Accueil > Politique | Reportage par Pia de Quatrebarbes | 27 juin 2011

Pouvoir d’achat : l’attente des classes populaires

Le « travailler plus pour gagner plus » de Nicolas Sarkozy a fait long
feu. Les Français sont de plus en plus inquiets pour leur pouvoir
d’achat, qui se hisse en tête de leurs préoccupations avec l’emploi.
En 2012, il faudra compter avec cette inquiétude. Reportage dans la
région lorientaise (Morbihan) où un habitant sur trois est ouvrier.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

C ’est la France qui se lève tôt, la
« vraie France, celle qui souffre »
comme l’haranguait en 2007 celui
qui n’était encore que le candidat
Sarkozy. C’est à elle qu’il promettait
de « travailler plus pour gagner plus ». Mais
quatre années plus tard, cette France-là se réveille
avec la gueule de bois.

Il est 13 h 45. Devant l’usine Triskel dans laquelle
sont fabriqués andouilles, saucisses et boudins,
c’est le chassé-croisé des 2-8. Près de 150 personnes
travaillent ici. Thibaud sort de l’enceinte
de l’entreprise en vélo après 9 heures de travail.
« Ce matin, j’ai commencé à 4 h 30. Cette semaine,
c’est 10 heures par jour, la semaine dernière,
c’était parfois des journées à 13 heures,
et deux mois avant, seulement 5 heures.
 »

Le jeune homme de 26 ans est en CDI depuis
quatre ans, il gagne «  le Smic, plus de temps
en temps des primes d’intéressement
 ». Au
total : un peu plus de 1 000 euros pour lui, sa
compagne qui ne travaille pas et leur fille de
4 ans. « On ne s’en sort pas du tout. On fait
attention à tout. Quand on fait les courses, on
regarde tout, on compare les prix.
 »

« Bosser pour rien »

Les heures supplémentaires défiscalisées,
l’une des mesures phares du gouvernement
pour inciter les entreprises à avoir recours aux
heures supp’ et ainsi augmenter le pouvoir
d’achat des salariés, ont été mises en oeuvre
dès octobre 2007 (loi Tepa) mais Thibaud n’en
a pas vu pas grand-chose : «  Le problème, c’est qu’on est payé en heures supplémentaires qu’à
partir de 42 heures, et les patrons s’arrangent
pour qu’on n’en fasse pas trop. On est annualisé,
alors entre 35 heures et 42 heures, on
rattrape les heures qu’on n’a pas faites les
semaines où il y avait moins de travail. Mais
quand on a bossé 13 heures dans la journée,
et qu’on n’est pas payé en conséquence, oui,
on est un peu dégoûté, on a l’impression de
bosser pour rien.
 »

La modulation des 35 heures sur l’année ne
date pas du mandat de Nicolas Sarkozy, mais
reste que le dispositif sur les heures supplémentaires
n’a pas eu l’effet escompté. Les foyers les
plus modestes, souvent non imposables, n’ont
tout simplement jamais profité de la défiscalisation
sur l’impôt sur le revenu. Pour les autres,
le gouvernement parle d’un gain de 150 euros
mensuels par ménage, l’Insee, lui, ne l’estime
qu’à 30 euros. Et la mesure n’a pas fait face à
la crise : le nombre d’heures supplémentaires
défiscalisées a chuté dès 2009.

Ras-le-bol

Qu’attend Thibaud de la prochaine présidentielle
 ? Il n’a pas voté Nicolas Sarkozy en 2007,
alors « je n’ai pas été déçu, mais j’aimerais qu’on
aborde nos problèmes, ceux des pauvres, les
candidats ont intérêt à parler d’augmentation
des salaires et d’une vraie augmentation du
Smic
 ». Il avoue « ne pas connaître grand-chose
à la politique et ne pas toujours voter pour le
même parti, mais le but des politiques devrait être d’améliorer la vie des gens, non ?
Tout ce que je sais, c’est que les gens en ont
ras-le-bol.
 »

« Qu’est -ce qu’il faut faire ? »

Ce ras-le bol, Cyril Le Bail, secrétaire de l’Union
locale de la CGT qui compte 3 000 syndiqués,
le perçoit aussi. Pour lui, « le monde du travail
est déboussolé
 ». « Les traitements des fonctionnaires
sont bloqués et les négociations
annuelles obligatoires des salaires dans les entreprises
se limitent à 1 % ou 2 % d’augmentation,
c’est même en dessous de l’inflation. Dans
le pays de Lorient, de très nombreux salariés
sont au salaire minimum dans l’industrie agroalimentaire,
la restauration… Les travailleurs
ne s’en sortent pas, et ils ont au-dessus d’eux
cette chape de plomb du chômage. Le climat
a changé, il est morose. Avant, on se disait, il
suffit de battre la droite pour que ça aille mieux,
maintenant, ce n’est plus vrai. Les gens se demandent
 : “Qu’est-ce qu’il faut faire ?”.
 »

Thierry se pose justement la question. A 33 ans,
le jeune homme a fait beaucoup d’usine, de
CDD, d’intérim depuis qu’il a eu son BTS informatique
industriel. Il n’a jamais trouvé dans sa
branche et « maintenant je suis décalé, c’est
plus difficile de trouver
 ». Il est au chômage depuis
deux mois. Il vit chez ses parents, « plutôt
de gauche, je tiens ça de mon père
 ». Ce qu’il
attend de 2012 ? « Qu’on arrête de stigmatiser
les gens sans emploi, au RSA, en faisant croire qu’ils sont feignants et en disant qu’il faut les
mettre aux travaux d’intérêt général.
 »

Il espère aussi qu’on parle de « l’emploi, du pouvoir
d’achat, et pas de la sécurité
 ». Car « la sécurité,
c’est de toute façon le rôle de l’Etat qui doit
protéger ses citoyens. ça me paraît aberrant de
baser une campagne sur ce thème comme en
2002
 ». Il sait qu’il votera « à gauche, mais pas
forcément socialiste
 ».

Pour d’autres, ce sont les inégalités qui sont
difficiles à avaler. Accoudé à la table d’un bistrot
« populaire et plutôt de gauche  », Gérard,
60 ans, ancien marin-pêcheur, se demande, lui,
«  pourquoi ceux qui gagnent beaucoup, beaucoup,
beaucoup, paient peu d’impôts
 ». Il a
l’impression « d’être une vache à lait ». Il a voté
Jean-Marie Le Pen en 2002, François Bayrou en
2007, et est prêt à voter Marine Le Pen en 2012. « C’est un vote contestataire, c’est juste
pour montrer à Sarkozy qu’on n’en peut plus. Je
ne voterai pas pour elle au deuxième tour, prévient-
il. Quand j’ai commencé la pêche dans les
années 1970, on avait des boulots durs, mais
c’était valorisant et on nourrissait bien sa famille.

 » Ses attentes ? « Qu’on remette la retraite
à 60 ans.
 »

La tentation frontiste

Comme lui, d’autres avouent leur nouvelle sensibilité
aux thèses frontistes. Martine, 48 ans,
serveuse à plein temps et au Smic, a été séduite
par Nicolas Sarkozy en 2007. Quatre ans après,
pour la première fois de sa vie, elle se dit qu’elle
va voter FN, Marine Le Pen, à la prochaine présidentielle.
Pourquoi ? « Parce qu’elle parle de
nous, des ouvriers. Parce qu’il faut qu’on arrête
de nous taxer, de presser encore plus ceux
qui galèrent déjà… Et qu’on n’oublie pas les
retraites non plus.
 » Pour elle, le plus angoissant,
« ce sont ces gens qui ont travaillé toute leur vie
et qui sont obligés d’aller aux Restos du coeur.
Moi, avec ce que je gagne, je ne peux même
pas me constituer un petit budget complémentaire
pour ma retraite
. »

Des inquiétudes comme celles-ci, Gérard Lebreton,
candidat du Front de gauche aux dernières
cantonales dans le secteur de Lorient Nord, a eu
l’occasion de les percevoir lors de la campagne
en frappant aux portes des quartiers populaires.
Pour la première fois, dans sa circonscription,
une candidate FN est arrivée au second tour.
Sans même faire campagne. Dans une ville traditionnellement
à gauche, qui à chaque élection
présidentielle a placé en tête le candidat socialiste,
un tel résultat étonne.

Romain Pasquier, chercheur au CNRS et professeur
à Sciences Po Rennes, limite pourtant
la portée de ce score : « le FN n’a pas gagné en
nombre de voix mais en pourcentage, avec une
abstention record
 », tout en ajoutant « ce n’est
pas non plus anodin que cela se passe à Lorient
Nord, un territoire fragilisé
 ». Les Bretons, rétifs au FN, finiraient-ils par laisser s’implanter le parti
frontiste ? « Pas forcément, il est vrai qu’un électorat
ouvrier peut être séduit par le nouveau discours
plus social, plus protecteur du FN, cela
peut être un ingrédient qui va l’aider à s’ancrer
en Bretagne. Mais la solidarité, les valeurs de
démocratie chrétienne comme chrétiens de
gauche, en ont toujours fait un terreau plutôt
hostile au FN.
 »

Ne pas attendre 2012

Pour Gérard Lebreton, « le FN, ici, ne fait pas
recette sur l’immigration, mais sur des questions
de pouvoir d’achat, de précarité. Il parle
aux électeurs, en utilisant leur colère, leur mécontentement
et en proposant des solutions démagogiques.
Pendant la campagne, j’ai eu l’impression
que les gens n’avaient plus d’espoir
 ».
Sa solution ? « Déconstruire les arguments du
FN, faire de la pédagogie, ne pas attendre 2012
pour retourner dans les quartiers populaires
montrer qu’on peut agir sur la vie des gens
avec des mesures concrètes : limiter les hauts
salaires, bloquer les prix de l’énergie et les aliments
de base, augmenter les salaires…
 »

En face, Nicolas Sarkozy a, de nouveau, revêtu
ses habits de candidat. Le 19 avril, dans les
Ardennes, là-même où il avait promis d’être
le « président du pouvoir d’achat », il a exposé
sa nouvelle prime pour les salariés, jusqu’à
1 000 euros. Une prime non obligatoire. Pas sûr
que cela soit suffisant pour séduire à nouveau
les 26 % d’ouvriers qui avaient voté pour lui en
2007.

En campagne

A onze mois de l’échéance présidentielle, Regards poursuit sa série de reportages pour décrypter le rapport des français au politique.

Onze épisodes, onze territoires, onze questions, avant le dénouement de mai 2012. Deuxième volet ce mois ci avec un reportage en Bretagne dans le Morbihan. Sur cette terre ouvrière où la question du pouvoir d’achat se pose avec acuité, la "tentation frontiste" est forte.

La visite de Nicolas Sarkozy : 1 000 forces de sécurité, 3 000 invités, et nous et nous et nous…

Il est venu, a vu, n’a sans doute pas convaincu. C’était le dimanche 8 mai, jour de commémoration nationale. La visite de Nicolas Sarkozy à Port-Louis aura duré une heure et trois minutes, montre en main. Mais pour ces 63 minutes, on n’avait pas lésiné sur les moyens : 1 000 gendarmes et policiers mobilisés sur tout le territoire, le petit village de Port-Louis bouclé depuis la vieille. Et pour tous ceux qui voulaient s’approcher du lieu de la commémoration, fouille et passage obligatoire aux détecteurs de métaux. La mer, elle, était privatisée de 10 heures à 13 heures, les pêcheurs devaient rester au port et les baigneurs, sur la plage. Bref, tout était fait pour que personne, ou presque, ne puisse approcher le Président. Même chez les sympathisants UMP venus faire la balade pour apercevoir le chef de l’Etat, on ne pouvait s’empêcher de chuchoter : « C’est peut-être un peu too much quand même, non ? » Chez les opposants on pouvait entendre : « Pour quelqu’un qui se veut populaire, c’est quand même étonnant de se barricader comme cela. Le peuple lui ferait-il peur ? »

Finalement 3 000 personnes, triées sur le volet et cartons d’invitation en mains ont pu prendre place dans les tribunes. A l’arrivée du Président, le ciel s’est mis à pleuvoir. Aux premières notes de son discours, une voix grave s’est élevée parmi les invités : «  Votre politique est une insulte aux valeurs de la Résistance, à la liberté, à l’égalité, à la fraternité.  » C’est Vladimir Bizet-Stefani, un conseiller municipal communiste de Lanester, qui a osé. Aussitôt repéré par le service de sécurité, il est évacué manu militari. Sur sa tribune, Nicolas Sarkozy, imperturbable, continue son discours.

Plus loin, 200 citoyens, sans invitation, patientent derrière des barrières. Avant de remonter dans sa voiture, le chef de l’Etat vient leur serrer la main. Un bain de foule d’un quart d’heure.

P. de Q.

Portfolio

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?