Accueil > Politique | Entretien par Marion Rousset | 4 novembre 2013

Entretien avec Danielle Tartakowsky. « Quand la droite manifeste, ce n’est pas dépourvu d’effets »

Il aura suffi que la droite bretonne dise non à l’écotaxe pour que le gouvernement recule et suspende la mesure. Les manifs de droite seraient-elles plus efficaces que celles de gauche ? Il y a presqu’un an jour pour jour nous avions échangé sur le sujet avec Danielle Tartakowsky. Rewind.

Jean-François Copé, secrétaire général et candidat à la présidence de l’UMP, a appelé à manifester contre le mariage homosexuel le 17 novembre. Une manif de droite ? L’historienne Danielle Tartakowsky, spécialiste des mouvements sociaux, décrypte ce phénomène.

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[Publié le 13 novembre 2012] Regards.fr. L’appel de Jean-François Copé à manifester contre le mariage homosexuel a suscité des réactions d’indignation à droite. A-t-il levé un tabou ?

Danielle Tartakowsky. Ce n’est pas une première ! On a tendance à penser que la manifestation est un mode d’expression de la gauche et du mouvement ouvrier. A l’échelle historique, les droites descendent moins souvent dans la rue que la gauche, mais quand elles le font, c’est avec une très grande efficacité. C’est d’ailleurs à droite, rappelons-le, qu’on observe les premiers phénomènes d’expression politique dans l’espace public. Dans les années 1890-1900, les boulangistes et les anti-dreyfusards appellent à se mobiliser. C’est perçu par les dreyfusards comme une action factieuse propre aux droites antiparlementaires plutôt qu’à la gauche républicaine. Ils lui opposent la pétition, préférant cette expression d’individus donnant leur nom, à celle de la foule. Le 6 février 1934, les ligues d’extrême droite utilisent la rue à des fins politiques centrales. Elle se rassemblent autour du palais Bourbon le jour où Edouard Daladier, figure du Parti radical, doit obtenir l’investiture. La pression pour obtenir que l’appareil d’Etat se transforme en un sens autoritaire ne relève peut-être pas du fascisme à l’italienne ou du nazisme à l’allemande, mais il n’en demeure pas moins qu’elle s’exerce directement sur le régime et ses valeurs. Si cette manifestation a ouvert une crise politique majeure, elle a eu pour effet pervers d’engager le processus de construction du Front populaire. Du coup les droites ne sont plus descendues dans la rue jusqu’au 30 mai 1968 qui, en marquant la fin du mouvement, redonne une légitimité au pouvoir de la rue.

Quelle est la référence historique de Jean-François Copé ?

C’est 1984 qui lui sert de modèle. Une énorme manifestation lancée à l’appel des catholiques et de la droite face au gouvernement Mitterrand, contre la loi Savary sur l’école libre. Elle en vient à bout, ainsi que du ministre qui la portait. Même s’il n’existe pas de lien direct etre les deux, la France s’engagera par la suite dans le tournant de la rigueur, obtenu en quelque sorte par la force de la rue. Certes, une dizaine de lois ou projets de loi tomberont à la suite de manifestations, entre 1984 et 1995, jusqu’à générer la notion de referendum d’initiative populaire. Mais il ne faut pas oublier que le phénomène a commencé à droite. Et que chaque fois que celle-ci a choisi ce mode d’expression, en réaction à des lois jugées centrales dans le dispositif idéologique, ça a produit des tournants forts dans l’histoire politique. Que Jean-François Copé appelle à manifester n’a rien d’illégitime. Mais il faut le prendre au sérieux. Car quand la droite s’en mêle, ce n’est pas dépourvu d’effets.

En 2010, François Fillon parlait à propos de la mobilisation contre la réforme des retraites de « négation de la démocratie et du pacte républicain ». La droite ne se reconnaît-elle plus dans ce mode d’expression ?

Il n’y a pas une, mais des droites. S’engager dans un mouvement de rue pour une fraction de l’UMP aujourd’hui, c’est emprunter une voie qui pose le rapprochement avec l’extrême droite. Un rapprochement dont se défie François Fillon, plus proche du gaullisme historique, qui du coup est appelé à mettre en avant la légitimité républicaine. Mais l’appel à manifester de Jean-François Copé participe bien d’une alliance possible avec l’extrême droite.

Histoire des mouvements sociaux en France. De 1814 à nos jours, Michel Pigenet et Danielle Tartakowsky (dir.), éd. La Découverte, 32 euros

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