il pas l’indépendance d’approvisionnement ?

J.R. : Pas du tout, les Russes, pendant toutes ces années, ont protégé la plupart de leurs secteurs stratégiques dont l’énergie. La participation au capital des entreprises pétrolières et gazières a été contenue dans une fourchette de 9 à 15 %. Le monopole sur le gaz et l’électricité a été maintenu. Les investisseurs étrangers ont été tenus à l’écart dans des conditions telles que hormis de très timides essais, il n’y a pas eu d’investissements de ce type. Non pas que les investisseurs ne soient pas intéressés : tous sont conscients de l’intérêt du secteur énergétique russe, qui demeure fondamental et dynamique, dégageant des profits immédiats et il y a du gaz et du pétrole pour plusieurs décennies. Les Russes discutent beaucoup de l’opportunité d’ouvrir plus certains secteurs aux capitaux étrangers. Un épisode très significatif à propos d’une usine de faïence de Saint-Petersbourg où l’on s’est aperçu qu’après ventes et reventes des actions, l’actionnaire majoritaire était américain. Cette faïencerie était considérée comme un symbole de la culture russe. Il y a eu une tentative menée par les syndicats et les politiciens régionaux et fédéraux d’empêcher cette prise en main. Finalement, après hésitations, le tribunal a tranché et a confirmé la légitimité du directeur américain mis en place. La Russie s’est ouverte et il faut qu’elle s’ouvre parce qu’une des composantes de l’inertie économique rencontrée, c’est, dans la période soviétique, le manque d’ouverture. Pour autant, la Russie n’est pas "achetée", n’est pas "à vendre" comme le prétendent certains hommes politiques russes. L’enjeu, pour l’économie russe, est de parvenir au niveau de compétitivité du marché mondial. Pour l’instant, les Russes n’en font que souffrir. Ils vivent la concurrence des marchés étrangers parce que leurs produits et productions ne sont pas compétitifs. Les échanges en hommes et en capitaux sont nécessaires, plutôt que de répéter un fonctionnement "en citadelle close".

Malgré les apparences, les Russes savent donc, selon vous, où ils veulent aller ?

J.R. : Il y a, en Russie, des hommes conscients des enjeux comme des potentiels, des impasses dans lesquelles s’est fourvoyé le pays, de l’extrême affaiblissement de la Russie. En même temps, le processus sera long et n’est pas à l’abri de grandes difficultés. Je ne suis pas optimiste. Je suis raisonnablement confiant.

1. Voir l’entretien de la chercheuse Marie Mendras avec quatre intellectuels russes dans Esprit, janvier 2000.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?