Georges Seguin
Accueil > Politique | Par Marc Endeweld | 15 mars 2011

Quand Villepin s’éclate en banlieue

Depuis plus d’un an, Dominique de Villepin, l’homme du discours
de l’ONU contre la guerre en Irak, multiplie les visites dans les
quartiers populaires afin de tester sa popularité en vue de 2012.

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Pas de camions de CRS à l’horizon
 : Dominique de Villepin n’en
a pas besoin quand il se déplace
en banlieue, contrairement à son
meilleur ennemi et rival, Nicolas
Sarkozy. Devant les journalistes et les caméras,
il ne loupe jamais une occasion pour souligner
sa différence avec le chef de l’Etat. Comme au
Val-Fourré, quartier populaire de la ville UMP de
Mantes-la-Jolie (Yvelines), lors d’une visite début
juin 2010 : « Je regrette que trop d’hommes politiques
parlent des banlieues sans jamais y venir
ou alors derrière des camions de CRS.
 »

Et lui n’en a pas besoin, car lors de ses déplacements,
il semble toujours chaleureusement
accueilli par les habitants. Au Val-Fourré, l’ancien
secrétaire général de l’Elysée (1995-2002)
s’est même essayé au bain de
foule façon Chirac, encadré
de quelques gros bras mobilisés
pour l’occasion. Et tout y
passe : serrages de mains sur le
marché, thés à la mente, visite
à la mosquée, rencontre avec
des entrepreneurs, photo au
club de boxe avec une championne au milieu du
ring… Qu’on se le dise, Dominique de Villepin
est « heureux » en banlieue.

«  Les jeunes le reconnaissent comme l’homme
du discours de l’ONU contre l’intervention
américaine en Irak
 », s’enthousiasme Sihame
Arbib, responsable de la mobilisation citoyenne
au sein du mouvement République solidaire,
lancé le 19 juin dernier par Dominique de Villepin.
Cette dynamique trentenaire, consultante,
avait soutenu Ségolène Royal en 2007, en participant
même à sa campagne, car « Sarkozy
représentait un danger
 ». Mais à l’époque, elle
avait déjà été séduite par «  la démarche de
concertation
 » de Dominique de Villepin, premier
ministre, quand elle participa à des réunions de
travail organisées à Matignon sur les raisons des
émeutes de 2005.

Un écho très fort

Même satisfaction du côté du député villepiniste
Daniel Garrigue, porte-parole de République
solidaire : « Je pense qu’il y a une relation forte
entre Dominique de Villepin et
les habitants des quartiers pour
plusieurs raisons : d’abord il se
sent bien en banlieue car il a
passé une partie de son enfance
et de son adolescence au
Maroc
(il est né à Rabat, ndlr).
Quand il se retrouve avec des
personnes issus de l’immigration, il est à l’aise
et les gens le sentent aussitôt. Ensuite, son discours
en Irak a encore un écho très fort. Pour
moi, c’est une onde comparable au discours du
Général De Gaulle à Phnom Penh. Et enfin, il
s’inscrit dans la tradition de la politique arabe de la France très liée au gaullisme.
 » La veille
de sa visite au Val-Fourré, Villepin avait d’ailleurs
fermement condamné l’intervention israélienne
contre la «  flotille » de Gaza.

A droite, cette popularité ne plaît pas à tout le
monde. Quelques jours plus tard, Le Point se
fendait d’une brève pour informer ses lecteurs
que Dominique de Villepin s’offrait un hôtel particulier
à 3,2 millions d’euros dans le 17e arrondissement
de Paris. En août, le même hebdomadaire
consacrait un long « reportage », sous
la plume d’Anna Cabana (ex-journaliste de
Marianne), sur la façon dont l’ex-bras droit de
Chirac « enflamme les cités » [1].

Un article qui dénonçait avec force ses positions
contre la politique israélienne, dans lequel Alain
Finkielkraut faisait part de son «  indignation  » :
«  Il adapte à droite la stratégie recommandée
à gauche voilà quelques années par Pascal
Boniface : gagner les voix des musulmans de
France. Au lieu de combattre la fantasmagorie
de ces jeunes qui croient transposer l’Intifada à
la France, il flatte les réflexes les plus sauvages
de la banlieue pour s’en faire aimer.
 » A ce petit
jeu, on se demande qui importe le conflit israélopalestinien
en France…

Sécurité et question sociale

Peu importe pour Sihame Arbib, «  cet article est
de l’ordre du fantasme
 ». Et la jeune femme préfère
rappeler les propositions de son champion
pour les quartiers populaires : «  L’ancien premier
ministre a beaucoup consulté depuis 2005 et
souhaite donner plus de marges d’action aux
élus locaux et aux associations, mettre en place
une agence de développement économique
consacrée aux banlieues, chargée de soutenir
les entrepreneurs, faire élire des conseils de
quartier au suffrage universel direct.
 » Au Val-
Fourré, Villepin martelait : «  La politique, dans les quartiers, ne peut pas seulement être sécuritaire.
La sécurité ne doit être qu’un élément
d’une politique, elle ne constitue pas une politique.

 » En septembre, il expliquait dans un discours
 : «  la vraie question dans notre pays, c’est
la question sociale
 ».

Justement, c’est ce discours qui a séduit Abdel-
Malik Djermoune, 47 ans, ancien entrepreneur,
investi dans l’associatif, et
qui travaille actuellement à
la mairie socialiste d’Aubervilliers
(Seine-Saint-Denis) :
«  En 2005, j’étais engagé
dans le collectif Banlieues
Respect, et lors d’une réunion
de travail à Matignon,
j’avais été frappé par un des propos tenus par
le premier ministre, pourtant chef de la majorité
UMP de l’époque. Il nous avait dit : “Vous savez,
moi, je ne sais pas si je suis de droite ou de
gauche”. Et dans nos banlieues anciennement
ouvrières et désormais au chômage, nous savons
bien qu’il y a des choses qui dépassent les
anciens clivages.
 » Villepin est pourtant toujours
membre de l’UMP…

L’emploi, la formation, le développement économique,
quand il parle des banlieues, Dominique
de Villepin s’adresse d’abord aux entrepreneurs
et aux jeunes en recherche d’emploi. Des propos
qui ont plu à Abdel-Malik : «  Ce n’est pas
parce qu’on est de banlieue, qu’on doit toujours
aller vers la gauche. Nous sommes des femmes
et des hommes qui avons fait des études, et
nous n’avons aucun complexe. Nous voulons
l’égalité, mais pas le misérabilisme qu’on nous
a offert jusqu’à présent.
 »

Suite aux émeutes de 2005, Dominique de Villepin
avait ainsi décidé de relancer les « zones
franches » lancées en 1997 par Alain Juppé
qui permettent aux entreprises qui s’y installent
d’être exonérées durant cinq ans d’impôts…
Durant la même période, le Medef a également
sillonné la Seine-Saint-Denis. Sans compter
l’ambassade américaine qui invite à tour de bras
des jeunes diplômés en voyage d’études aux
Etats-Unis. De fait, Villepin
a profité de ce mouvement
en multipliant les rencontres
discrètes : « c’est quelqu’un
qui va voir les gens pas forcément
devant les caméras
 »,
remarque Sihame Arbib. Officiellement,
République solidaire
compte aujourd’hui 22 000 adhérents, « et
il y a de nombreuses adhésions en banlieue
 »,
assure la jeune responsable.

« Que de la Com’ »

Mais si Villepin en séduit certains en banlieue,
bien d’autres s’irritent de son manège. «  Monsieur
de Villepin n’est jamais autant venu en
banlieue que depuis qu’il est candidat aux présidentielles
,
critique Mohammed Mechmache,
président de l’association AC lefeu de Clichy sous-
bois (Seine-Saint-Denis). C’est que de la
com’. Il cherche à faire barrage à Nicolas Sarkozy.
Mais nous ne sommes pas dupes. Au moment
des révoltes, il avait laissé son ministre de
l’Intérieur embraser les quartiers. A l’époque, il
avait proclamé le couvre-feu, et n’avait pas hésité
à dénoncer les “voyous”, des propos aussi
graves que ceux auxquels le président de la
République actuel nous a habitués.
 »

Peu avant les élections de 2007, AC lefeu s’était
lancé dans un tour de France des quartiers pour
inciter les jeunes à s’inscrire sur les listes électorales. Avec succès : près de 3 millions de nouveaux
électeurs avaient alors gonflé les rangs, et
dans les quartiers, il n’y avait eu en moyenne que
15 % d’absentention. Forcément, cela suscite
les convoitises… A l’automne, Asmahane Medjdoub,
une autre trentenaire claquait la porte de
République solidaire en dénonçant la « stratégie
de communication
 » du mouvement à l’égard
des banlieues.

Sur les traces de Villepin

Il faut dire qu’à droite, tout est bon pour se différencier
de Nicolas Sarkozy. L’ancien ministre
de la Défense, Hervé Morin, président du Nouveau
centre, marche d’ailleurs sur les traces de
Dominique de Villepin. Visite à Bondy (Seine-
Saint-Denis), rencontre avec des entrepreneurs
des quartiers et discours de clôture de son université
d’été consacré aux banlieues : «  Au lieu
des poubelles et des voitures brûlées, au lieu
des bus et des camions de pompiers caillassés,
je voudrais que nous parlions aussi des
banlieues qui réussissent, de ces femmes et de
ces hommes qui créent leur entreprise, de ces
jeunes qui font des grandes écoles. Ceux que
j’ai rencontrés à Bondy, à Rouen et à Argenteuil.
Quel potentiel extraordinaire, quelle envie
de vivre et de construire, quelle soif de consommation
et de réussite sociale. Et finalement eux
aussi, la seule chose qu’ils vous demandent,
c’est la reconnaissance, c’est de leur dire que
la France est riche de la diversité des mondes.
 »
La gauche a-t-elle suffisamment parlé des banlieues
depuis 2005 ?

Notes

[1« Comment Villepin enflamme les cités », d’Anna Cabana, dans Le Point du 5 août 2010, lepoint.fr

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