Accueil > Economie | Entretien par Amélie Jeammet | 10 décembre 2011

« Refonder la science économique »

Dans son dernier ouvrage, l’économiste
André Orléan propose de refonder
la science économique en interrogeant
la notion de valeur. Entretien.

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Regards.fr : À partir d’une critique de la théorie
économique dominante, néoclassique,
vous proposez, dans

L’Empire de la valeur, votre dernier livre,
de refonder l’économie. Est-ce le contexte
de la crise qui vous a conduit à ouvrir
ce chantier ?

André Orléan : Ma position critique par rapport à la théorie économique
est ancienne. Depuis de nombreuses
années, je réfléchis à la construction d’une approche
alternative. Pourtant, un facteur conjoncturel
a également sa part de responsabilité : le
fait que la théorie économique s’est montrée
incapable de penser la crise financière des années
2007-2008. Cette théorie a même cru que,
du fait de la dérégulation, le système financier
serait devenu plus stable. C’est là, assurément,
une erreur de diagnostic peu commune. L’idée
d’une refondation nécessaire de la science économique
vient de là. Je me rends bien compte
que le terme « refonder » est fort, mais il s’impose
à moi.

Regards.fr : Pourquoi la critique de la conception économique
de la valeur est-elle centrale
dans ce travail ?

André Orléan : La question de la valeur des marchandises –
pourquoi et combien elles valent – est aux fondements
de la théorie économique. On trouve
deux visions : dans la théorie de Smith et Ricardo,
qui trouve son développement le plus puissant
chez Marx, les marchandises valent parce
qu’elles sont le produit du travail. Les néoclassiques
rompent avec cette conception et pensent
que ce qui fait la valeur des marchandises,
c’est leur utilité. D’un point de vue conceptuel,
ces deux perspectives sont très semblables :
elles renvoient la valeur à une substance naturelle,
travail ou utilité, inscrite dans les choses.
Cette substantialisation de la valeur conduit
l’économie à être une théorie de l’évaluation des
grandeurs, comme si les échanges, les rapports
de force, les croyances avaient peu d’importance.
À cet égard, l’économie financière, qui
regorge de formules mathématiques, va jusqu’à
la caricature. On trouve là, à mon sens, la racine
du schisme propre aux sciences sociales : le raisonnement
sociologique pense la valeur comme
une représentation collective alors que, pour
l’économiste, c’est une grandeur naturelle qui
s’impose aux gens.

Dans mon livre, j’ai été amené à proposer une
autre approche de la question de la valeur. Je pense que la valeur a la nature d’un jugement ;
elle est liée à des croyances, des stratégies, des
intérêts. Je propose donc de passer d’une économie
des grandeurs à une économie des relations.
Cela implique une révolution conceptuelle,
et j’essaie d’élaborer un cadre général, unidisciplinaire,
dans lequel le concept de « puissance
de la multitude » vise à comprendre comment les
croyances s’imposent aux acteurs.

Regards.fr : Comment ce nouveau cadre permet-il de
mieux comprendre la crise ?

André Orléan : C’est sur l’idée de valeur objective que se
fonde la croyance néolibérale en l’efficience
des marchés financiers. La grande erreur de
cette approche est d’avoir voulu calquer la
loi de l’offre et de la demande du marché des
biens, sur lequel elle a une certaine pertinence,
à la finance où elle n’en a pas du tout. Le marché
des biens ordinaires peut s’autoréguler : il
y a des offreurs et des demandeurs dont les
intérêts sont contraires – le vendeur veut que
le prix soit élevé, l’acheteur veut qu’il soit bas
–, et le prix équilibre ces forces opposées. Mais
la finance est très différente dans sa structure :
les investisseurs qui possèdent des actions sont
tantôt acheteurs, tantôt vendeurs, les forces ne
s’affrontent pas. Au contraire, il y a un intérêt
commun à ce que le prix augmente. Quand c’est
le cas, à la différence du marché des biens, la
demande ne baisse pas nécessairement. Elle
peut même croître. Il n’existe pas de valeur objective
des titres qui jouerait comme une force
de rappel lorsque le prix est trop élevé. Les prix
peuvent donc augmenter – ou baisser – indéfiniment,
ce qui est source d’intenses déséquilibres.
La récurrence des crises financières
est une illustration de cette fragilité propre
aux marchés financiers. Cette instabilité n’est
pas un accident, elle est inscrite dans la structure
même de la finance : il faut donc la limiter
et la réguler fortement.

Regards.fr : Que pensez-vous qu’il soit possible de faire
pour sortir du nouvel acte de la crise, celui
de la dette dans la zone euro ?

André Orléan : On a beaucoup dit qu’on avait tiré les leçons
des années 1930 : c’est vrai qu’en 2008, les
États ont été très offensifs. Mais aujourd’hui,
nous sommes plongés dans une logique déflationniste
du même type que ce qu’on a connu
dans les années 1930, c’est-à-dire des plans
de rigueur qui se cumulent et qui étouffent la
croissance. À l’époque, les États, contraints
par l’étalon-or, ne pouvaient pas faire de plans
de relance parce que cela aurait entraîné des
évasions de métal. Au contraire, en 2008, il y a
eu un accord monétaire entre les grands pays
développés qui a permis aux banques centrales
de se prêter de manière illimitée. Cette période
de coopération monétaire est terminée. Maintenant,
dans la zone euro, on vit un remake des
années 1930, au sens où chaque pays essaie
de protéger sa solvabilité et son triple A : plus
il fait de la rigueur, plus le noeud coulant se
resserre sur tous.
Comme jadis, cette stratégie du chacun pour
soi trouve son origine dans une croyance monétaire,
non plus l’étalon-or mais l’indépendance
de la Banque centrale, à savoir l’interdiction de financer la dette publique par la monnaie.
La comparaison avec les États-Unis est frappante
 : leurs conditions de dettes sont pires
que les nôtres, mais parce qu’ils utilisent à
plein l’arme monétaire, ils tiennent les marchés
en respect. En zone euro, la rigueur risque de
ne pas rassurer les marchés financiers, parce
qu’elle va créer du chômage. Si on ne change
rien à notre dépendance à l’égard des marchés
financiers, ce qu’il faudrait impérativement faire,
notre seule solution est que la Banque centrale
rachète de la dette.

Regards.fr : Pensez-vous que les économistes néoclassiques,
avec qui vous tentez d’ouvrir
un dialogue dans votre livre, puissent
vous entendre ?

André Orléan : Je l’espère ! Si j’écris ce livre c’est aussi pour
eux ! J’insiste beaucoup pour dire que l’économie
néoclassique, parce qu’elle décrit un pan
important de la réalité marchande, ne doit pas
être rejetée. Simplement, j’insiste sur l’étroitesse
des hypothèses utilisées : des consommateurs
qui savent parfaitement ce qu’ils désirent face
à des marchandises dont l’utilité est connue.
Ce cadre laisse de côté d’importantes questions
 : d’où viennent les préférences des acteurs
 ? D’où vient l’utilité des marchandises ?
Je défends l’idée que l’utilité n’est pas première
mais qu’elle est une création des relations marchandes.
Ce qui est, à mes yeux, premier dans
l’ordre marchand, c’est le désir de monnaie. La
valeur marchande trouve dans la monnaie son
institution fondatrice. Je cherche à produire une
théorie générale qui contient les résultats néoclassiques
comme cas particuliers.
Il reste que cette manière d’aborder les relations
marchandes va à l’encontre de plus d’un siècle
de théorie économique qui fixe la valeur dans
l’utilité et fait de la monnaie un élément secondaire.
Par ailleurs, une fois passés les violents
remous causés par la crise financière, je sens chez les économistes un fort immobilisme. La
nécessité d’un renouvellement de la théorie ne
fait plus recette. Cela rend le dialogue d’autant
plus difficile.

Regards.fr : Vous qualifiez ce monde parfaitement objectivé
des néoclassiques d’« utopie ».

André Orléan : En effet, l’économie que donne à voir la théorie
de l’équilibre général est une économie sans
violence, dans laquelle les désirs de chacun se
trouvent réalisés à leur maximum pour les prix
considérés, tout en étant compatibles les uns
les autres. Cette configuration a tous les caractères
d’une utopie, celle que poursuit depuis
toujours la pensée libérale : le doux commerce.
Je m’efforce, dans le livre, de mettre au jour les
hypothèses qui sont à l’origine de ce résultat, à
savoir le fait que l’on a banni les comportements
mimétiques. Le consommateur néoclassique se
détermine indépendamment des autres, sur la
seule base de l’utilité des marchandises. Il s’ensuit
un monde sans jalousie, sans envie, c’est-àdire
sans rivalités. Mais aussi un monde artificiel.

Regards.fr : Vous dites dans votre livre que les économistes
« cherchent à faire advenir une réalité conforme au modèle »

André Orléan : Oui. Le cas de la financiarisation est exemplaire.
Certes, à l’origine de la financiarisation,
se trouvent les acteurs financiers en quête de
profits. Mais le développement de la finance
n’aurait jamais atteint un tel degré sans l’action
propre des économistes. Par leurs discours et
leurs analyses, ils ont fortement légitimé la dynamique
de financiarisation. De nombreux produits
nouveaux ont connu une croissance vertigineuse
parce qu’ils ont pu s’appuyer sur des
justifications théoriques. C’est Ben Bernanke, le
président de la Réserve Fédérale qui remarquait,
en août 2007, que le marché hypothécaire étatsunien
était devenu conforme à ce que décrivent
les manuels de finance ! Cette action des économistes
sur la réalité me pose un problème. Elle
montre que l’économie, mais ceci est vrai également
des sciences sociales, a une responsabilité
particulière par le fait que ses idées influent
directement sur la société. Or l’aptitude à transformer
le monde est indépendante de la véracité
intrinsèque des propositions. À rebours de Marx,
il faut conclure que les économistes ont trop
transformé le monde et qu’ils devraient mieux
l’interpréter. Ceci conduit à bien distinguer le
registre de l’action et le registre de l’analyse, le
politique et le savant.

André Orléan est économiste,
directeur de recherche
au CNRS et directeur
d’études de l’EHESS.

Il est également l’auteur de L’Empire de la valeur.
Refonder l’économie
, éd. Le
Seuil, 352 p., 23 €.

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