Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 8 octobre 2010

Rashid Khalidi, la voix critique du processus de paix

L’historien américain Rashid Khalidi est un militant sévère de la cause palestinienne. Pour Regards, il livre une analyse sèche des stratégies et dérives du Hamas et du Fatah, en plaidant pour le retour à l’unité nationale, et décrypte les renoncements d’Obama

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Cet été, des personnalités palestiniennes ont adressé une lettre ouverte à Mahmoud Abbas lui demandant de ne pas «  brader les droits des Palestiniens  ». Vous qui avez toujours été critique envers l’Autorité nationale palestinienne (ANP), partagez-vous leur appréhension  ?

Rashid Khalidi  : Je suis critique envers les deux autorités, celle du Fatah en Cisjordanie et celle du Hamas à Gaza. Pour ce qui est de la stratégie du Fatah, avant de la commenter, je veux la décrire à gros traits : l’ANP prétend qu’elle n’a pas d’autre choix que de négocier ; que cette négociation doit se faire par l’intermédiaire des Etats-Unis ; et qu’elle veut bâtir l’Etat palestinien avant qu’il ne soit créé. Ma critique en est simple. Primo : négocier sans pouvoir mettre la pression sur l’autre partie quand celle-ci est beaucoup plus forte, ça n’a pas de sens. Deuxio : ces négociations piétinent depuis presque vingt ans. J’accompagnais la délégation à Madrid pour les négociations en 1991. Depuis, nous n’avons rien obtenu. Pourquoi ? Parce que les règles d’Oslo ont été mises en place par James Baker et Itzhak Shamir pour permettre la poursuite de l’occupation : si l’objectif réel de ce processus avait été d’en finir avec l’occupation, cela aurait eu lieu dans les dix années suivant la signature de l’accord. Mais une génération a passé, et cela fait vingt ans que l’on s’enlise dans des négociations sans fin tandis que la situation des Palestiniens se dégrade. Tertio : un gouvernement qui ne représente même pas 50 % des Palestiniens ne peut pas sérieusement négocier avec une puissance comme Israël ! Il n’y a pas de consensus, pas d’unanimité, pas de gouvernement national aujourd’hui en Palestine.

Le retour à l’unité nationale est pour vous le préalable à toute reprise sérieuse des négociations pour les Palestiniens  ?

R.K.  : Les Palestiniens sont aujourd’hui divisés. C’est leur faute mais cette division a été favorisée par les Etats-Unis et Israël qui ont refusé de discuter avec le gouvernement élu du Hamas. Le gouvernement israélien est trop heureux de les voir affaiblis : cette situation de négociation permanente lui permet de continuer la colonisation et l’absorption totale de Jérusalem. Le retour à l’unité nationale est donc indispensable si les Palestiniens veulent atteindre leurs buts nationaux. Sans cela, leur mouvement national est dans sa pire situation depuis 1948.

Quel crédit gardent Fatah et Hamas dans la population palestinienne  ?

R.K.  : Ils en ont beaucoup perdu. La plupart des Palestiniens voient que ni la négociation sans fin du Fatah, ni la résistance aveugle du Hamas n’aboutissent à la libération. Et ils observent que ce gouvernement sans souveraineté, sans juridiction, sans autorité, a cependant tous les avantages du pouvoir tels que les limousines ou les bourses pour les enfants à l’étranger... On sait que la corruption au sein du Fatah, qui date de l’époque de Beyrouth, s’est aggravée avec la création de l’ANP. Mais avec le Hamas aussi, il y a abus d’autorité. Ils ont de l’argent qui arrive par les tunnels à Gaza. Il n’y a pas la même ostentation qu’avec Fatah mais le même attrait pour les maroquins et avantages.

La quête de l’exercice du pouvoir a pris le dessus sur l’intérêt national au sein du mouvement national palestinien  ?

R.K.  : Exactement. Ils ne sont plus des mouvements de libération, ils sont des mouvements pour le contrôle du pouvoir, point. C’est pour cela que je parle du pire moment depuis les années 1950. Soyons précis, je ne parle pas de la société et de l’économie. La société palestinienne est forte,elle a d’importantes capacités de résilience, elle est parvenue à conserver de la cohésion et de la solidarité. L’économie, elle aussi, a montré à plusieurs reprises qu’elle pouvait rebondir. Il s’agit donc bien de la situation politique. Et Hamas et Fatah en sont tous les deux responsables, même si l’on sait qu’ils sont appuyés de l’extérieur par des puissances souhaitant voir perdurer cette situation : les Etats-Unis, Israël et les Emirats d’un côté, la Syrie, l’Iran et le Qatar de l’autre.

Des mouvements de résistance non-violente se développent, notamment en Cisjordanie, pour s’opposer à la construction du mur. Une lutte « gandhienne » est-elle envisageable en Palestine  ?

R.K.  : Ce n’est pas la première fois dans l’histoire palestinienne que nous avons de la résistance non armée au colonialisme et au sionisme. Dans les années 1920 et 1930, il y a eu des gens tentés par l’exemple de Gandhi. Ce qui se passe aujourd’hui est différent car cela vient après l’échec de la stratégie de lutte armée comme voie de libération, qu’elle soit menée avec la rhétorique nationale du Fatah ou islamique du Hamas. Les activités militaires du Fatah et des autres organisations de fedayin ont permis de faire connaître la cause palestinienne à travers le monde. Mais cela n’a pas libéré le territoire, n’a pas abouti à une défaite militaire ni même politique pour Israël. Seules, parfois, des petites victoires médiatiques ont été obtenues. A mon sens, une politique basée sur la résistance militaire est vouée à l’échec. Depuis maintenant quarante-trois ans, les services de renseignement israéliens travaillent avec une maîtrise presque totale de la situation. Ils ont hérité des archives des services jordaniens en Cisjordanie en 1967 et bâti une vaste base de données. Les interrogatoires, quand on veut un permis pour aller chez le médecin ou que l’on veut passer le pont Allenby, leur donnent des informations qui sont intégrées dans cette base. En Cisjordanie ou dans la bande de Gaza, les services israéliens connaissent presque tout le monde ! Aussi, une politique non-violente doit être bien organisée car ils feront tout pour s’y opposer. L’arrestation des chefs de Bil’in depuis des mois en est la preuve. Les Israéliens ne sont pas stupides, ils savent que si les Palestiniens ne sont pas des terroristes, ce n’est pas bon pour eux. Et leurs amis américains le savent également : un jour où l’on évoquait des initiatives semblables à celle de Bil’in, un responsable du département d’Etat m’a dit que ce type d’action allait aboutir à la «  délégitimisation d’Israël  » ! Je lui ai répondu : «  Quand les Palestiniens utilisent la violence, ce sont des terroristes et lorsqu’ils utilisent des moyens pacifiques, ils « délégitimisent ». Vous attendez qu’ils aillent à la boucherie sans rien dire  ? »

Venons-en aux Etats-Unis. En juin 2009, le discours du Caire a soulevé de grands espoirs dans la région. Pourquoi Obama n’a-t-il pas enchaîné avec des actes à la hauteur de ces espérances  ?

R.K.  : Obama a oublié que pour changer la politique dans ce pays, il ne suffit pas de le décider à la Maison Blanche, il faut aussi la vendre. D’abord à une opinion publique très favorable à Israël. En Europe, vous avez une connaissance du Moyen-Orient à cause du colonialisme, du tourisme, du business, de l’enjeu énergétique, etc. Aux Etats- Unis, la population a peu d’informations sur le Moyen-Orient. Et à bien des égards, ce pays reste coupé du monde. On ne connaît pas les langues étrangères, on ne fait pas de tourisme partout, on n’a pas de passé colonial. Il n’y avait aucun expert du monde arabe avant la deuxième guerre mondiale aux Etats-Unis ! Juste quelques spécialistes des langues orientales. Alors de grands mensonges sur le sionisme et sur Israël y ont été diffusés sans que ce soit contré par les réalités proche-orientales. On a pu voir l’état de cette opinion publique avec le récent débat sur la construction de la mosquée à Manhattan : l’ignorance, la peur, le racisme, et cette conviction que les musulmans sont des terroristes. Il faut aussi vendre cette politique au Congrès, et celui-ci reste largement sous influence du lobby israélien. Intelligemment, l’Aipac et les autres éléments du lobby y ont axé tous leurs efforts depuis les années 1950-1960. Cela a abouti à une grande maîtrise et c’est toujours le cas. De nombreux élus au Congrès et au Sénat savent que la politique d’Israël nuit aux Etats-Unis mais ils n’osent pas le dire.

Le lobby pro-israélien reste donc si déterminant aux Etats-Unis  ?

R.K.  : Dès les années 1940, la plupart des stratèges américains savaient que l’appui à la création d’Israël, puis l’établissement de forts liens avec ce pays allaient nuire aux Etats-Unis dans le monde arabe. Tous les conseillers de Truman étaient contre sa politique. Mais il y avait aussi dans son entourage des amis du sionisme et lui-même pensait qu’il fallait créer un Etat juif. Aux consuls américains en poste dans le monde arabe, il a un jour expliqué : «  Messieurs, je suis désolé mais je n’ai pas d’électeurs arabes dans ma population . » Cela reste en grande partie vrai aujourd’hui. C’est du côté de la communauté juive que l’on observe des changements intéressants. Un article publié il y a quelques mois dans le New York review of books a révélé, en utilisant des sondages de la droite sioniste, que les juifs américains de 15-25 ans soutiennent beaucoup moins Israël que leurs parents. Le lobby sioniste s’en inquiète. Les institutions qui disent représenter la communauté juive aux Etats-Unis dépensent des sommes énormes pour envoyer des jeunes en Israël, monter des programmes sur les campus, etc. Et cela depuis dix ans puisque, en 2002, la Jewish Telegraphic Agency avait déjà annoncé : «  Il faut reprendre les campus  » ! Les organisations sionistes ont tenté d’inverser la tendance, mais ce qui se passe aujourd’hui montre que ça n’a pas abouti. S’ajoute à cela la création d’organisations juives n’hésitant pas à critiquer la politique israélienne, telles que J Street... C’est une évolution à suivre de près.

Une évolution qui pourrait influer sur la politique américaine à l’avenir  ?

R.K.  : Je suis historien, il m’est difficile de parler du futur... Comme je vous l’ai dit, je crois qu’Obama n’a pas suffisamment travaillé l’opinion publique et le Congrès sur la question du Moyen-Orient. Un universitaire du Maryland a récemment montré qu’au moment du discours du Caire, la perception des Etats-Unis dans le monde arabe s’était très nettement améliorée. Mais dans l’année qui a suivi, cela a chuté et l’appui à l’Iran y a progressé... Selon cet universitaire, ce renversement est essentiellement dû à la déception causée par la politique américaine en Palestine.

L’ex-« ami palestinien d’Obama »

Né en 1948, Rashid Khalidi est historien, professeur d’études arabes à l’Université Columbia de New York, où il est le titulaire de la chaire Edward Said, du nom de l’intellectuel auteur de L’orientalisme , mort en 2003. Deux hommes, brillants universitaires, liés par leur origine palestinienne et leur inscription dans le débat sur les options du mouvement national. Rashid Khalidi était l’un des conseillers de la délégation palestinienne aux négociations de Madrid en 1991. Depuis, il a toujours fait entendre une voix très critique sur le processus de paix.

Auteur de nombreux ouvrages, dont un sur l’identité palestinienne, il est traduit en France chez Actes Sud qui a publié en 2003 L’empire aveuglé, les Etats- Unis et le Moyen-Orient et, en 2007, Palestine, histoire d’un Etat introuvable . Fin 2008, durant la campagne présidentielle aux Etats- Unis, les Républicains ont tenté d’instrumentaliser la relation amicale qu’il avait noué avec Barack Obama lorsqu’ils travaillaient tous deux à Chicago. Devenu « l’ami palestinien d’Obama », Rashid Khalidi a alors été présenté comme un quasi-terroriste proche du futur chef d’Etat’

Trois ouvrages à lire

Palestine, histoire d’un Etat introuvable (titre original : The Iron Cage, the story of the palestinian struggle for statehood ). Actes Sud, collection « Bleu ». 2007.

L’Empire aveuglé. Les Etats-Unis et le Moyen-Orient (titre original : Resurrecting Empire : Western footprints and America’s perilous path in the Middle East ). Actes Sud, collection « Bleu ». 2004.

L’identité palestinienne (titre original : Palestinian Identity : The Construction of Modern National Consciousness ). La Fabrique, 2003.

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