La CRIX
Accueil > Idées | Par Clémentine Autain, Marion Rousset | 10 avril 2011

Razmig Keucheyan - La panne stratégique des penseurs critiques

Comment les intellectuels critiques
d’aujourd’hui pensent-ils la révolution ? Entretien avec Razmig
Keucheyan, docteur en sociologie
et auteur de Hémisphère gauche. Une cartographie
des nouvelles pensées critiques
.

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Regards.fr : Les théories critiques nous aident-elles aujourd’hui
à penser les termes de la révolution
au XXIe siècle ?

Razmig Keucheyan : Elles commencent timidement… Mon hypothèse,
assez évidente, c’est que nous ne sommes pas
encore sortis de la gueule de bois du XXe siècle,
du « désastre obscur », comme dit Alain Badiou,
du socialisme réellement existant. Les cadres de
pensée du XXe siècle ont été remis en cause.
Nous sommes clairement dans une période de
transition. Nous n’avons pas encore reconstitué
une ou des théories, une ou des stratégies,
pluralistes, qui pourraient en découler. Mais un
travail a déjà commencé. Une série de penseurs
nous aident à analyser la situation, à nous projeter
dans l’avenir et à penser les modalités de la
transformation sociale. Contrairement à une idée
reçue, le marxisme a toujours été hétérogène,
fait de débats et de désaccords. Aujourd’hui,
la diversité est également de mise. On peut
distinguer plusieurs courants qui proposent
des perspectives stratégiques différentes : les
adeptes de la « multitude » autour d’Antonio
Negri, qui pensent que celle-ci a supplanté la
classe ouvrière comme sujet de l’émancipation ;
les néo-gramsciens, qui considèrent la bataille
culturelle comme essentielle ; les marxistes plus
classiques, autour d’intellectuels comme Daniel
Bensaïd ; les néo-libertaires avec par exemple
Jacques Rancière et son « axiomatique de l’égalité
des intelligences »… Etienne Balibar propose
une analyse stimulante sur le rendez-vous
manqué entre Lénine et Gandhi, deux grands
stratèges révolutionnaires du XXe siècle qui ont
mêlé les questions sociale et coloniale. La différence,
c’est que dans un cas, la violence est
considérée comme légitime : Lénine propose
de transformer la guerre en guerre civile révolutionnaire
et de retourner la violence du système
contre lui-même. Chez Gandhi, la violence est
tenue pour illégitime car quiconque l’utilise est
changé par elle. Etienne Balibar estime que les
marxistes ont sous-estimé cet argument : la violence
a toujours un coût…

Regards.fr : En revanche, des figures comme Slavoj
Zizek ou Alain Badiou assument ce coût
et revendiquent l’usage de la violence…

Razmig Keucheyan : La position de Badiou est ambiguë. D’un côté,
il suggère d’inventer des formes d’organisation
politique non militaires, contrairement
à celles des XIXe et XXe siècles dont le grand
modèle était les armées modernes et les militants
souvent comparés à des soldats. Mais
Badiou considère aussi que les violences sont
inhérentes au système et que, par conséquent,
accuser les mouvements d’émancipation de
faire usage de la violence revient à se tromper de
cible. Chez Zizek, il y a l’idée de « bonne terreur ».
C’est un argument léniniste classique : une révolution
non violente est difficilement concevable
parce qu’est difficilement concevable le fait que
les maîtres du monde se laissent déposséder
sans livrer bataille…

Regards.fr : Dans votre livre Hémisphère gauche, vous
expliquez que rares sont les intellectuels
critiques contemporains qui ont une pensée
stratégique affinée, opérationnelle…
Il y a comme une panne. D’où vient-elle ?

Razmig Keucheyan : La pensée devient stratégique quand la question
du pouvoir, de la prise de pouvoir et de son
exercice se pose concrètement. On en est loin
aujourd’hui, puisque les mouvements sociaux
sont encore largement dans une phase de recul.
Qui plus est, pour penser en stratèges, il faut
avoir une idée un tant soit peu claire du point de
départ – la société actuelle –, du point d’arrivée
– la société socialiste ou communiste que nous
souhaitons bâtir –, et des moyens de passer de
l’un à l’autre. Or, nous commençons à peine à
nous doter de ces divers éléments. Je suis par
exemple frappé de constater qu’il y a finalement
peu de débats dans les pensées et mouvements
critiques sur la structure de classe des sociétés
contemporaines, et sur le type de dynamiques
politiques qu’elle permet. La question de la stratégie
et celle de savoir avec quels acteurs on la
met en oeuvre sont évidemment liées… La panne
stratégique est également liée à la sociologie
des penseurs critiques. Nombre d’entre eux sont
aussi des universitaires. Il n’y a pas d’équivalent
de Lénine ou Rosa Luxembourg aujourd’hui, qui
combinent responsabilité politique de premier
plan, et production théorique. A la professionnalisation
des intellectuels répond une professionnalisation
du champ politique : aujourd’hui,
les deux sphères sont largement séparées.
On constate une sorte de défiance réciproque
alors que de nouvelles coopérations devraient
être recherchées. Il faut poser à nouveaux frais
aujourd’hui la condition d’une réconciliation de
la théorie et de la pratique, dans des termes qui
soient ceux du XXIe siècle…

Razmig Keucheyan est maître
de conférence en sociologie
à l’université Paris-IV Sorbonne.

Il est l’auteur de Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques , éd. Zones, 2010, 316 p., 21 €.

En juillet 2010, Marion Rousset avait longuement décrypté cet ouvrage dans Regards . A (re)-lire ici

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