Accueil > Idées | Par Fabien Garnier | 1er septembre 2006

Presse fragile, fragile démocratie

Télé, radio, Internet, téléphone, quotidiens gratuits : la presse écrite quotidienne peut-elle garder sa place dans cette profusion de supports d’information ? Peut-on la remplacer dans sa fonction particulière au sein de la démocratie ? Les dernières nouvelles du front invitent à un optimisme tempéré et à un questionnement radical.

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Sommes-nous à l’aube d’une disparition de la presse écrite ? La question vaut d’être posée tant les dernières nouvelles sont mauvaises. « Une menace grave pèse sur l’existence même de nos journaux. Aussi nous appelons à la mobilisation, à l’action pour que l’Humanité : après Info Matin, le Quotidien de Paris, le Matin, la République : ne soit pas contrainte de fermer durant l’été. » Ainsi s’exprimait le directeur de l’Humanité, Patrick Le Hyarric, dans le quotidien communiste du

1er juin. Le 13 juin, Serge July, fondateur et PDG de Libération, annonçait son « départ contraint et forcé » provoqué par Edouard de Rothschild, qui avait pris le contrôle du journal dix-huit mois auparavant. Suivait l’annonce de l’étude d’une série de mesures d’économies : licenciements, réduction de pagination, réduction de la présence en kiosque, suppression du supplément week-end lancé en mars. Quant à France-Soir, après de nombreux soubresauts, il reparaît dans une formule loin des ambitions des journalistes et inspirée des tabloïds anglais. L’été est passé mais L’Humanité, France-Soir et Libération restent en grand danger, tandis que Le Monde (qui a subi une importante diminution de ses effectifs) et la Tribune sont toujours dans le rouge.

A l’origine des difficultés économiques, on trouve la baisse continue de la diffusion et le recul des revenus publicitaires (qui contribuent fortement, mais de manière très inégale selon la puissance des titres, aux résultats des entreprises de presse). Le recul de la diffusion des quotidiens est observé depuis des décennies et dans tous les pays développés, parallèlement à la montée en puissance et à la multiplication des chaînes de radio et de télévision. Le mouvement s’est accéléré avec l’apparition d’Internet et de la presse gratuite d’information.

Concentration

L’évolution des ressources publicitaires dépend quant à elle fortement de la conjoncture économique générale et du dynamisme particulier de certains secteurs (nouvelles technologies, par exemple). La dernière période a été plutôt morose, la dépense globale des annonceurs dans les médias ayant été peu dynamique. Mais dans la concurrence entre les médias pour le partage de cette dépense, la presse, et la presse quotidienne en particulier, est en recul au profit principalement de la télévision et, plus récemment, d’Internet et de la presse gratuite. L’autorisation prochaine accordée à la grande distribution et à quelques autres secteurs de faire de la publicité à la télévision va, dès 2007, donner lieu à de nouveaux transferts de budgets publicitaires de la presse (notamment régionale) vers la télévision. De surcroît, la diminution et la migration des petites annonces (surtout les annonces emplois) vers Internet privent les journaux qui en bénéficiaient d’importantes ressources.

La baisse des recettes de diffusion et de publicité se conjugue à des évolutions de coûts qu’il n’est pas simple de réduire. Réaliser un journal quotidiennement, l’éditer, l’imprimer et le diffuser sur l’ensemble du territoire impose un dispositif complexe et considérable qui nécessite d’être efficace et amorti par d’importants volumes de vente. Or, ce dispositif, pour un ensemble de raisons techniques, juridiques, politiques ou sociales, peine à évoluer alors même que les volumes ont tendance à diminuer.

Depuis longtemps financièrement fragiles, les entreprises françaises de presse quotidienne sont pour beaucoup au bord de la rupture. Au fil des ans, ces difficultés ont conduit à la prise de contrôle du Figaro par Serge Dassault, de Libération par Edouard de Rothschild, le renforcement du groupe Lagardère dans le capital du Monde... Quelques groupes se partagent l’essentiel de la presse régionale.

Aux Etats-Unis, la presse quotidienne était jusqu’ici une industrie puissante, particulièrement prospère et constituée d’entreprises cotées en Bourse. Mais, malgré d’importantes réductions de coûts et d’effectifs, les analystes financiers jugent durable une réduction de moitié au moins de la rentabilité de ces entreprises. C’est qu’aux Etats-Unis comme en France, la presse quotidienne est soumise a un séisme qui bouleverse l’ensemble du paysage médiatique.

Nouvelles technologies

Dans les années 1970, la presse faisait face à quelques chaînes de télévision et au journal télévisé de 20 heures (JT). Depuis, le nombre de chaînes a explosé, on compte plusieurs chaînes d’information en continu en radio et télé ; Internet est

un immense champ d’information et d’échanges de textes, de sons et d’images. Et le paysage est loin d’être stabilisé, puisque le téléphone semble devenir un vecteur de diffusion d’informations et d’images télévisées, en attendant de nouvelles innovations.

Au-delà des effets de la profusion et de la gratuité apparente, ce sont les conditions de production, de diffusion et de réception de l’information qui sont chamboulées. L’utilisateur a maintenant la possibilité de choisir ses thèmes, le format, le moment. Il a également la possibilité de réagir à ce qui lui est proposé et de mettre en ligne son propre contenu. La relation aux médias est bouleversée. L’impact est d’autant plus grand que le public est jeune et immergé dans ces nouvelles technologies.

C’est donc dans ce cadre que la presse écrite doit se repenser et affronter la crise de son modèle économique. Dans l’ensemble, les journaux ont investi le web avec des sites qui ont élargi leur audience. Mais ils peinent face aux Yahoo, Google, et autres Wanadoo qui drainent la plus grande part des recettes publicitaires.

Vertus de la presse écrite

Faut-il s’inquiéter d’une régression des quotidiens si l’information continue de nous parvenir et même de manière plus abondante, plus rapide et plus malléable par de multiples canaux et sous tous formats ? En d’autres termes, qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’info ?

C’est selon le prisme de cette question que l’on pourrait lire le rapport au Conseil économique et social de Michel Muller (1) : « Quelle fonction, cette presse écrite, dans ce monde-là ? Mais celle d’apporter chaque jour du sens à l’événement. De prendre la distance voulue avec l’émotion immédiate, et d’accompagner l’énoncé du fait avec le commentaire qui permet au lecteur d’en évaluer la portée. (...) La ronde continue des informations inonde le temps d’antenne. La presse quotidienne conserve ainsi, par son affinité élective avec le rythme des jours, sa niche historique. A condition de retrouver quelques vertus cardinales : rigueur du traitement de l’information, animation du débat démocratique et distanciation par rapport à l’événement... » A cette valeur naturelle qui repose sur le rythme propre du journal, sa fixation sur un support durable, Michel Muller demande que soit pleinement prise en compte, au même titre que sa dimension incontestablement marchande, la valeur démocratique des quotidiens : « La presse n’a jamais été remplacée dans sa fonction particulière au sein de la démocratie. » Démonstration historique et juridique à l’appui.

Loin de répondre à toutes les questions qu’il soulève, le rapport propose un programme : reconnaître totalement la double nature marchande et démocratique de la presse écrite quotidienne : « En ces temps où le discours économique tend à supplanter le débat politique, seule la dimension marchande de la presse risque d’être prise en compte. (...) Dès lors, elle cherche des protecteurs de grande fortune pour durer, survivre, se vendre. Est-ce bien la raison que de s’en remettre au seul marché pour informer ? Il convient donc de revisiter le système encadrant la presse d’hier, mais pour mieux assurer son rebond demain, pour définir un pluralisme propre à irriguer le siècle nouveau de ses bienfaits démocratiques. » Michel Muller demande ainsi au CES de soutenir des propositions de réforme qui ne sacrifient pas tout aux seules règles du marché : réforme du système de distribution, du système des aides à la presse, renforcement du droit collectif des rédactions...

On devrait également chercher à renforcer ou établir des règles et des valeurs déontologiques et démocratiques à l’ensemble des médias, en commençant par élever le degré d’exigence envers les journaux gratuits. Il s’agit aussi d’exploiter, par exemple, la formidable envie d’expression et d’appropriation qui s’exprime sur Internet à travers les blogs, les sites personnels, les chats, les sites communautaires. Peut-on réserver à la seule presse quotidienne le rôle de réflexion, de distance, de recul par rapport à l’actualité ? D’autres y contribuent : les hebdos et les mensuels, des émissions de radio ou de télévision, ainsi que bien des sites Internet. Peut-on réserver à l’écrit la vertu de la réflexion ? Comme si la puissance d’impact de la photographie et de l’image animée leur ôtait leur capacité à porter du sens et de la pensée...

Au total, on peut penser que la survie de la presse quotidienne d’information passe par son insertion dans un espace où les qualités de l’information seront mieux partagées, ramenant tous les acteurs sur un terrain comparable... Le rôle particulier et intime de la presse d’information avec la formation du débat démocratique doit s’élargir... et nourrir en retour le désir de presse. Dans un monde où les citoyens sont multi-informés et critiques à l’égard des médias, la presse quotidienne a perdu définitivement le privilège de fabriquer l’opinion. C’est dans une nouvelle relation avec ses lecteurs qu’elle doit reconstruire sa légitimité.

1. Garantir le pluralisme et l’indépendance de la presse quotidienne pour assurer son avenir, Conseil économique et social, 22 juin 2005. Michel Muller est secrétaire général de la Filpac, fédération du livre et de la communication (CGT)

Une réforme de la distribution ?

La distribution, c’est un secteur stratégique pour les entreprises de presse. Le système actuel, est né à la Libération sur la base de principes hautement démocratiques. Il repose sur une méthode coopérative de distribution groupée, le calcul des coûts intégrant un système de péréquation qui corrige les inégalités financières entre les titres. L’aspect collectif permet une mutualisation et une réduction globale des coûts et la péréquation allège la facture pour les petits titres.

Le système a sans doute contribué au développement d’une presse magazine particulièrement foisonnante mais a fini également par générer des effets pervers néfastes à l’ensemble du système. Tout le monde s’accorde sur la nécessité d’une réforme favorisant un accroissement des points de vente et permettant les initiatives marketing des éditeurs.

Mais le risque est grand que cette réforme s’opère sur le mode d’une ouverture à la concurrence tournant le dos aux principes démocratiques fondateurs. Dans ces conditions, le système de distribution fonctionnerait comme un filtre puissant selon le seul critère de la rentabilité au profit des grands éditeurs, les moins puissants se trouvant de facto éjectés du marché.

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