Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er octobre 2006

Rentrée littéraire. "Profession : écrivain", entretien avec Bernard Lahire

Seconds métiers, famille, amis, guerre... La réalité matérielle modèle une autre figure de l’écrivain et met son grain de sel à son destin littéraire. Un paradoxe suit : s’il fait vivre tous les métiers de l’édition, l’écrivain ne peut pas toujours vivre de sa plume. Entretien avec Bernard Lahire.

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Qui se cache derrière un roman ou un recueil de poèmes ? Car l’œuvre n’est pas née ex nihilo. Elle n’est pas sortie de l’esprit pur d’un être simplement pensant. Son auteur s’est parfois débattu, il a souvent lutté pour trouver le temps nécessaire à l’écriture. Ecrivains-enseignants, écrivains-agriculteurs, écrivains-médecins, écrivains-maçons... Parce qu’il est très rare de vivre de sa plume, il faut apprendre à jongler entre une activité chronophage, un autre métier plus rémunérateur, une famille, des amis. Dans La Condition littéraire, la double vie des écrivains, le sociologue Bernard Lahire entame la vision commode d’un écrivain désincarné, surplombant les réalités matérielles. La vie de bohème est-elle vraiment choisie ?

La plupart des écrivains ont un deuxième métier. En quoi cette situation est-elle spécifique ?

Bernard Lahire. Malgré leur précarité, les intermittents du spectacle ont un statut qui leur permet, entre deux contrats, de continuer à créer. Ce n’est pas le cas des écrivains. Parce qu’ils sont très isolés, la question d’un statut ne s’est jamais posée pour eux. Ils vivent tous leur situation comme très singulière, très personnelle. Ils n’ont pas de lieu de travail, écrivent seuls et aucune institution ne les représente : la Société des gens de lettres, (SGDL) n’a rien d’un « parti des écrivains » ! Ils sont dans une telle situation d’éparpillement qu’ils ont très peu de moyens de s’organiser collectivement. Du coup, ils n’ont jamais négocié un quelconque statut ni discuté avec les éditeurs pour tenter d’être mieux rémunérés. L’histoire s’impose à eux. N’ayant pas de lieux de représentation, ils se perçoivent comme des êtres singuliers, vivant parallèlement les uns aux autres. Il n’y a pas plus individualiste qu’un écrivain, d’une certaine façon. Toute proportion gardée, j’ai l’impression avec ce livre d’être dans la position de Marx parlant des ouvriers. Tant qu’ils ne savaient pas qu’ils partageaient une condition commune, ils n’avaient que de petites révoltes, des revendications personnelles ou locales. De la même manière, quand on donne à connaître aux écrivains la réalité globale dans laquelle ils s’inscrivent, ils prennent alors conscience qu’ils vivent des situations comparables. Mon livre peut donc avoir une fonction sociale et politique de prise de conscience d’une certaine condition littéraire.

Comment les auteurs sollicités ont-ils réagi ?

B.L. On a eu un taux énorme de réponses au questionnaire. D’autant que les écrivains forment une population rétive à tout ce qui est administratif ou bureaucratique. Beaucoup nous ont même remerciés. J’avais peur qu’ils ne se sentent pas concernés car ils essaient en général de se penser par-delà les conditions matérielles. En fait, l’enquête touche à quelque chose dont ils parlent entre eux dans les salons ou toute autre manifestation littéraire. Cependant, il est autrement plus facile de mener une étude sur les universitaires. Qu’est-ce qu’un vrai écrivain ? D’ordinaire, la définition du professionnel repose sur des critères économiques. Un professionnel est quelqu’un qui vit de son activité. Si on appliquait cette définition à l’univers culturel, seraient élevés au rang de professionnels de la littérature Marc Lévy ou les auteurs qui publient dans la collection Harlequin. Kafka n’a jamais vécu de sa plume. Mallarmé était professeur d’anglais. A moins d’être rentier, comme Flaubert, on ne peut pas espérer avoir un projet esthétique comme celui de Mallarmé sans exercer un second métier. Paradoxalement, les plus amateurs économiquement sont donc souvent les plus professionnels littérairement. Plus les écrivains sont forts dans leur art, moins ils ont de chance d’en vivre. Il faut être rentier ou avoir un conjoint dévoué pour se consacrer entièrement à la littérature. Vivre de l’écriture suppose, au risque de perdre le goût d’écrire, de publier un livre par an et d’en vendre à peu près dix mille. Comme il fallait délimiter une population, nous avons décidé de sélectionner seulement les auteurs qui avaient déjà publié un livre, laissant de côté ceux qui ne publient qu’en revue, comme c’est pourtant le cas d’une partie des poètes.

Quelle est la place des écrivains dans le marché du livre ?

B.L. Tout repose sur eux. Les auteurs fournissent des textes qui font vivre toute une économie du livre, des attachés de presse jusqu’aux éditeurs, en passant par les libraires. Même si les petits éditeurs et les librairies indépendantes rencontrent des difficultés, les écrivains sont paradoxalement les seuls à ne pas profiter des ressources produites par leurs livres. Ils connaissent donc une forme d’exploitation, non pas au sens polémique mais technique du terme. Pour faire vivre tout un univers, on utilise la force de création des écrivains qui, eux, doivent exercer un second métier. Le mythe d’une vie de bohème qui serait choisie par certains est tenace. C’est une façon d’esthétiser des conditions de vie qui, loin d’être souhaitées, sont le produit d’une situation économique défavorable.

S’ils sont souvent dominés économiquement, les écrivains restent dominants culturellement. Un portrait-type s’est dessiné : celui d’un homme issu d’un milieu social élevé. Cela vous a-t-il surpris ?

B.L. Je ne pensais pas que c’était à ce point-là. Une grande partie des écrivains qui ont répondu au questionnaire ne sont pas connus. Et malgré cela, 64 % ont exercé ou exercent encore un second métier lié à la catégorie des cadres et professions intellectuelles supérieures. Le niveau de diplôme est en général très élevé. Par ailleurs, 68 % des écrivains sont des hommes. Très peu de femmes obtiennent un grand prix. Avec 35 % de femmes, le Fémina détient le plus fort pourcentage d’écrivaines primées ! Elles ne sont que 9,8 % à avoir remporté le Goncourt depuis sa création. Pour devenir écrivain, il faut s’autoriser à penser qu’on en est capable. Or, les femmes ont été longtemps cantonnées à la sphère privée. Dans les univers politique et culturel, qui nécessitent une existence publique, elles sont moins nombreuses que les hommes. Mais ce n’est pas la seule raison. L’espace domestique, qui est le lieu de travail naturel de la très grande majorité des écrivains, est saturé de demandes sociales en direction des femmes. Il faut aller faire les courses, la lessive, s’occuper des enfants... Ces injonctions pèsent tant et si bien sur elles qu’elles doivent trouver une parade. Françoise Mallet-Joris a témoigné qu’elle travaillait au café tant qu’elle avait des enfants en bas âge parce que c’était le seul endroit où on lui fichait la paix. Une autre écrit dans un hôtel dont elle tait le nom à sa famille, tandis qu’une autre a toujours veillé à choisir des conjoints compatibles. La lutte pour obtenir du temps à soi est plus rude pour les femmes que pour les hommes.

Bourdieu s’intéressait plus à l’activité littéraire qu’aux écrivains eux-mêmes. Quelles sont les limites d’une telle théorie ?

B.L. Bourdieu a montré, à juste titre, comme il l’avait fait pour d’autres producteurs culturels, que les écrivains appartiennent à un univers qui possède ses propres règles du jeu. Mais il existe une grande différence par exemple entre les philosophes et les écrivains. Les premiers sont payés pour exercer leur métier de philosophe, ce sont des universitaires ou des chercheurs recrutés au CNRS. Les écrivains, au contraire, exercent la plupart du temps un second métier qui est en général leur occupation principale. Il existe des écrivains employés, maçons, agriculteurs, hauts fonctionnaires, enseignants, journalistes, médecins, etc. Ainsi, André Bucher (publié chez Sabine Wespieser) raconte qu’il prend des notes sur son tracteur. Il écrit dans tous les interstices de son métier. Pour comprendre son activité littéraire, on doit tenir compte de sa vie. S’intéresser aux individus et à leurs vies extra-littéraires est particulièrement éclairant dans le cas des écrivains qui sont économiquement contraints de sortir du cadre littéraire.

Cette double vie a-t-elle un impact sur le contenu des livres ?

B.L. La littérature est aussi une forme de témoignage, elle exprime une connaissance du monde. On écrit toujours à partir de sa propre expérience. C’est pourquoi l’écriture change selon l’origine sociale et le type de parcours de l’écrivain. Plus des individus différents prennent la plume, plus les formes littéraires sont variées. L’exercice de seconds métiers diversifiés contribue donc nécessairement à la diversification de la littérature. Cette diversité est facilitée par le fait que tout le monde : quel que soit son niveau d’études : peut parvenir à publier. Alors qu’on trouve normal pour un peintre de passer par les Beaux-Arts, pour devenir écrivain, il n’existe ni école ni formation. Un auteur comme Hubert Mingarelli a étudié jusqu’au BEPC, s’est engagé dans la marine et a fait plusieurs petits boulots, avant de remporter le prix Médicis. Certes, le gros des places est pris par les enseignants et les journalistes, mais il existe des exceptions qui font le sel de cet univers très particulier qu’est le jeu littéraire.

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