Accueil > Culture | Par Jacques Denis | 23 décembre 2008

Quand l’Amérique fait jazzer Paris

L’élection de Barack Obama résonne jusqu’en France. Et en particulier chez les musiciens afro-américains exilés à Paris. Rencontres.

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Barack Obama a l’opportunité historique de changer le cours de l’histoire... Et d’arrêter net cette saloperie de guerre ! Les Américains doivent quand même être fatigués de répandre toute cette terreur autour d’eux. » C’est l’Afro-Américain John Betsch qui parle. Il donne à entendre une autre voix de l’Amérique, tout comme son tambour de bouche se fait l’écho d’une minorité longtemps « invisible » qui, avec cette élection, accède au premier plan. Ce débonnaire batteur de jazz est installé à Paris depuis la fin des années 1980. « Je suis parti parce que la vie à New York était devenue insupportable. J’en étais réduit à être chauffeur de taxi pour arrondir les fins de mois... C’est de pire en pire ! Tout le monde court après l’argent, tout le temps. Ça a commencé avec Reagan... », lâche entre rire et soupir celui qui vota Jimmy Carter, « le premier président à l’écoute de l’Afrique ».

John Betsch n’est pas le seul jazzman afro-américain à avoir choisi Paris et sa périphérie pour base arrière. Le trompettiste rabougri Rasul Siddick, le pianiste longiligne Bobby Few, le percussionniste aux fines dreadlocks Eddie Allen, le contrebassiste tout en rondeur Wayne Dockery... La liste est longue. Certains sont demeurés là pour une histoire d’amour, comme le quasi-nonagénaire Hal Singer ou le cinquantenaire David Murray, tous deux saxophonistes. D’autres ont fait le chemin pour des questions politiques, en rupture de ban avec le rêve made in USA. Ce fut le cas de Steve Potts, au début des années 1970 : « Richard Nixon venait d’être élu, la situation était extrêmement tendue. » Trente-cinq ans plus tard, même s’il perçoit une droitisation de la politique en France, il est toujours là, désormais logé dans un immeuble moderne du côté du métro Crimée, après avoir tout vécu, même la rue. « J’étais clochard », dit-il. Le pianiste Kirk Lightsey a, quant à lui, posé ses bagages à deux pas de la place de la Nation, à l’orée des années 1990. « Pour des raisons politiques, suite au traitement médiatique de l’affaire Rodney King (1). C’était assez ! », explique ce natif de Detroit où il accompagna les premiers pas des Supremes (2), avant de devenir une référence sur la scène new-yorkaise.

Recul et circonspection

La plupart continuent de retourner au pays pour y jouer ou y voir leur famille. Plus aucun ne pense, en revanche, que les Etats-Unis sont la terre promise. L’ont-ils d’ailleurs un jour cru, eux qui ont grandi dans les luttes des droits civiques ? Aujourd’hui, encore plus qu’hier, ils regardent l’évolution de la société avec recul et circonspection. « Aux Etats-Unis, on vit dans une bulle. C’est en venant ici que j’ai appris que j’étais américain. C’est en allant au Bénin, que j’ai commencé à cerner ma personnalité », analyse Eddie Allen, originaire du South Side de Chicago, près de vingt ans après avoir traversé l’Atlantique. « A l’époque, Bush venait de gagner. J’ai sauté sur la première occasion pour m’enfuir. » Depuis, il a fondé une famille ici, a appris le français en lisant Philippe Soupault, donne aujourd’hui des cours de percussions à des enfants du quartier de Ménilmontant. « Plus que la justesse des notes, je leur enseigne la philosophie qui se cache dans chaque note. »

« Le gouvernement américain a fait beaucoup d’erreurs dans le monde avec sa politique. Quand vous êtes aussi puissant, vous dictez votre loi et l’histoire nous apprend que c’est rarement bon », prophétise Hal Singer, le seul à avoir obtenu, « de haute lutte », selon son épouse française, la double nationalité au moment des lois Pasqua. Dans son pavillon immaculé de Chatou, en vénérable vétéran, il organise dès que possible des barbecues pour cette communauté d’exilés. « Je suis en contact avec la plupart. J’en ai vu tellement passer depuis un demi-siècle. J’en ai enterré plus d’un ! » Le natif de l’Oklahoma qui a débuté en 1938 est là depuis 1965. A l’époque, la capitale fourmillait de garnisons d’Américains. Dans tous les styles, de tous les horizons. Des bluesmen à l’ancienne comme Memphis Slim, des jazzmen dont l’emblématique saxophoniste Johnny Griffin et des jeunes gens plus radicaux comme le Art Ensemble Of Chicago ou le black panther Clifford Thornton.

Paris-refuge

Paris et les jazzmen afro-américains, c’est une vieille histoire qui remonte aux origines de cette musique, au sortir de la Première Guerre mondiale. Ils ont toujours trouvé dans la ville lumière un refuge idéal. Ce qui est vrai en 2008 l’était encore plus du temps de la ségrégation. Bill Coleman, Sydney Bechet, Don Byas, Bud Powell, Kenny Clarke, Marion Brown... Les exemples pourraient aisément noircir une page. Parmi ceux-ci, Archie Shepp tient une place à part. Depuis la fin des années 1960, ce disciple assumé de Coltrane qui enseigna dans le Massachusetts habite en intermittence la capitale. « L’ironie veut que ce soit en Europe, et surtout en France, que j’ai pu exposer ma musique. Devant un public majoritairement blanc. Ça me rend triste parfois : est-ce que je parle aux miens ? » Engagé très tôt sur le terrain politique, allant jouer au festival panafricain d’Alger à l’été 1969 ou baptisant son Attica Big Band du nom de la fameuse prison, Archie Shepp a toujours contesté le mot « jazz » : c’est « une vision rétrospective et une recréation petite-bourgeoise ». Celui qui concède que son « humanisme a fait évoluer [son] marxisme » analyse la politique intérieure française. « La France a beaucoup changé en quarante ans. Elle ressemble de plus en plus aux Etats-Unis. Sa vision du monde est de plus en plus réactionnaire. »

A Paris, ces exilés se sont ouverts aux musiques du monde entier, à commencer par celles de l’Afrique et de sa diaspora. Mais voilà, il est devenu de plus en plus difficile pour eux de jouer en France. « Un Noir américain qui jouait du jazz, c’était un avantage », se souvient le contrebassiste Wayne Dockery, débarqué voici une vingtaine d’années. « Aujourd’hui, je travaille moins à Paris qu’avant. Sans doute à cause du salaire qui, en plus, n’est pas toujours déclaré ! » La plupart admettent une précarisation de leur statut qu’ils mettent en parallèle avec le recul de la gauche et une poussée du nationalisme français. Tous ont eu un jour ou l’autre des problèmes pour leurs cartes de résidant, même si « cela n’a rien de comparable avec ce que peut endurer un Malien », concède Steve Potts. Pour lui, il est peut-être temps de bouger : « Sarkozy liquide définitivement les acquis chèrement conquis depuis un siècle dans la rue. »

« Stop Sarkozy », annonce ainsi l’autocollant scotché sur la porte d’entrée de Kirk Lightsey. « Mais McCain etait pire que Sarkozy », reprend Shepp qui a soutenu Obama, tout en ne se berçant pas d’illusions. « Il a gagné mais que pourra-t-il faire ? Les problèmes le dépassent. » Steve Potts va plus loin : va pour Obama mais « ça reste le système. C’est juste un jeu de rôles. On sait bien que le fond du problème, c’est de redistribuer plus justement les richesses ». Wayne Dockery espère malgré tout « un changement », même si lui non plus n’a jamais trop vu de différence entre un républicain et un démocrate. « George Bush fut un tel désastre ! Il a liquidé la démocratie. »

Le saxophoniste David Murray vient de boucler un opéra jazz, écrit avec Amiri Baraka, l’auteur engagé qui signa il y a un demi-siècle le totémique Peuple blues. Interprété par des musiciens de jazz, un chœur de gospel et un rappeur marxiste, l’œuvre s’intitule The Sisyphus Revue (3). Soit une adaptation du mythe de Sisyphe au regard de l’histoire afro-américaine. « Dans l’histoire des Etats-Unis, chaque fois que les noirs remportent une bataille, ils la perdent quelques années plus tard. Comme un éternel recommencement... » J.D.

1. En 1991, Rodney King, jeune automobiliste noir, avait été passé à tabac par des policiers blancs de

Los Angeles.

2. Premier groupe noir féminin.

3. Ce spectacle se jouera dès février 2008 en banlieue parisienne, lors de la prochaine édition de Sons d’hiver.

Regards n°57, décembre 2008

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