Accueil > Société | Reportage par Sophie Courval | 3 mai 2011

Prostitution : tous punis ?

Roselyne Bachelot envisage de pénaliser les clients des prostituées.
A Paris, loin des allées feutrées des institutions de la République,
habitués et prostituées de la rue Saint-Denis ont leur point de vue.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Rue Saint-Denis, début avril. Il
est 20 heures, et tandis que
le jour décline doucement sur
Paris, les commerces baissent
leur grille pour laisser la place
aux quelques prostituées qui officient encore
dans le quartier. A première vue, la rue semble
quasi déserte, seuls de rares messieurs pressés
hâtent le pas. Peut-être ont-ils peur d’être pris
pour des clients ?

Il faut dire que depuis les récentes déclarations
de Roselyne Bachelot sur la pénalisation des
clients des prostituées, ces derniers sont en
passe de devenir des délinquants. « Avoir recours
à la prostitution, c’est entretenir la traite des
humains
 », a dénoncé la ministre des Solidarités
et de la Cohésion sociale, suite à son audition
par la mission d’information sur la prostitution à
l’Assemblée nationale. Elle envisage de proposer
une loi inspirée du modèle de la Suède, où les
clients encourent jusqu’à six mois de prison.

Ces nouvelles dispositions relancent de fait le
débat français sur la prostitution entre, d’un côté,
«  les abolitionnistes qui considèrent la prostitution
comme un esclavage moderne infligé aux
femmes par une société marquée par la domination
masculine
 » et, de l’autre, ceux qui l’envisagent
comme « un simple métier fondé sur la
libre disposition de son corps
 » [1]. Les premiers
refusent toute forme de réglementation, tandis
que les seconds, eux, militent pour que les prostituées
bénéficient d’un contrat de travail et des
droits généralement garantis aux salariés.

« Je n’ai pas honte »

Rue Saint-Denis, la question ne fait pas débat et
la ministre en prend pour son grade. «  Roselyne
Bachelot est une grenouille de bénitier. Moi je
fréquente des prostituées depuis trente ans et
je n’ai pas honte. Je n’ai pas envie de nier ou
de baisser la tête au nom d’une quelconque
morale
 », s’emporte Serge, un vieux client du
quartier. « Tous les hommes viennent nous voir.
Toutes les classes, toutes les races. Probablement
que le mari de la ministre aussi passe par
ici et qu’elle a peur de nous.
 » Aïcha et Yasmine
se marrent. Perchées sur des talons vertigineux,
les deux jeunes filles arpentent le trottoir du haut
de la rue Saint-Denis depuis bientôt trois ans.

Sous un porche voisin, Marie-Claire semble
plus réservée. Mariée-divorcée, cette mère de
quatre enfants ne se prostitue que depuis un an.
«  Seulement deux à trois heures par jour. » Si
leur parcours est différent, sur la question de la
pénalisation des clients, toutes trois sont unanimes
 : « C’est une loi hypocrite ». Et d’expliquer
qu’à travers les clients, c’est elles qu’on vise.
Une fois de plus.

Un peu plus bas dans la rue, Nicole ne décolère
pas. « J’ai vingt ans de métier et c’est toujours
la même chose. En France, quand ça ne va pas,
c’est toujours sur le dos des filles que ça tombe.
Avant les élections, les deux thèmes qu’on ressort
du chapeau pour faire diversion, ce sont les
putes et les francs-maçons.
 » Elle tire nerveusement
sur sa cigarette. « Parler aux journalistes,
ça ne sert à rien. S’ils veulent passer leur loi,
elle passera. Mais je ne vois pas comment ils
feront pour l’appliquer, à moins de mettre un
flic derrière chaque fille.
 » Et d’ajouter d’un air
goguenard, « mais nous avons pas mal de flics
parmi nos clients
 ».

« Casser le métier »

A deux pas de là, rue Blondel, une ruelle perpendiculaire
à la rue Saint-Denis, Martine, Christiane
et Chantal sont en faction devant leur
immeuble. Talons hauts, string, blouson de cuir
ou manteau de fourrure, ces trois prostituées
proches de la soixantaine se définissent comme
« des traditionnelles ». Elles ont du métier, trente
ans qu’elles sont dans le quartier, et cette loi
elles n’y croient pas. Ou ne veulent pas y croire
tant elle leur paraît injuste. « On ne fait rien de
mal,
s’insurge Christiane, ce sont vraiment des
hypocrites, ils ont beau dire, ils prennent quand
même nos impôts.
 »

« Ils veulent casser le métier, mais c’est impossible,
ça ne fonctionnera pas,
renchérit Chantal,
en brandissant l’article consacré au sujet dans
un journal gratuit du jour. C’est à cause des filles
chinoises et des africaines qui sont dans des
réseaux. Nous, on a des clients réguliers. Nous
sommes françaises, nos papiers sont en règle
et nos parents ont fait la guerre.
 »

Très remontées contre les journalistes, elles
tiennent à corriger les propos tenus dans le papier
publié le matin même, parce qu’elles ne s’y
reconnaissent pas. « Nous sommes des travailleuses
indépendantes et propriétaires de nos
studios. On nous parle d’atteinte à la dignité
humaine, mais nous sommes dignes.
 » « Ici, c’est
propre
 », commente Chantal, en désignant les
sanitaires immaculés de son petit appartement
situé au cinquième étage de l’immeuble. « Tout
est très bien entretenu. J’ai même fait installer
la TV.
 » Elle ouvre un tiroir où sont rangés les
préservatifs, « indispensables ». Cette visite guidée
n’a d’autre objectif que de démontrer qu’elle
est une bonne professionnelle, organisée, responsable,
qui paie ses impôts (8 000 euros par
an), et qu’elle aimerait bien, à quatorze mois de
la retraite, « qu’on (la) laisse bosser en paix ».
« De toute façon, si la loi passe, comme nos
clients sont des réguliers, on prendra rendez-vous
par téléphone. C’est tout !
 »

Rue Saint-Denis, Aïcha et Yasmine, pourtant
plus jeunes et sans clientèle vraiment régulière,
envisagent la même stratégie de contournement.
« On travaillera par téléphone, confie Aïcha. Mais
bon, nous sommes des filles de rue, on préfère
travailler sur le trottoir.
 » «  C’est moins dangereux,
confirme Yasmine. Ici, on est en famille, on
peut choisir nos clients. On fait le tri entre ceux qui sont bourrés, ceux qui sont trop sales, ou les
types cinglés… Par téléphone, le client arrive
directement dans ton appartement. Au moins
ici, quand une fille a un problème elle crie et on
accoure tout de suite pour l’aider.
 »

«  Autrefois, nous étions plus nombreuses dans
cette rue,
raconte Nicole, c’était plus sûr. » Mais
la loi sur le racolage passif conjuguée à l’inflation
des prix de l’immobilier a peu à peu repoussé
bon nombre de prostituées à la périphérie de
la ville, les condamnant à la clandestinité et à
des conditions de travail désastreuses. Selon
la mission « prostitution » de l’Assemblée nationale,
la prostitution traditionnelle cèderait peu à
peu la place aux réseaux. A Paris, elles ne sont
plus guère à être propriétaires. «  Aujourd’hui, les
bobos rachètent les appartements du quartier à
des prix inimaginables
 », déplore Nicole.

Un client se pointe, il veut monter. « Pas tout de
suite. Je parle avec des journalistes.
 » Il insiste.
«  Et les hommes comme lui, qu’est-ce qu’ils
vont devenir ?
questionne Aïcha. Parce que les
hommes, ils ont besoin de nous. Si nous ne
sommes plus là, il va y avoir des agressions,
des viols.
 » Cette théorie douteuse, qui établit
une corrélation entre la frustration du désir
« impérieux » masculin et l’augmentation du
nombre d’agressions, semble largement partagée
par les professionnelles de la rue. «  Avec
cette loi, les Parisiennes ne pourront plus sortir
le soir
 », prédit Chantal. Derrière ce point de vue
archaïque et essentialiste du désir masculin, on
devine que les prostituées du quartier cherchent
surtout à revendiquer l’utilité sociale de leur
profession.

Purement électoraliste

Quoi qu’il en soit et sans doute pour d’autres
raisons, l’argument semble aussi faire recette du
côté de certains clients. «  Je ne suis pas d’accord
avec cette loi. Moi, les filles de la rue, je les
respecte, je viens les voir souvent. Si elles disparaissaient,
au bout d’un certain temps, je n’en
pourrais plus, et j’essaierais d’attirer une fille de
force
 », fanfaronne Steven, un jeune client.

Rue Blondel, Serge et Bernard sont plus modérés.
A 63 et 64 ans, ce sont de vieux habitués
du quartier. «  Si les prostituées n’étaient pas là,
nous ne deviendrions pas violents pour autant.
 »
La loi ? «  Purement électoraliste et totalement
inapplicable.
 » Serge, ancien greffier en chef à
Paris, rigole sous cape. « Quand je pense au
nombre de magistrats qui fréquentent, ils vont
avoir du mal à se pénaliser eux-mêmes
. »

L’hypocrisie française

En tous cas, eux ne se sentent pas concernés.
«  Les filles de la rue, depuis le temps ce sont
des copines. Jamais je n’oublie une fête ou un
anniversaire. Certaines connaissent mes enfants.
On se voit en dehors. Si la loi passe et
que j’ai envie de coucher avec elles, je leur téléphonerais
 », explique Serge. Idem pour Bernard,
qui déplore cependant « l’hypocrisie française »
comparée aux avantages des Eurocenters espagnols,
sorte d’immenses bordels, qu’il fréquente
tous les étés depuis quatre ans. « On paye
10 euros l’entrée avec une boisson gratuite et
la passe est à 50 euros.
 »

«  Le problème c’est qu’on confond les prostituées
“traditionnelles” avec celles contraintes
à la prostitution par des macs
, raconte Serge.
C’est le proxénétisme qu’il faut combattre.
Nous, les prostituées, on les respecte. Nous ne
sommes pas des criminels mais des hommes
comme les autres.
 »

0 h 30, il se fait tard. Martine a quitté son bout de
trottoir pour un petit café au bistrot de la rue d’à
côté. En passant, elle s’arrête pour saluer Serge
et Bernard et échange avec eux quelques mots
sur le projet Bachelot, avant de conclure : « Au final,
pénaliser les clients, c’est aussi pénaliser
les prostituées.
 »

Notes

[1La condition prostituée, de Lilian Mathieu,
éd. Textuel, 2007, 208 p., 19 €.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?