Accueil > Politique | Par Roger Martelli | 1er octobre 2006

Présidentielles : Familles recomposées

Face au libéral-populisme de sarkozy, l’UDF et le PS sont tentés par une recomposition au centre. avec Ségolène Royal. A la clé, bipartisme à la française, blairisation ? Comment la gauche de gauche fera-t-elle face à ce défi ?

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Bayrou, comme il en a l’habitude, s’est mis à donner de la voix. Plus oppositionnel, plus social que jamais. Stratège comme toujours, en fait.

L’université d’été de l’UDF a mis en scène la nouvelle posture. Le clou du spectacle a été un débat à trois entre François Bayrou, Michel Barnier et... Michel Rocard. En apparence, l’affiche avait pour mission d’illustrer la jeunesse d’un vieux dada du député des Pyrénées-Atlantiques : le gouvernement « d’entente nationale », transcendant les frontières entre la droite et la gauche. Jusqu’alors, rien de bien neuf. Et, en apparence, la collusion voulue par Monsieur UDF n’a pas convaincu. Michel Barnier, sans surprise, a rappelé que, depuis le début des années 1970 : le ralliement de Lecanuet au gaullisme pompidolien : la droite et le centre ne gagnent que s’il sont ensemble... à droite. Quant à Rocard, il a rappelé avec malice qu’il est « plus proche idéologiquement de Ségolène Royal que de François Bayrou ». Le vieux rêve du rassemblement au centre, toujours là et toujours inaccessible ?

Oui, mais... Difficile de faire comme si la droite n’était pas en train de se recomposer autour de Nicolas Sarkozy qui, tout « people » qu’il soit, ne se contente pas de faire la bise à Doc Gyneco, histoire d’avoir envie d’avoir envie. Ce que nous notions depuis deux ans s’est spectaculairement confirmé à Marseille : cet homme est vertébré par une conception cohérente de la société et de la politique, qui se pare volontiers de la thématique du « libéralisme populaire » et que nous avions alors qualifié de « libéral-populisme » (voir Regards juin 2004). Or, ce choix du libéral-populisme est gros d’évolutions majeures de la droite française. La pente de la « révolution conservatrice », en ancrant un peu plus le pouvoir libéral vers sa droite, peut partiellement incorporer le champ de l’extrême droite. Mais, ce faisant, la tradition du christianisme social, comme d’ailleurs celle du libéralisme classique, risque plus que jamais d’être vouée à une satellisation durable. Fini, et pour longtemps, les espoirs de cette France du centre, de ces « deux Français sur trois » que le giscardisme entendait fédérer.

Parallèlement, tranquillement, le Parti socialiste est en passe de réussir, par Ségolène interposée, la « blairisation » qu’il avait jusqu’alors repoussée. Inutile de s’attendre à une droitisation simple et avérée. Ségolène Royal n’est pas plus novice que ne l’était naguère Tony Blair : on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre et les électeurs de gauche avec un discours de droite. Mais les ingrédients sont réunis de la soupe qui relie l’acceptation libérale et la valorisation de l’ordre social permettant la généralisation de la « mise au travail ». Un brin de discours sécuritaire, une tartine de bonnes vieilles valeurs « familiales », un peu de démagogie antifonctionnaires sur les enseignants qui ne sont pas assez présents à l’école... De quoi attirer la partie de l’électorat de droite perplexe face à la droitisation sarkozyenne.

Dès lors, le rêve de François Bayrou peut prendre doublement de la consistance. D’une part, il redevient pertinent de se réinterroger sur la configuration la plus favorable au centrisme français. Au fond, qu’est-ce qui, au début des années 1970, éloigna les centristes d’alors (le Centre démocrate) de la gauche socialiste du type Gaston Defferre ? La gauchisation du paysage politique qui, pression du Programme commun aidant, interdisait de facto les tentations d’une gestion au centre. Dès l’instant où le PS confirme qu’il n’est plus du tout dans la filiation de son mythique Congrès d’Epinay, l’alliance avec lui peut reprendre quelque lustre. N’y a-t-il pas davantage d’espace politique, pour la tradition « démocrate-chrétienne », du côté d’un PS « social-libéralisé » que d’une UMP « libéral-populisée » ?

Ajoutons à cela la donnée proprement idéologique. En s’écartant un peu plus encore de la contestation des années post-68, le socialisme français rend possibles des retrouvailles. La fille de militaire ralliée au socialisme n’est pas sans écho, dans sa culture, ses mots et ses schèmes mentaux, avec un christianisme social qui n’a jamais manqué de racines du côté d’un certain goût populaire de l’ordre.

Quand le socialiste Gaston Defferre, au mitan des années 1960, envisage une grande coalition centriste autour de sa campagne présidentielle de « Monsieur X », il se place en porte-à-faux par rapport à une vaste évolution culturelle en cours. Dans la France de la « grande croissance », la pensée critique s’est développée, sous ses formes de filiation marxiste, ou sous des formes plus nouvelles, plus anticonsuméristes notamment. En ce temps-là, la jeunesse se radicalisait. Le rapprochement des centres s’écartait de ce mouvement. La coalition centriste eut donc du mal à faire la preuve de son efficacité face à la dynamique de l’union de la gauche ; elle manquait de mordant à un moment où la gauche retrouvait son allant dans une résurgence des envolées de l’esprit révolutionnaire. En sens inverse, les vingt années d’acceptation libérale entamées par François Mitterrand redonnent de la consistance au rapprochement des centres. La différence est-elle si grande, sur le fond, entre une droite qui croit encore à une certaine distribution sociale et une gauche qui ne fait plus de l’égalité des conditions la base de son projet ?

Inutile d’ajouter qu’une telle hypothèse est porteuse d’un bouleversement général de la scène politique. En 1988, Mitterrand avait fait sa campagne présidentielle dans l’esprit centriste de sa « Lettre aux Français ». Mais les législatives décidées dans la foulée avaient montré que son succès face à la chiraquie était alors plus par défaut que par conviction de l’électorat de gauche. Si le Parti socialiste, perturbé par les résultats du référendum sur la Constitution européenne, réussit son opération de regroupement autour d’une personnalité à la fois plus à droite et parfaitement « attrape-tout », alors la bipolarisation pourrait bien s’imposer. Que prenne électoralement corps le face-à-face du social-libéralisme et du libéral-populisme et c’est toute la politique française qui entre dans un nouvel âge.

Il est alors presque inutile de noter que, si un tel scénario se déploie, les formations périphériques à cette dualité pourraient bien se trouver dans une situation délicate ne laissant place qu’à deux postures possibles : soit l’installation dans une marginalité contestataire, à droite ou à gauche ; soit l’acceptation de la subordination à la force dominante pour participer à l’exercice du pouvoir. Pour l’instant, Bayrou espère peut-être pouvoir définir en position de force sa place dans une future coalition. A terme, ses espoirs du côté du PS pourraient bien s’avérer aussi illusoires que ceux que le centrisme nourrissait à l’égard du gaullisme chiraquisé. Le PS social-libéralisé peut avoir des appétits aussi larges que l’UMP soigneusement droitisée. Mais pour l’instant, le calcul de Bayrou n’est pas sot.

Quant à la gauche d’alternative, elle n’a, elle, plus guère le choix. Sa dispersion la conduirait à laisser le champ libre à la bipolarisation en cours. Et dans ce cas, elle-même pourrait se trouver réduite à choisir entre la contestation à la marge et la subordination. Pour l’alternative, pas d’autre... alternative que la coalition.

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