Accueil > Economie | Par Marion Rousset | 13 mars 2009

Presse, culture, retraites : Le capitalisme m’a tuer (2)

MÉCÉNAT CULTUREL, LA FIN DU RÊVE AMÉRICAIN...

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Désengagement sur des projets artistiques, baisse du montant des dons, annulation de locations d’espaces muséaux dans le cadre de soirées privées... Le mécénat culturel a des limites. Cette ressource aléatoire n’aide, en outre, que ceux qui en ont le moins besoin.

« Vous encouragerez le financement privé de la culture, en étendant encore davantage les avantages alloués en faveur du mécénat et des fondations, en favorisant l’extension du mécénat à la politique de sauvegarde du patrimoine, en fixant des objectifs de résultats aux grands établissements dans la recherche de mécènes. » Tel est le programme que Nicolas Sarkozy fixait à sa ministre de la Culture, Christine Albanel, dans une lettre de mission datée du 1er août 2007. C’était il y a un an et demi. Les craintes étaient déjà fortes, à l’époque, chez les acteurs de la culture les plus « fragiles », ceux qui manquaient d’arguments pour séduire des mécènes soucieux du retour sur investissement. Elles concernent désormais presque tout le monde : désengagements sur des projets artistiques, baisse du montant des dons, annulation de locations d’espaces muséaux dans le cadre de soirées privées... C’est peu dire que les mécènes : Total, LVMH, Bouygues, BNP-Paribas et autres banques : sont plus frileux ces temps-ci. Au point que les établissements culturels doivent jouer les VRP pour développer leurs recettes propres. Une démarche plus ou moins facile selon la notoriété du lieu ou de l’événement en quête de dons.

UNE RESSOURCE ALÉATOIRE

Mais si la situation est délicate, c’est surtout que les signaux du côté de l’Etat ne sont guère encourageants : « Concernant les financements publics, il y a eu des menaces de gel plus ou moins levées. Pour l’instant, nous ne sommes pas dans une situation de crise au niveau de nos subventions, ni dans une logique de substitution. Mais c’est important que les tutelles restent dans cet esprit car le mécénat est une ressource aléatoire » , avance prudemment Aurélie Conquet, chargée du mécénat pour le Festival d’Automne. « La pression budgétaire n’est pas le seul fait de la crise financière ni du mécénat : il y a aussi une tension sur le pouvoir d’achat des spectateurs et une pression sur les subventions » , admet également Philippe Le Moine, directeur des relations extérieures au festival d’Avignon. Pour Didier Rykner, fondateur de la Tribune de l’art, « les grands musées ont moins d’argent, même s’ils refusent de le dire. Du coup, ils doivent faire appel au mécénat ou à la location d’œuvres, ce dont ils ont honte ».

Les acteurs de la culture savent que c’est une tendance lourde et tentent de se préparer à un désengagement de l’Etat. François Fillon ne martelait-il pas déjà, l’an dernier, que « le monde de la culture » devait « participer » à la « réduction de la dette » publique ? « Pour l’instant, on n’est pas menacés, mais on est alerté sur la recherche de fonds privés par rapport au désengagement de l’Etat, assure Chantal Athané, responsable de la communication et du mécénat pour le Frac Nord-Pas-de-Calais. Le mécénat doit être développé, on le fait depuis 200 . Et il y a un réel besoin. Tous les Frac ont la même politique car ça devient une nécessité. » En 2008, celui-ci a obtenu 100000euros de mécénat associé. Beaucoup moins que le Château de Versailles pour qui les dons ont représenté 16 millions d’euros, mais tout de même de quoi sentir la crise passer : « Les entreprises acceptent de participer à de petites actions, sur une centaine ou un millier d’euros, dans le meilleur des cas. Certaines nous disent que ce n’est pas le meilleur moment. D’autres veulent continuer, mais revoient leurs montants » , explique-t-elle. « Tous les clignotants sont au rouge, résume Jean-Michel Tobelem, directeur d’Option culture (1) et docteur en gestion. Les entreprises, qui voient leurs moyens baisser, recentrent leur action sur des axes qu’elles estiment prioritaires. Les dépenses à caractère social ou humanitaire seront jugées plus importantes que celles en direction de la culture. »

Même à Versailles, des projets importants sont toujours en attente de financement, comme la restauration des Grands appartements du Roi et de la Reine, mais aussi celle du bassin de Latone. « Ça coûte 7 millions d’euros. C’est une action indispensable qui ne devrait pas reposer que sur le mécénat » , estime Didier Rykner. « Si la crise se prolongeait, on aurait plus de mal à trouver des mécènes aussi en raison d’une certaine pudeur » , envisage Jean-Jacques Aillagon, président du Château, et défenseur du mécénat. On doit à l’ancien ministre de la Culture de Jacques Chirac la loi du 1er août 2003 qui offre aux mécènes culturels des déductions fiscales très substantielles (jusqu’à 90 %). Le fait est que Versailles, site extrêmement touristique, n’a pas trop de soucis à se faire : « Comme il y a moins d’argent pour les acquisitions, on attend que ce soit des mécènes qui achètent des œuvres importantes pour certains musées. En général, ces mécènes veulent qu’elles aillent en Ile-de-France » , explique Didier Rykner. Une chose est sûre, les grosses machines seront moins durement touchées que les lieux émergeants et les projets artistiques ambitieux. Non seulement ces derniers intéressent peu les entreprises, qui n’y trouvent pas leur compte en termes d’image, mais ils sont délaissés des pouvoirs publics qui préfèrent miser sur des lieux vitrines susceptibles de participer au « rayonnement » de la France.

POLITIQUE DE RÉSULTAT
« Le tassement du mécénat va intervenir au moment où les finances publiques vont s’essouffler. Le désengagement de l’Etat risque d’arriver. Quant à la nouvelle politique de résultat, elle laisse sur le carreau des missions comme l’action culturelle » , rappelle l’économiste Françoise Benhamou. Certes, le mécénat culturel reste marginal en France, contrairement aux Etats-Unis où les universités et les grands musées sont tellement dépendants de fonds privés qu’ils subissent la crise de plein fouet. « Mais en période de crise, la marge, ça compte. C’est ce qui permet aujourd’hui de prendre des risques. Si les établissements peuvent continuer de fonctionner avec moins de mécénat, je crains qu’ils ne coupent les budgets les plus fragiles. Un musée devra choisir : soit il supprimera une expo, soit il augmentera ses tarifs, soit il coupera dans les budgets qui concernent l’accueil des publics, par exemple. Cette solution est la plus probable. »

Plusieurs acteurs culturels arguent de la nécessité du mécénat comme condition de choix artistiques « risqués »  : cela « nous permet de faire des choses « en plus », de prendre des risques que nous ne pourrions pas prendre, de faire venir des gens qui ne seraient pas venus. La pression budgétaire va avoir un impact dès cette année sur certains choix artistiques » , prévient Philippe Le Moine. « Le mécénat finance certains projets faciles à porter pour une entreprise, ce qui nous permet de mettre de l’argent sur un projet moins rassurant » , assure aussi Aurélie Conquet. Dans un contexte de concurrence accrue, où la culture est évaluée à l’aune de ses résultats, de sa rentabilité à court terme, la création va se retrouver encore plus fragilisée.

M.R.

Paru dans Regards N°60, mars 2009

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?