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Accueil > Société | Entretien par Sophie Courval | 18 octobre 2012

Rapport Peillon, la refondation tranquille

Le 9 octobre dernier, François Hollande, entouré de plusieurs ministres, présentait à la Sorbonne le rapport Peillon pour une « refondation » de l’école. Le mot est fort. Reste à savoir si les propositions avancées sont à la hauteur de l’ambition affichée. Entretien avec Étienne Douat, sociologue de l’éducation, maître de conférences à l’Université de Poitiers.

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Regards.fr. Le nouveau rapport Peillon sur l’éducation s’envisage comme une « refondation » de l’école. Pouvez-nous dire ce qui marque réellement une rupture avec les politiques précédentes ?

Étienne Douat. Ce rapport est le fruit d’un travail concerté avec le monde de l’éducation, une méthode qui rompt avec les habitudes de travail de la période précédente. Ceci explique sûrement en partie le changement de ton vis-à-vis des personnels de l’éducation, l’abandon du registre agressif et sécuritaire, notamment pour appréhender les questions de décrochage scolaire et d’absentéisme. Ces questions sont à nouveau reliées aux apprentissages et aux inégalités sociales. L’accent mis sur le rôle des apprentissages en primaire, ainsi que la volonté affichée de mieux articuler le passage des élèves en 6e sont des points positifs même si pour le moment ces intentions restent très vagues. Autre point positif, la mesure annoncée de la suppression des devoirs à la maison. On a déjà eu nombre d’intentions politiques en ce sens, mais si cette mesure est réellement effective ce sera une avancée significative, car elle s’attaque à ce qui constitue l’une des causes des inégalités scolaires, à savoir l’inégalité des ressources familiales pour l’aide aux devoirs. Elle permettra également de relâcher la pression scolaire qui est aujourd’hui très forte. Nous sommes dans une époque où nous restons près de 20 ans en moyenne à l’école, sept heures par jour… En finir avec les devoirs, c’est une façon de se donner les moyens de réduire un peu l’omniprésence de la forme scolaire dans la vie quotidienne…de permettre aux familles d’avoir des relations non systématiquement informées par la préoccupation scolaire.
Voilà pour quelques points positifs de ce premier rapport qui en l’état actuel se rapproche davantage d’un document intermédiaire que d’un travail abouti. On aurait apprécié un projet plus charpenté, des orientations plus radicales à la hauteur des difficultés récurrentes que connaît notre système éducatif. Un projet ambitieux, qui rime notamment avec une réelle refondation de quelques-uns des grands principes de l’école, quasi immuables depuis la 3e République, qui n’ont pas du tout fait leurs preuves en matière de démocratisation scolaire. Sur le front des mesures essentielles, on a peu de propositions précises et concrètes, à part sur la modification des rythmes scolaires, qui pourrait devenir la mesure phare, ce qui évidemment est très problématique pour un gouvernement qui annonce une refonte de l’école.

Quels sont ces grands principes historiques, fondateurs de l’école telle qu’on la connait aujourd’hui, qui pourraient être remis en cause ?

Le principe de méritocratie. La problématique du mérite individuel sous-tend le développement d’une école largement massifiée mais toujours très inégalitaire rappelons-le. Et pourtant, elle reste omniprésente, de manière plus ou moins explicite, dans l’approche de l’équipe dirigeante actuelle. Dans ce rapport intermédiaire, affleure encore une rhétorique individualiste et potentiellement essentialisante de la difficulté ou de la réussite. Il y aurait des goûts et des talents personnels qui expliqueraient les parcours différenciés des élèves. Cette approche psychologisante fait fi du caractère politiquement et collectivement construit des inégalités, toujours persistantes malgré les politiques d’éducation prioritaire des années 1980-1990. Notons qu’on observe encore aujourd’hui des écarts de près de 50 points s’agissant de la réussite au bac entre les enfants de cadres et ceux des ouvriers. De mon point de vue, une refonte de l’école suppose de revisiter de manière critique quelques grandes idées largement indiscutées : par exemple la méritocratie ou encore l’égalité des chances…

Vous qui avez travaillé la question de l’absentéisme et du décrochage scolaire, que pensez-vous de la proposition du rapport qui prévoit de désigner un référent par établissement sur ces questions ?

Le décrochage n’est pas juste un accident de parcours ou un caprice individuel, mais un processus combinatoire qui engage le collectif, à savoir les enseignants du primaire au collège, le fonctionnement de l’établissement, les parents, le groupe de pairs, etc. On voit mal comment une personne référente pourrait en venir à bout. Nombre de travaux de sociologie de l’éducation situant une bonne part des raisons du décrochage scolaire en primaire, il semblerait plus judicieux de déployer un maximum de moyens sur les premières années de l’apprentissage. Par ailleurs, les élèves issues des classes défavorisées étant systématiquement surreprésentés parmi ceux qui sont en en situation d’échec scolaire, il faudrait aussi se pencher sérieusement sur les conditions socio-économique d’existence de ces élèves. Des conditions de précarité (je pense au logement, à l’instabilité professionnelle, aux problèmes de garde des enfants, aux horaires décalés, etc.) qui rendent difficiles la soumission aux impératifs scolaires. Plus largement, la question des conflits de socialisation entre l’école et les familles (en particulier populaires, mais pas seulement) est complétement éludée. Même si l’on prône la coéducation, l’école reste toujours un lieu sanctuaire, relativement fermée et assez ignorante de ce qui se joue dans les familles populaires. Si on continue à appréhender les quartiers où vivent certains élèves sous l’angle de la menace, de la dangerosité et du déficit culturel, il ne faudra pas s’étonner qu’ils produisent des comportements de résistances.

Selon vous, la mesure instaurant l’enseignement de la morale laïque est-elle le signe d’une ouverture de l’école ?

Je crains qu’il ne s’agisse au contraire d’une fermeture réaffirmée de l’école, dans la plus pure tradition de la gauche « 3e République » - rappelons que François Hollande a inauguré son mandat sous la statue de Jules Ferry. Un des fondement de l’école pour tous était de moraliser les classes populaires pour les faire rentrer dans la culture supposée universelle des classes bourgeoises, on aimerait entendre clairement qu’il n’est pas question de cela.

La décision de maintenir le socle de compétences et de connaissances introduit par la loi Fillon vous paraît-elle pertinente pour réduire les inégalités scolaires, notamment dans le champ de l’orientation ?

Non. C’est avant tout la réaffirmation d’une école qui trie, en proposant un enseignement de connaissances minimales pour tous et un enseignement plus savant pour ceux qui sont supposés avoir les « aptitudes » ou qui le « méritent ». Au final, ce sont principalement les élèves issus des classes populaires qui investissent les filières courtes et professionnalisantes. Mais derrière cette notion de compétence, issue du monde de l’entreprise, se cache une vision utilitariste de l’école, qui devient une instance de fabrique de main d’oeuvre pour une économie de marché. Il y a clairement des questions cruelles concernant les inégalités entre classes sociales au sein de l’institution scolaire qui ne sont pas abordées parce qu’elles remettraient trop en cause le système capitaliste.

Mardi dernier, Vincent Peillon a présenté une première version de la future semaine d’école. Ce nouveau scénario de la réduction du temps scolaire implique aussi les collectivités territoriales. Lire notre entretien avec Cathy Apourceau, élue PC, en charge de la commission Lycées à la Région Nord-Pas-de-Calais.

Étienne Douat, L’école Buissonnière, éd. La Dispute, 2011.

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