Accueil > Culture | Par Guillaume Chérel | 1er février 2008

Ray Bradbury ou l’homme qui vendit la lune...

Fahrenheit 451, ce roman adapté au cinéma par François Truffaut, en 1966, c’est lui. Les Chroniques martiennes, lues dans les collèges français depuis plus de quarante ans, c’est encore lui. Autant dire qu’il s’agit d’un classique dont Denoël vient de publier un recueil anniversaire. Rencontre à Los Angeles.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

A 88 ans, Ray Bradbury se déplace en chaise roulante, souffre de surdité et d’une forte myopie, mais cet auteur prolifique de 600 nouvelles continue d’écrire tous les matins, surtout du théâtre. Qu’on aime ou pas ses livres, il s’agit bien du dernier des Mohicans du genre... Quoique... ne lui dites pas qu’il est un auteur de science-fiction, il se dit écrivain de « fantasy » : « J’ai écrit un seul livre de science-fiction, c’est Fahrenheit 451, basé sur la réalité. La science-fiction est une description de la réalité. La fantasy, une description de l’irréel. Donc, les Chroniques martiennes ne sont pas de la science-fiction, c’est de la fantasy. » » Bref, il veut être considéré comme un écrivain tout court, « hybride », éclectique. Ne lui demandez pas d’expliquer ce qu’il fait, comme Frederico Fellini, il ne veut pas le savoir... « Je ne prévois pas l’avenir : je préviens des dangers. Il y a un gros problème de pollution chez nous. Nous devrions faire comme vous, construire des centrales nucléaires... ce serait plus écologique. (sic !) »

Subtilité

Ray Bradbury a, étrangement, une réputation de « réactionnaire »... Or, il s’est engagé, dès 1967, contre la guerre du Viêtnam : « Nous aurions dû faire comme de Gaulle, nous désengager... J’ai signé la motion contre cette sale guerre. Et je n’étais pas le seul... Nous avons soutenu la candidature d’Eugene McCarthy et de Robert Kennedy. Mais, en général, j’essaie de séparer mon activité littéraire de mon action politique. Ceux qui essaient de faire de la propagande à travers leurs livres courent à l’échec. La subtilité est bien plus efficace. » Bon, à propos de l’Irak, il a suivi le mouvement... Ray Bradbury est né en 1920 à Waukegan (Illinois), d’une mère immigrante suédoise et d’un père américain technicien de ligne à haute tension. Son grand-père et son arrière-grand-père étaient éditeurs de journaux. Il lit et écrit toute sa jeunesse, passant beaucoup de temps à la bibliothèque de Waukegan. Lorsqu’il a quatorze ans, sa famille s’installe à Los Angeles, où il vit toujours. Il obtient son diplôme au lycée de Los Angeles à quinze ans, mais le jeune homme choisit de ne pas aller à l’université. Au lieu de cela, il vend des journaux et arpente les bibliothèques. Influencé par les « pulp », notamment les héros de science-fiction Flash Gordon et Buck Rodgers, il commence à écrire des histoires courtes : short stories. Et publie ses premières fictions dans des fanzines dès 1938 (« Hollerbochen’s dilemna », dans Imagination). Sa première nouvelle rémunérée paraît dans le magazine Super Science Stories en 1941, et son premier livre, Dark Carnival (qui deviendra plus tard The October Country), recueil de nouvelles, est édité en 1947 par Arkham House.

Dans les sous-sols

Dans sa préface à l’édition du cinquantième anniversaire de la publication de ses œuvres majeures, chez Denoël (1), Bradbury raconte comment il a pu se consacrer à la littérature à l’université de Los Angeles, au calme (chez lui, il y avait sa femme et sa première des quatre filles à venir) : « J’ai entendu que l’on tapait à la machine quelque part dans les sous-sols de la bibliothèque, et je suis descendu afin de voir de quoi il retournait exactement. Ce qui m’a permis de découvrir un local où douze machines à écrire étaient à la disposition de quiconque souhaitait les louer pour dix cents la demi-heure. » Des dizaines de rouleaux de pièces (9, 80 dollars) et neuf jours plus tard, il avait écrit le premier jet de ce qui allait devenir son chef-d’œuvre : Fahrenheit 451. Température à laquelle le papier s’enflamme et se consume. L’histoire d’un fireman (pompier) chargé de brûler les livres... Un livre considéré, à côté de 1984, de Orwell, ou Le meilleur des mondes, de Huxley, comme l’un des meilleurs romans d’anticipation du XXe siècle. L’adaptation au cinéma par François Truffaut, en 1966, a contribué à en faire un best-seller encore très lu aujourd’hui.

La table de travail

L’auteur des Pommes d’or du soleil, texte moins connu, n’a pas sa langue dans sa poche : « Je suis meilleur que Norman Mailer ! On va vite l’oublier... Il n’aimait pas la vie. Il la détestait même, comme lorqu’on ouvre la télé et qu’on voit ces héros machos agressifs. Qu’il aille au diable ! Philippe K. Dick était pareil : négatif. Je n’aime pas les auteurs négatifs. J’ai été influencé par Edgar Poe, mais il était moins négatif que Lovecraft. Je me souviens avoir lu, enfant, une nouvelle martienne de Edgar S. Burroughs, l’auteur de Tarzan : c’est lui qui m’a donné l’idée d’écrire sur Mars. Jules Verne surtout m’a influencé, j’adore la France ! J’étais contre la guerre du Viêtnam parce que nous aurions dû faire comme de Gaulle, nous désengager (...) L’Irak, c’est plus compliqué : il fallait virer ce dictateur, Saddam. (...) Je me sens écrivain de Los Angeles, où on est moins snob qu’à New York. Ici, on peut vivre comme on veut. » Aller sur Mars ? Pourquoi faire ? Il vit à Los Angeles...

Cet auteur de 600 nouvelles dégage une énergie et une fraîcheur contagieuses : « La chose la plus importante dans la vie est de faire ce qu’on a envie de faire et de le faire avec amour. Personne ne peut nous aider. Tous les matins, je me mets à ma table de travail et j’écris, ce depuis soixante-dix ans ! » Du théâtre, surtout... Son dernier livre, paru en septembre, Now and forever, n’est pas encore traduit en France.

Guillaume Chérel

1. Au sommaire du volume, romans et nouvelles : Fahrenheit 451 ; Chroniques martiennes, Les Pommes d’or du soleil, de Ray Bradbury, romans traduits par Jacques Chambon et Henri Robillot, nouvelles par Richard Negrou, révisées par Philippe Gindre, Denoël, Lunes d’Encre, 739 p., 29 euros

Regards n°48, Février 2008

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?