Accueil > Economie | Par Stéphanie Franck | 1er janvier 2009

Protection sociale, la médecine du travail en petite forme

Les médecins du travail sonnent l’alarme. Non seulement ils devraient perdre un quart de leurs effectifs d’ici cinq ans, mais le système, géré par les employeurs, s’oriente vers une dépendance de plus en plus grande vis-à-vis de ceux-ci. Alors que le gouvernement veut lancer une énième réforme, les salariés s’inquiètent : la médecine du travail pourra-t-elle encore les défendre ?

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

« La médecine du travail ? Bof, on prend ta tension, on discute cinq minutes et hop, à l’année prochaine ! » . Pour ce salarié d’une entreprise de l’audiovisuel comme pour beaucoup, le rôle de la médecine du travail se limite à la visite médicale annuelle, elle-même réduite à sa plus simple expression. Une perte de temps, en somme. Les médecins eux-mêmes avouent parfois un sentiment d’impuissance : ainsi, dans son Journal d’un médecin du travail  [1], Dorothée Ramaut raconte comment elle tente de protéger les salariés d’une grande surface d’un management adepte du harcèlement moral. Dans ses moments de découragement, elle écrit : « J’ai aimé mon métier de médecin du travail, mais aujourd’hui, je doute de son utilité. J’envisage très sérieusement de refaire de la médecine générale. »

Ce sentiment risque de s’aggraver car une sévère pénurie s’annonce : en 2007, les médecins du travail étaient près de 6000 mais 56% d’entre eux ont plus de 50 ans. Selon le Conseil national de l’ordre des médecins, dans cinq ans, ils seront 1700 :dans le meilleur des cas : à avoir pris leur retraite. Or, d’ici là, seulement 370 nouveaux médecins auront été formés pour prendre le relais. Comment, dans ces conditions, pourront-ils continuer à « éviter toute altération de la santé des travailleurs du fait de leur travail » , leur mission telle qu’elle est définie par le Code du travail ?

Dépendance

C’est que les médecins du travail ont déjà des journées bien remplies : « Selon la loi, un médecin à temps complet ne peut pas prendre en charge plus de 3 300 salariés, ou plus de 450 entreprises, ou pratiquer plus de 3 200 examens par an, explique Jean-Michel Sterdyniak, qui exerce en Seine-Saint-Denis [2]. Or, ces plafonds sont devenus des normes. » De plus, les médecins ne se contentent pas de faire passer des visites : « Notre temps est partagé entre les examens cliniques, certes, mais aussi la formation, qui est une obligation dans notre métier, et les actions en milieu de travail : visites d’entreprises, évaluation des risques, propositions d’aménagement de poste, etc. » , poursuit-il. « Nous avons du mal à remplir notre mission mais ce n’est pas uniquement du fait de la charge de travail , précise Jean-Michel Sterdyniak. Il y a un aspect structurel, institutionnel qui fait qu’on ne peut pas jouer notre rôle. »

De fait, même si leur indépendance est inscrite dans la loi, les médecins du travail sont, directement ou indirectement, salariés par les employeurs. Directement, quand ils travaillent pour une société de plus de 2200 salariés tenue d’avoir son propre service de santé. Indirectement, quand ils travaillent pour un SST, Service interentreprises de santé au travail, association loi 1901 qui monnaie les services de ses médecins auprès des sociétés. Aujourd’hui, 93% des salariés français sont suivis par des SST. Or, ces services entretiennent avec l’entreprise des rapports fournisseur-client. Et si celle-ci n’est pas satisfaite de « son » médecin, rien ne l’empêche de changer de SST. « La plupart du temps, les directeurs font tampon et protègent les médecins , explique Philippe Davezies, enseignant-chercheur en médecine et santé au travail, mais il arrive aussi que certains fassent pression sur eux pour ne pas perdre une entreprise cliente. »

Rentabilité

Au quotidien, les médecins sont parfois soumis à de fortes influences : « Dans les grosses entreprises qui disposent d’un service de santé autonome, raconte Philippe Davezies, la direction exerce un pressing constant sur le médecin. Des déjeuners, des invitations... Elle fait en sorte qu’il ne soit pas trop casse-pieds. Mais un médecin du travail qui fait bien son boulot, c’est forcément un emmerdeur ! » Quant aux SST, leurs dirigeants ne sont pas des médecins mais des gestionnaires. « Ces services ne sont pas gérés en fonction d’objectifs de santé au travail mais de rentabilité , dénonce Jean-Michel Sterdyniak. On demande au médecin de multiplier les visites pour faire rentrer les cotisations. » Car les ressources de ces associations proviennent exclusivement des employeurs qui cotisent à raison de 70 à 80 euros par salarié, soit un budget de 1 milliard d’euros par an selon le Centre interservices de santé et de médecine du travail (Cisme).

Enfin, les services de santé au travail, qu’ils soient internes ou externes, sont gérés par les employeurs. Les SST sont dirigées par un conseil d’administration constitué de deux tiers de représentants du patronat et d’un tiers des représentants des salariés. Non seulement il y a un conflit d’intérêts évident dans cette mainmise des employeurs sur la santé au travail mais on peut également se demander si employeurs et salariés sont les mieux à même de prendre des décisions sur la santé au travail. Bref, on peut sans peine diagnostiquer que la médecine du travail souffre d’un gros problème de gouvernance.

Privatisation

« Soit nous sommes en capacité de proposer un véritable renouveau, soit le métier s’éteindra, dans le discrédit de la médiocrité » , écrivent les médecins de l’association Santé et médecine au travail. En est-on vraiment là ? « Dans dix ans, nous serons deux fois moins nombreux , calcule Jean-Michel Sterdyniak. Cela amène certains à se demander si on ne veut pas se débarrasser de nous et nous remplacer par des IPRP. » Des quoi ? Des Intervenants en prévention des risques professionnels :acousticiens, ergonomes, hygiénistes, psychologues ou encore toxicologues : qui peuvent apporter leur expertise au médecin du travail. Mais en aucun cas le remplacer ! « Les IPRP améliorent la prévention , explique Mireille Chevalier, secrétaire générale du Syndicat national des professionnels de la santé au travail. Mais ils ne sont pas médecins. Ça ne réglera pas le problème de la pénurie. » D’autant que, contrairement aux médecins, leur indépendance et celle des infirmières n’est inscrite nulle part. « Nous voulons que tous les professionnels de la santé au travail soient protégés , dit Mireille Chevalier. Sans ce statut, on peut craindre qu’ils renoncent à monter au créneau pour défendre les salariés. Déjà que certains médecins hésitent ! »

Le système est-il sur une mauvaise pente ? Les médecins sont nombreux à le craindre : « Certains ne sont pas mécontents de la pénurie à venir , explique Philippe Davezies. Elle offre des opportunités à ceux qui veulent réduire l’indépendance des professionnels de la santé au travail. » « Si l’on est pessimiste, on peut imaginer que dans vingt ans, il y aura beaucoup moins de médecins, remplacés par des IPRP et peut-être des sociétés privées » , déplore Jean-Michel Sterdyniak. En effet, des cabinets de conseil s’engouffrent dans la brèche et proposent leurs services aux Directions des ressources humaines. Leurs prestations sont les mêmes que celles du médecin : évaluation des conditions de travail, conseil en prévention, accompagnement des salariés... mais ils sont fournisseurs de l’entreprise, sans aucune garantie d’indépendance. Quelle confiance les salariés peuvent-ils leur accorder ?

Dans ce contexte, Xavier Bertrand, ministre du Travail, a annoncé une nouvelle réforme du système, alors que la précédente, qui date de 2004, peine encore à se mettre en place. Les médecins détaillent la feuille de route établie par le ministère avec prudence : « Il y a de bonnes choses , concède Sterdyniak, mais on ne touche pas à la gouvernance du système qui repose toujours sur des critères comptables. » Si cette réforme, qui devrait voir le jour à l’été 2009, n’a pas plus que la précédente les moyens de ses nobles ambitions, la santé au travail risque de rester un vœu pieux. Ce qui serait fort inquiétant alors que le gouvernement vient d’allonger la durée du travail à 41 ans.

A lire

Souffrir au travail, comprendre pour agir , de Dominique Huez,

éditions Privé, septembre 2008.

Notes

[1paru chez J’ai Lu

[2Il est auteur, avec Sylvie Dimerman, Jean-Michel Domergue, Francine Fonchain, Marie Pascual, de Construire un vrai métier de médecin dans le monde du travail , texte publié en janvier 2008 sur le site de l’association Santé et médecine au travail.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?