Accueil > Monde | Reportage par Jean Sébastien Mora | 30 septembre 2011

Quand la Somalie a faim, on vole son poisson

Longtemps pendant les épisodes de sécheresse, les produits de la mer ont constitué une ressource alimentaire alternative pour les somaliens. Mais depuis l’écroulement de l’Etat en 1991, les navires industriels européens et asiatiques se sont rués sur les côtes du pays. En toute illégalité et non sans effets. Reportage à Mogadiscio et à Berbera en Somalie.

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Dans une pirogue en bois de 6 m de long, Hukun Husein Yussuf quitte Berbera, port somali dans le golfe d’Aden. Hukun pilote et prend soin de sa jupe traditionnelle à carreau pendant que, assis en tailleur, trois autres pêcheurs hameçonnent des petites sardines qui vont servir d’appâts. La mer est calme, l’embarcation progresse vite, au loin, on devine encore les strates sédimentaires horizontales des monts Surud Ad. Déjà des thoniers-senneurs étrangers pointent sur la ligne d’horizon. « Ca c’est les yéménites, plus gros à l’ouest ils sont espagnols » rapporte Hukun. A la tête du syndicat des pêcheurs de Berbera, il explique que le Somaliland, région automne du nord de la Somalie, n’a pas d’argent pour contrôler ses 800 km de côte. « Les deux tiers du poisson est pris de manière illégale par les étrangers » insiste-t-il.

Pourtant ici le poisson n’est pas un sujet anecdotique : « Principale source directe de protéines, il peut dépasser 50 % de la ration et contribue considérablement à l’autosuffisance alimentaire » explique Mathieu Doray, de l’Ifremer. En Somalie, les produits de la mer ont souvent sauvé la population de la famine. Durant les années 1974-1975, on ne parlait pas encore de changements climatiques mais l’absence de pluie avait déjà dévasté l’économie pastorale somalienne. Avec l’aide de l’URSS, le gouvernement de Siad Barre a alors déplacé près de 90 000 personnes vers des coopératives de pêches. Soutenu par le bloc soviétique depuis son coup d’état de 1969, Siad Barre promeut à l’époque le « socialisme scientifique » et Moscou lui envoie des chalutiers modernes. Le dictateur somalien impose aussi des jours où seul le poisson peut être consommé et fait construire une grande conserverie à Laas Qoray, dans l’actuel Somaliland. Bénéficiant des eaux parmi les plus poissonneuses du monde, l’industrie fait un bon considérable, en dépit des limites qui découlent du modèle de production collectiviste communiste. Lorsque les soviets quittent la Somalie en 1978, l’industrie du poisson est supportée à son tour par l’Italie, souhaitant garder un peu d’influence dans son ancienne colonie, indépendante depuis 1960.

Eaux épuisées

Aujourd’hui alors que la famine fait rage dans le sud de la Somalie, mettre en place une stratégie économique autour des produits de la mer s’avère difficile sans la moindre institution étatique. Bien qu’éloignée de 4 500 km de l’épicentre, la Somalie a aussi été dévastée par le tsunami du 26 décembre 2004. Pourtant comme ailleurs, le parachutage de vivres n’est pas une solution durable. Alors depuis avril le Comité International de la Croix Rouge a distribué des équipements de pêche à 8 000 personnes. « Il faut multiplier les alternatives concrètes qui permettront aux somaliens de se reconstruire. En zone côtière, le micro crédit peut permettre à un pêcheur de relancer son activité » analyse à Mogadiscio Tayeb Abdoun, de l’ONG Islamic Relief Worldwide.

Encore faudrait-il que les eaux somaliennes ne soient pas épuisées. Depuis deux décades, les navires de pêche industriels européens et asiatiques profitent du chaos de la guerre civile et pénètrent illégalement les eaux territoriales. Ici il n’y a plus de police maritime pour faire respecter la législation, alors on pêche au pire sans licence, au mieux grâce à des fausses autorisations délivrées par des compagnies mafieuses montées par des chefs de guerre somaliens. C’est que rapporte Africa Analysis, un important fournisseur d’informations stratégiques, au sujet de la société de française COBRECAF, ou du géant espagnol PESCA NOVA, (parmi les premiers producteurs mondiaux de thons congelé et en boite). A Kismayoo et à Mogadiscio, le mot « malai », poisson en somali, s’entend quotidiennement sur les ondes des radios locales et de nombreux pêcheurs dénoncent la disproportion évidente des moyens techniques des embarcations étrangères. « L’ampleur des volumes pêchés affecte les capacités de subsistance des somaliens, car les navires occidentaux prélèvent en une nuit ce que les locaux attrapent en une année » analyse Roger Middleton du prestigieux institut d’analyses Chatham House. On entend par pêche illégale la prise sans autorisation, l’utilisation de matériel interdit ou le non-respect des quotas et de la taille minimale des espèces prélevés. Théoriquement comme tous pays, la Somalie est régie par le Droit de la Mer et bénéficie d’une zone économique exclusive (ZEE), un espace maritime à 200 milles marin (un milles marin vaut 1852 mètres) des côtes dans lequel Mogadiscio exerce des droits souverains en matière d’usage des ressources.
En Somalie, la FAO estime qu’annuellement 800 navires étrangers pêchent pour une valeur marchande de 300 à 450 million de dollars, principalement du thon, des crevettes et des langoustes.
En face, le gouvernement de transition somalien (TFG), qui a annoncé récemment une feuille de route pour sortir de l’impasse politique, n’a qu’un budget global annuel de 100 millions de dollars et n’a plus de marine militaire pour faire respecter ses droits maritimes tout au long de ses 3300 km de côtes.

Déchets toxiques

Selon la “Somali Fisheries Society” et la “Somalia Marine Resource Management”, les bateaux étrangers utilisent des techniques désormais interdites dans le droit international comme les filets dérivants et des petits maillages non sélectifs. « Sans aucun contrôle, les pratiques des navires industriels entrainent rapidement l’épuisement, voire la destruction des ressources marines. » s’indigne Urtsa Castro, un biologiste de Bilbao, qui a embarqué à plusieurs reprises à bord de ces impressionnants navires de pêche basques de l’Océan Indien. Le volume des prises accessoires est énorme et quotidiennement un important rejet d’espèces non commercialisables atteint les plages. Pourtant déjà en septembre 1995, les deux principales ONG somalienne et douze leaders politiques issus des différentes factions claniques avaient dénoncé l’impact de la pêche illégale aux instances de l’Union Européenne. Soucieuse de préserver ses ressources halieutiques en partie épuisées, Bruxelles peine à réguler une industrie qui représente dans l’Océan Indien 1,5 milliard de dollars. La commission européenne négocie depuis juillet la réforme de sa cruciale Politique Commune de Pêche mais une fois de plus, les pouvoirs politiques français et espagnols défendent avec ténacité les intérêts de la corporation des pêcheurs.

Enfin, les déchets toxiques participent à l’anéantissement des ressources maritimes somaliennes. En avril 2011, dans le documentaire « Toxic Somalia » le journaliste Paul Moreira rapporte que la Somalie est pour les occidentaux «  la décharge la moins chère du monde où une tonne de déchets toxiques le long des côtes somaliennes ne coûte que 2,50 dollars » [1]. De plus, selon le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), les 20 000 navires de commerce qui passent par le golfe d’Aden chaque année délestent aussi des containers et des fûts de déchets hospitaliers, des dérivés de plomb, de cadmium et de mercure, quand ce ne sont pas des déchets radioactifs.

Des pirates "garde-cotes"

« Contrairement aux islamistes Al Shabaab, les pirates sont légitimes ! » affirme Abdul Jama, un pêcheur rencontré sur le port de Mogadiscio. Selon lui, afin de protéger leurs côtes et tout simplement pour survivre, les somalis du Puntland ont abandonné la pêche et se sont tournés vers la piraterie. Beaucoup font également valoir que les rançons récoltées approchent les 100 millions de dollars annuels [2], beaucoup moins que la valeur marchande du poisson « volé » par les étrangers. Par ailleurs, «  bien souvent la piraterie somalienne fait office de garde côte et les navires occidentaux se maintiennent au large » explique le biologiste marin Steve Trott, coordinateur des programmes Local Ocean Trust et Watamu Turtle Watch. En 2009, dans un travail très remarqué le biologiste a montré que grâce la piraterie on assiste à une régénération du biotope marin et à une augmentation des ressources halieutiques [3].

Reste que depuis 2006, les « garde-côtes » somaliens ont tué 62 marins, mené plus de 3500 attaques. Le East African Seafarers Association estime que la piraterie somalienne compte désormais 1000 hommes, regroupés en cinq organisations principales. Des miliciens, des experts en navigation et des businessmen sont venus grossir les rangs des « ex-pêcheurs ». L’Union européenne a déclenché en décembre 2008, une vaste opération anti-piraterie européenne intitulée « Atalante », pour un coût de l’ordre de 150 millions d’euros. Croiseurs, avions patrouilleurs, la France déploie également des ­commandos de marine sur les thoniers opérant dans l’océan Indien et on assiste depuis avril 2011 à un durcissement des opérations anti-pirates avec des actions offensives. Au 31 décembre 2010, selon le QG européen anti-piraterie EUNAVFOR, les pirates contrôlaient encore 28 navires avec 638 membres d’équipage à bord et de ce point de vue 2010, aura été une année record. Très attendu, le procès de six pirates présumés capturés au large de la Somalie s’ouvrira bientôt à Paris, du 15 novembre au 2 décembre 2011.

Cependant pour Greenpeace, Human Rights Watch et Amnesty International, les pirates, ce sont aussi ceux qui pillent les océans, à savoir la flotte étrangère qui pêche dans cette zone. Malheureusement, Atalante n’a pas pour mission de combattre la pêche illégale : « Ce n’est ni mon rôle ni mon mandat », répondait l’an passé sur RFI l’amiral britannique Peter Hudson, en charge des opérations. Les ONG protestent : « Via Atalante, l’Union Européenne protège et cautionne un vol à grande échelle. Encore et toujours les premières victimes sont les somaliens. » 

Notes

[1Toxic Somalia, Paul Moreira, Arte, diffusé en avril 2010.

[2Sources : The UK’s Department for International Development (DFID)

[3Lire l’article « La mer peut remercier les pirates » de Jean-Sébastien Mora, dans Politis du 20/02/2010

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