Accueil > Société | Par Pia de Quatrebarbes | 1er septembre 2011

Profs attention, usure !

Encore une rentrée scolaire avec son cortège de suppressions
de postes et de nouvelles mesures. Au lycée, les profs subissent
au quotidien les réformes et bricolent comme ils peuvent
pour délivrer le meilleur enseignement possible.

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Il est prêt à reprendre
du service. Pourtant,
Jean-Marie Evrard, 26
ans, a achevé sa première
année d’enseignement
sur « les rotules ». Il
est l’un des 8 600 professeurs
stagiaires du secondaire à avoir
expérimenté, l’année dernière,
la fameuse « mastérisation »,
la réforme de la formation des
maîtres. Pour lui et ses compagnons,
fini l’année de formation
en alternance, ces 6
heures hebdomadaires devant
les élèves et le reste en cours
théoriques à l’Institut universitaire
de formation des maîtres
(IUFM). L’année dernière, sans
préparation, ils se sont retrouvés
à temps plein devant des
classes, avec une journée de
formation tous les 15 jours.

Après avoir décroché son certificat
d’aptitude au professorat
de l’enseignement de second
degré (Capes) d’histoire-géographie,
Jean-Marie Evrard a
découvert son affectation au lycée
de Fougères (Ile-et-Vilaine),
seulement « trois jours avant la
rentrée
 ». « J’ai eu de la chance,
ce n’était pas très loin de chez
moi, je n’ai pas eu à déménager,
et mon lycée était plutôt
calme
 ».

Là, il découvre les joies de
l’enseignement : deux classes
de seconde et une classe de
première S pour lui tout seul.
Dix-huit heures par semaine
devant les élèves et « quarante
à cinquante heures de préparation

 », un temps plein et sans filet.
« J’ai passé deux mois sans
avoir aucune clé sur la manière
de gérer une classe. Devant
une classe, vous n’avez pas
le choix, c’est bien loin de ce
que vous avez pu apprendre à
la fac ou au Capes sur la transmission
du savoir, et vous vous
apercevez très vite que le programme,
il va falloir l’adapter,
sinon l’alléger.
 » La charge de
travail préparatoire ? « Pour une
heure de cours, j’avais quatre
heures de préparation. Quand
je pense à cette année, c’était
vraiment fatigant, je n’ai rien fait
d’autre que travailler.
 »

Si lui n’a pas abandonné, un de
ses collègues a démissionné,
un autre a été en arrêt maladie.
Finalement, il dit s’en être
« plutôt bien sorti, j’ai aimé ce
que j’ai fait. Mais, ca a parfois
été très difficile, on a été seuls,
c’était vraiment nous envoyer
au casse-pipe.
 »

Pour les profs plus expérimentés, l’horizon n’est pas tellement
plus dégagé. L’impression
de devoir faire face, seul,
aux élèves et aux problèmes de
l’institution est largement partagée.
Et la dernière réforme
du lycée, mise en oeuvre en
seconde à la rentrée 2010 et
en première à la rentrée 2011,
a cristallisé l’incompréhension.
Sur le papier, beaucoup lui reconnaissaient
des aspects séduisants.
L’accompagnement
personnalisé en était un. Le
principe ? Accorder 2 heures à
chaque élève par semaine pour
du soutien ou de l’orientation.

Ces 2 heures, les lycées
doivent les orchestrer sans
moyens supplémentaires.
Quand ces accompagnements
personnalisés ne se sont pas
tout simplement faits en classe
entière, « on s’arrange pour
mettre une partie des élèves
en salle de permanence,
une autre au CDI et la dernière
avec des professeurs
 »,
explique Philippe
Leaustic,
professeur de sciences de la
vie et de la Terre au lycée Colbert,
à Lorient,
et secrétaire
général adjoint du SNES-FSU
Morbihan. « Leur mise en application
s’est vraiment mal
passée et a mécontenté tout
le monde
 », continue-t-il. Car,
« ces faux cours particuliers »
ponctionnent l’enveloppe de
10 heures hebdomadaires
dont chaque lycée dispose
librement pour « dédoubler »
certaines classes, c’est-àdire
permettre des cours en
effectifs réduits, en langue,
notamment, ou en éducation
civique et juridique. Les chefs
d’établissement ont ainsi dû
trancher sur les disciplines qui
perdraient leur dédoublement.

Et, forcément, ce « choix »,
cette gestion de la pénurie
« a pu entraîner des tensions
entre les professeurs
 », confie
Valérie
Bochard,
professeur de
biochimie au lycée Jean Macé
de Lanester (Morbihan).

Conflits et morosité

Dans les salles des professeurs,
l’ambiance est ainsi de
plus en plus morose : « Il y a
de plus en plus de conflits
entre les disciplines, certains
collègues peuvent être mécontents
du choix fait par l’établissement,
qui a privilégié une
autre discipline que la leur, ils
s’en veulent, certains ne se
parlent plus. Ça crée un vrai
malaise. Le proviseur doit gérer
ces conflits, et parfois on doit
même le faire au niveau syndical
 », raconte Philippe
Leaustic.

Les moyens sont toujours au cœur des frustrations des professeurs.
Cette année, l’Education
nationale a aussi annoncé
la suppression de 16 000
nouveaux postes à la rentrée
scolaire. Dans le Morbihan, 23
postes sont supprimés dans le
secondaire alors qu’il accueille
252 élèves en plus. Conséquence
directe : les effectifs
augmentent dans les classes.
« Les classes de seconde à
35 sont devenues la norme
 »,
rappelle Régis Barrue, 46 ans,
professeur de mathématiques
au lycée Jean Macé. Comment
alors assurer sa mission ? Pour
Claire Libert, professeur d’anglais
depuis 17 ans, « ce n’est
tout simplement plus possible.
A force de blinder les classes,
on arrive à des postures aberrantes,
comme virer systématiquement
un élève d’un cours
pour ne pas se laisser dépasser.

 » Elle avoue qu’elle devient
« fataliste et usée, je ne vois
pas la solution. Sur une heure
de cours, j’arrive à faire 20 minutes
d’enseignement, le reste
c’est du flicage.
 »

Comme elle, Christian Garin,
42 ans, professeur d’histoiregéographie
et de lettres en
section professionnelle à Jean
Macé, se demande « comment
marche encore l’institution
 ».
Lui aussi raconte avoir « atteint
un tel niveau de stress que je
fais parfois des crises de tétanies après un cours
 ». Il aime
toujours son métier « parce
qu’on fait quelque chose de bien
 ». Mais, de plus en plus,
il avoue « ne plus comprendre ».
Parmi ses motifs d’incompréhension,
« l’extra-scolaire,
qui prend de plus en plus de
place
 » et, notamment, le travail
administratif. « Il y a une multiplicité
de réunions. Par exemple,
avant les vacances, on en a eu
une de deux heures pour choisir
la future couleur des murs !
 »

Mais, il y a aussi le pédagogique,
le coeur du métier. « Les
programmes sont intéressants,
mais certains aspects sont bien
trop ambitieux, en décalage
avec nos élèves de bac pro.
On pourrait se dire : "Je vais
faire un cours bateau, mais je
vais les faire chier." Alors on se
remet en cause tout le temps
et on essaie de les intéresser.
On cherche des références filmiques,
sportives. Il y a dix ans,
pour un cours de géographie
des Etats-Unis, je m’appuyais
sur les clubs de basket de NBA
par exemple. Maintenant, les
élèves n’ont plus de centre d’intérêt,
ils sont dans la culture du
zapping, de l’immédiateté, du
non-travail, c’est terrible
 ».

Tous le reconnaissent, le métier
est plus dur, le rapport à
la pédagogie a changé. Plus
question de faire classe façon
cours magistral, le prof sur l’estrade
déclamant son savoir, les
élèves sagement assis qui ne
bronchent pas. Régis Barrue,
la quarantaine décontractée,
avoue « devoir brosser les
élèves dans le sens du poil,
pour les amener à travailler, et
passer beaucoup plus de temps
à la préparation de ses cours
de mathématiques
 ». Morwena
Meynier, 40 ans, professeur
« plutôt heureux » de lettres au
lycée Colbert, aime ce défi et
se sert des supports informatiques
et des réseaux sociaux
pour intéresser ses élèves. Sa
dernière trouvaille : « Si Voltaire
et Rousseau avaient des profils
Facebook, qu’est ce qu’ils se diraient
 ?
 » Pour elle, « de plus en
plus, le cours doit être pensé.
On n’est plus dans une transmission
verticale du savoir, les
élèves y ont accès 24 heures sur
24, notre rôle est de les aider à
développer une capacité à trier
les sources.
 » Elle le reconnaît :
« Le plus difficile, c’est de gérer
seule les différents niveaux sur
un groupe de 35 élèves. Il faut
donner de la matière aux très
bons et aider les plus faibles.
 »
Pourtant, elle craint «  que ce ne
soit pas satisfaisant pour les
meilleures élèves
 ».

Le sens de l’école

Derrière ces changements, il y
a bien sûr la question du sens
de l’école. Le rôle d’ascension
sociale qu’elle a longtemps
incarné n’est plus. Aujourd’hui,
les incertitudes économiques
pèsent aussi sur elle, chambre
d’écho de la société. « Quel avenir
propose-t-on à nos élèves
dans une société en crise ? Le
chômage ?
 », s’interroge Claire
Libert. Alors, le fossé se creuse
entre profs et élèves. Et l’image
de l’enseignant respecté, détenteur
du savoir et de l’autorité,
s’est peu à peu estompée. Aujourd’hui,
il reste «  l’impression
d’être traité comme une sous-merde

 », confie Régis Barrue.

Les anecdotes sur les clichés
de profs « feignants, surpayés,
avec trois mois de vacances par
an
 », ils en ont tous à raconter.
«  Mais, à 1 900 euros net par
mois, pour 14 ans d’ancienneté
et un bac +5, ce n’est pas
cher payé
 », souligne Morwena
Meyer. Et quand les critiques
viennent de la hiérarchie, c’est
encore pire : « Depuis Allègre et
son "il faut dégraisser le mammouth"

(en 1997, ndlr), il y a des
barrières symboliques qui ont
sauté
 », rappelle Claire Libert.
«  Le discours gouvernemental
est d’une réduction terrible
sur notre travail. Nous devons
répondre à des indicateurs
(taux de passage à la classe
supérieure, de réussite au bac)
dans une logique de rentabilité.
Je n’ai pas l’impression que
notre avis compte tellement, de
toute façon
 », continue Christian
Garin.

Quand il voit la « désintégration
de l’école depuis
15 ans
 », il se dit que s’il devait
le refaire aujourd’hui, il ne « sait
pas s’il deviendrait prof
 ». La
profession, en tout cas, attire
moins de candidats. A la session
2011 du Capes, ils étaient
21 000 à tenter leur chance,
contre 38 244 l’an dernier.

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