Accueil > Société | Par Alain Pages | 1er janvier 1998

Quand l’Aurore publiait " J’accuse "

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Point culminant de l’Affaire Dreyfus La figure de l’intellectuel engagé naît, il y a cent ans, avec le célébrissime " J’accuse ", de Zola, qui marque un tournant dans l’affaire Dreyfus. Un livre (1) retrace cette aventure. Bonnes feuilles choisies par l’auteur.

Il est à peine huit heures du matin, ce jeudi 13 janvier 1898. Plus de deux cent mille exemplaires de l’Aurore ont été imprimés dans le courant de la nuit. Au siège du journal, 142 rue Montmartre, Ernest Vaughan, le directeur de la publication, mesure, en cet instant précis, tout ce qui est en jeu...

La veille, tout s’est déroulé très vite. En milieu de matinée, Vaughan s’est rendu rue de Bruxelles, dans le neuvième arrondissement, au domicile de Zola." Je vous attendrai demain à dix heures au lieu de onze heures ", lui avait écrit le romancier pour confirmer le rendez-vous, ajoutant ces quelques mots, sans plus de précision : " Mon travail sera prêt ".

Vaughan a-t-il alors pris livraison du manuscrit ? Il semble que non. Les deux hommes souhaitaient se rencontrer pour discuter encore du contenu de l’article et mettre au point certains détails de rédaction. Car Zola, ayant ajouté à son texte les dernières corrections, est allé le porter lui-même aux bureaux de l’Aurore, dans l’après-midi.

Rue Montmartre, la rédaction de l’Aurore occupe de modestes locaux donnant sur l’arrière-cour, au troisième étage. On y parvient par des escaliers sombres et poussiéreux." Dans une étroite et obscure antichambre, se souvient le poète Saint-Georges de Bouhélier, un garçon se tenait devant une petite table, et passait votre nom aux gens du journal. Clémenceau avait son bureau au bout d’un couloir. C’était une pièce qui n’eût pas suffi à un étudiant. La fenêtre donnait sur une sorte de puits noir et étouffant d’où montaient des odeurs grasses. Le jour n’y pénétrait pas. Un bec de gaz allumé à toute heure y distribuait une lueur de catacombes. Contre le mur, se trouvait un divan défoncé où Clémenceau s’étendait en ses heures de fatigue et dont il laissait la jouissance à ses visiteurs quand ils lui convenaient. Deux ou trois fauteuils plus ou moins étiques complétaient l’ameublement ".

" C’est immense, cette chose-là " s’exclame Clémenceau

C’est dans la salle de rédaction du troisième étage que Zola a lu " J’accuse ", vers la fin de l’après-midi. La voix d’abord hésitante, puis prenant de l’assurance, emportée progressivement par le mouvement oratoire du texte. Vaughan, Clémenceau et quelques collaborateurs du journal sont présents. Des applaudissements éclatent, à la fin de la lecture.

C’est immense, cette chose-là ", s’exclame Clémenceau. Puis il se tourne vers Zola : " Vous allez trop loin ! " Responsable de la ligne politique du journal, il hésite, évaluant le danger. Jamais encore l’Aurore ne s’est engagée d’une manière si nette : jusqu’ici le quotidien s’est placé sur un terrain juridique, sa campagne pour la révision du procès se fondait avant tout sur les irrégularités commises lors du jugement de 1894... Mais la décision de publication est prise, depuis quelques jours déjà. Pourquoi reculer maintenant ? La bataille est engagée.

Dans la monumentale Histoire de l’Affaire Dreyfus en plusieurs volumes, publiée par Joseph Reinach, un contemporain des événements, on trouve une évocation théâtrale de cette scène. Sans doute n’est-elle pas tout à fait exacte. Ceux qui sont rassemblés ce soir-là dans les bureaux de l’Aurore montrent plus d’indécision que ne le dit Reinach. Zola déteste parler en public, il n’a pas l’âme d’un tribun. Il ne cherche pas à monter sur une scène pour se faire applaudir : il offre sa parole intime, née d’une émotion solitaire." J’accuse " n’est pas le produit d’un enthousiasme collectif. C’est un pari éditorial fragile qui, jusqu’au dernier moment, aurait pu être remis en cause.

On a lancé ensuite l’impression du texte. Le temps pressait. Livrés à l’atelier de fabrication, les trente-neuf feuillets du manuscrit ont été immédiatement composés. Urbain Gohier, l’un des membres de l’équipe de rédaction, se souvient du moment qui a suivi : " J’étais dans le bureau de Clémenceau contigu au mien, quand Vaughan a monté de l’imprimerie les épreuves humides de " J’accuse ! " Clémenceau les a lues avec attention, me les a données à lire ensuite, m’a demandé mon avis. J’ai répondu que c’était terrible et que nous nous étions placés depuis le début sur un autre terrain, non pas l’innocence, mais le jugement inadmissible, la nécessité de la révision. Clémenceau m’a répondu en ces propres termes : " C’est Zola qui a écrit le papier, Zola qui le signe, Zola qui prend toute sa responsabilité ; dès le lendemain, je rétablirai notre position, notre thème "."

" ...le titre, il ne peut y en avoir qu’un : J’accuse ! "

Dernière hésitation. Elle n’aura duré que quelques instants. Puis Clémenceau va de l’avant. Reinach le montre déterminé, prononçant cette parole, en " dilettante incurable jusqu’à la mort " : " L’enfant marche tout seul ".

Zola a intitulé son article : " Lettre à M. Félix Faure, président de la République ", usant d’une formule descriptive habituelle dans la presse de cette époque." Nous cherchions un titre plus énergique pour cette oeuvre admirable dont la lecture nous avait enthousiasmés, rapporte Vaughan dans ses mémoires. Je voulais faire un grand affichage et attirer l’attention du public..." Un titre qui se détacherait en lettres de grande taille, comme sur une affiche, dont les syllabes sonneraient, semblables à celles d’une formule publicitaire. Clémenceau me dit : " Mais Zola vous l’indique, lui-même, le titre. Il ne peut y en avoir qu’un : " J’accuse ! " ".

Le coup de génie de Clémenceau consiste à extraire du texte le mot qui pouvait le mieux le symboliser, et à le placer en exergue, dans une manchette aux caractères énormes, surmontant les six colonnes de la première page, qu’elle écrase de ses lettres noires.

Avec plus de quatre mille cinq cents mots, l’exposé est dense. Aucun sous-titre n’anime la page. Seul un jeu d’astérisques rompt la linéarité des colonnes, permettant au texte de respirer. Mais, avec un peu d’attention, le regard distingue assez facilement les différents ensembles qui se succèdent. Zola prend les faits les uns après les autres et montre leur enchaînement. Il explique comment l’erreur judiciaire est née, de quelle façon la condamnation a été prononcée, dans quel engrenage Dreyfus s’est trouvé pris.

" ...c’est Zola qui le signe, Zola qui prend toute la responsabilité "

L’introduction justifie la forme de communication choisie - une lettre ouverte au président de la République. Puis une première partie ramène le lecteur trois ans en arrière, à l’automne de 1894, qui a vu l’arrestation et la condamnation de Dreyfus. La deuxième partie se situe dans l’actualité immédiate : elle traite de " l’affaire Esterhazy ", analysant l’acquittement scandaleux que vient de prononcer, deux jours plus tôt, le Conseil de guerre. La troisième partie souligne le double crime qui a été ainsi commis - condamner un innocent, acquitter un coupable. Enfin, sur la deuxième page de l’Aurore, dans la dernière colonne, surgit la conclusion, la litanie des " J’accuse ", restée si célèbre.

Disposé sur six colonnes, le texte de " J’accuse " remplit toute la première page de l’Aurore et se poursuit encore sur la deuxième, où il occupe deux colonnes. En règle générale, dans la presse de cette époque, les articles de fond tiennent sur deux colonnes, trois au maximum. L’espace démesuré qu’occupe " J’accuse " est donc exceptionnel. Autant que le titre, ce qui compte dans cette première page de l’Aurore, c’est le rythme régulier des paragraphes qui se déroulent uniformément, du début jusqu’à la fin. L’article de Zola constitue la seule masse textuelle visible. Nul vis à vis, pas de commentaire concurrent, pas le moindre entrefilet qui puisse distraire d’une lecture donnée comme la seule possible. Ce jour-là l’Aurore s’est livrée entièrement à la parole de l’auteur des Rougon-Macquart.

* Professeur de littérature française à l’université de Reims.Participera au débat du 22 janvier 1998, à 20H 30, à l’Espace Regards, ayant comme thème " l’engagement des intellectuels cent ans après Zola ".

1. 13 janvier 1898.J’accuse...Une journée dans l’Histoire, aux éditions Perrin.

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