Accueil > Monde | Par Jean-Baptiste Mouttet | 28 juin 2011

Révolutions arabes : où va Chavez ?

Hugo Chavez, promoteur du “socialisme du XXIe siècle”, n’a soutenu
ni les insurgés libyens ni les syriens. Au Venezuela, la critique de
l’intervention de l’Otan prime sur le soutien aux peuples révoltés.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

« Vive la Libye et son indépendance
 ! Kadhafi est confronté
à une guerre civile !
 », twittait
le président socialiste Hugo
Chavez le 24 février, bien avant
l’intervention de l’ONU. Un mois plus tard, le
président syrien Bachar Al-Assad reçoit à son
tour un l’appui du dirigeant vénézuélien qui
le qualifie d’« humaniste ». « Ce n’est pas un
extrémiste, c’est un homme avec une grande
sensibilité
. » Les Etats-Unis sont désignés coupables
 : «  Ils sont en train d’accuser le Président
de tuer son peuple et ensuite viennent les Yankees
pour bombarder le peuple pour le sauver.
Quel cynisme, l’Empire !
 »

Le soutien du chef d’Etat vénézuélien qui souhaitait
bâtir « le socialisme du XXIe siècle » paraît
paradoxal. Pourtant, Hugo Chavez fait bel et
bien de ses amitiés encombrantes un argument
politique. Il déclarait le 28 février qu’il n’est « pas
une girouette qui tourne en fonction du vent
qui souffle
 ». Les présidents français, italien et
américain peuvent se sentir visés : « Je serais un
lâche de condamner celui qui a été mon ami
depuis si longtemps, sans savoir exactement ce
qui se passe en Libye.
 »

Raison et affinité

Des liens très étroits unissent les deux chefs
d’Etat. C’est ce que soutient Elsa Cardozo, docteure
en sciences politiques et spécialiste des
relations internationales à l’Université centrale
du Venezuela : «  Hugo Chavez s’identifie au
dirigeant libyen. Comme lui c’est un chef d’Etat
qui, dans le discours du moins, s’oppose à la
domination étrangère.
 »

Cette affinité est aussi dictée par la raison entre
les deux pays membres de l’Organisations des
pays exportateurs de pétrole (Opep). Hugo
Chavez a rencontré six fois le dictateur en Libye.
Mouammar Kadhafi, qui ne sort guère de
son pays, était venu à son tour au Venezuela en septembre 2009 en tant que président de
l’Union africaine. Les derniers accords, dont
beaucoup sont encore sous forme de projets,
ont été signés en octobre 2010 notamment
un fonds d’investissement commun d’environ
700 millions d’euros sur le pétrole et l’agriculture.
A l’occasion de cette tournée dans les pays
arabes et en Europe, le président socialiste Chavez
avait aussi rencontré son homologue syrien.
Les accords resserraient les liens commerciaux
et énergétiques entre les deux pays. Le Venezuela
s’était par exemple engagé à construire une
raffinerie en Syrie afin de produire 140 000 barils
quotidiennement.

Les Etats -Unis suspectés

Mais ces affinités ne suffisent pas à expliquer
la diplomatie vénézuélienne. Lors des révolutions
tunisiennes et égyptiennes, bien qu’aucun
lien n’unisse ces pays au Venezuela, la prise de
position du Comandante fut ambiguë. Le 30 janvier,
alors que Ben Ali a quitté le pouvoir deux
semaines auparavant, Hugo Chavez reconnaît
qu’en Tunisie et Egypte, « il y a beaucoup de
pauvreté et une élite qui s’enrichit
 ». Il se moque
au passage des Etats-Unis qui « n’ont même pas
donné un visa au président Ben Ali en Tunisie
et l’ont laissé s’enfuir comme un voleur
 ».

Alors que la chute du président égyptien,
proche des Etats-Unis, pourrait être saluée, le
doute sur la spontanéité des révoltes s’immisce :
« Les Etats-Unis sont très habiles pour prendre
les pays, les diviser et neutraliser les luttes populaires.

 » Pour comprendre le déroulement des
événements en Tunisie et en Egypte, Hugo Chavez
a expliqué s’être renseigné auprès de ses
amis Kadhafi et Al-Assad…

Hugo Chavez réclamait déjà des « solutions
pacifiques
 ». Il a proposé à plusieurs reprises la
mise en place d’une commission de conciliation
réunissant « des pays amis » afin de trouver une
sortie au conflit en Libye. Acceptée par Mouammar
Kadhafi, la proposition fut refusée par les rebelles.
Edgar Figuera, directeur du centre d’étude
culturel et social de l’Université bolivarienne du
Venezuela, université connue pour être proche
du Comandante, explique que le fil d’Ariane de
la diplomatie du Président est « la lutte contre
l’ingérence, la libre détermination des peuples,
la “diplomatie du peuple”
 ».

Une logique contre laquelle s’est élevée la coalition
d’opposition parlementaire la Mesa de la
Unidad Democratica (MUD) qui rejette « la posture
honteuse de l’Etat de se protéger derrière
l’argument de la non intervention afin d’éviter
sa responsabilité de condamner les atrocités
commises par Kadhafi
 ». Elle a demandé à ce
que soit rendue à leur pays la réplique de l’épée
du libérateur Simon Bolivar, une des plus hautes
distinctions nationales, remise au dictateur libyen
en 2009.

Les opposants ont profité du silence gêné du
président vénézuélien sur les révoltes en Libye
pour combler le vide et apporter leur soutien aux
révolutions arabes, se dressant ainsi comme les
défenseurs des peuples arabes. Le 21 février, un membre du parti libéral Primero Justicia, Ramon
Muchacho, saluait « l’exemple de peuples
frères qui se lèvent contre des gouvernements
qui veulent se maintenir au pouvoir
 ». Il n’a pas
hésité à faire le parallèle avec Hugo Chavez « qui
veut être réelu pour six ans de plus, ce qui impliquerait
au moins vingt ans de pouvoir dans les
mains d’un seul homme
 ». Mais à la différence de
Ben Ali, Hosni Moubarak ou Mouammar Kadhafi,
Hugo Chavez est à tête du Venezuela grâce à
des élections démocratiques. Les rumeurs lancées
par la diplomatie britannique sur la venue
du dictateur libyen au Venezuela ont sorti le gouvernement
de sa torpeur le 21 février seulement.
Tout en niant la présence de Mouammar Kadhafi
sur son sol, un communiqué souligne le lien
étroit entre les deux pays.

Realpolitik socialiste

Le discours consiste à mettre au premier plan
l’intervention de l’Otan, des Etats-Unis ou de la
France tout en faisant passer au second plan
le processus révolutionnaire. « D’Europe nous
mettons en avant le caractère de gauche de
nombreux gouvernements sud-américains,
mais il ne faut pas oublier que ce sont aussi
des mouvements nationalistes
 », explique Jean-
Jacques Kourliandsky, spécialiste des politiques
extérieures de l’espace ibéro-américain
à l’Institut des relations internationales et extérieures
(Iris). « Il défend sa propre vision de la
révolution, une révolution comme l’a menée
Simon Bolivar contre l’Espagne
(père de l’indépendance
du Venezuela, ndlr), une révolution
qui s’oppose aux pressions de pays étrangers
 »,
note Elsa Cardozo.

« L’objectif de la politique extérieure vénézuélienne
et de l’Alba
(Alliance bolivarienne pour
les peuples de notre Amérique, réunissant
entre autres la Bolivie, l’Equateur, le Venezuela
et Cuba, ndlr) est une remise en question de
la diplomatie mondiale et notamment du mode
de scrutin à l’ONU afin d’arriver à un système
multipolaire qui ne soit plus dominé par les
Etats-Unis. Des alliances avec des pays hors
de ce système sont privilégiées, peu importe le
type de gouvernement
 », soutient Jean-Jacques
Kourliandsky. Le Venezuela mènerait-il alors une
politique extérieure basée sur les relations entre
Etats sans se préoccuper des peuples qui l’occupent,
de la realpolitik, loin de la « diplomatie
des peuples
 » recherchée ? « Oui, et c’est difficile
à admettre parce que c’est une realpolitik
habillée d’un discours socialiste.
 »

Venezuela en danger

Le dirigeant vénézuélien projette l’histoire de
son pays sur un autre continent. En Amérique du
Sud où l’interventionnisme étatsunien est légion,
l’indépendance est une priorité de l’Etat socialiste.
De nombreux Vénézuéliens approuvent
cette vision. « Ce n’est pas une “intervention” de
l’Otan mais du vol ! Le vol organisé de l’eau, du
pétrole
 », soutient l’anthropologue Edgar Figuera,
oubliant que l’or noir libyen appartient déjà
en grande partie aux entreprises européennes
et étatsuniennes comme Total ou Exxon Mobil.
Hugo Chavez joue sur cette fibre et assure que
son pays, qui possèderait les plus grandes réserves
de brut au monde, est en danger. Pour
l’instant, et paradoxalement, le Venezuela profite
des hausses du prix du baril.

Peu de voix ont clairement soutenu l’intervention
débutée par les forces françaises en Libye.
Même la MUD, tout en signalant qu’«  il n’y a pas
d’intervention illicite quand il s’agit de défendre
les Droits de l’Homme
 », rappelle que « l’unique
moyen pour régler les différences politiques est
la négociation
 ».

Au Venezuela, plus les bombardements se
poursuivent, s’écartant de l’objectif initial de la
résolution 1973 de l’ONU qui ne réclame pas
de mettre fin au régime de Kadhafi, plus des
regards suspicieux se dirigent vers l’ensemble
des révolutions arabes.

Des Vénézuéliens partagés

« Les Libyens étaient tranquilles
et vous
(les Français, ndlr), vous
les bombardez, vous les tuez !
 »,
s’exclame un vendeur de café
quinquagénaire à côté de la statue
de Simon Bolivar, sur la place
du même nom à Caracas. On ne
pourra pas lui faire croire que le
président libyen a tiré sur son
propre peuple. « Quand la chaîne
de télévision Telesur est arrivée
sur place, elle a bien montré qu’il
ne se passait rien.
 » « Tripoli est
calme
 », disait le correspondant
de la chaîne sud-américaine appartenant
à 51 % au Venezuela,
alors que des médecins cités par
l’AFP faisaient état de 2 000 décès.
Dans la cour de l’université
bolivarienne, des étudiants
font la queue afin d’obtenir
gratuitement un ouvrage. Deux
étudiants en droit attendent
patiemment. Les révolutions
arabes ? Silence. La Libye ? « Si
Kadhafi gouverne mal, le peuple
doit le sortir lui-même sans ingérence
des Français, des gringos
 »,
affirme Ronal Ramirez. « Nous
craignons qu’il se passe la même
chose ici. Nous avons du pétrole
 »,
renchérit Ines Marques. C’est
dans les quartiers huppés de
Caracas que les révolutions
arabes comptent le plus d’appuis.
Fabiola Rosales est membre d’un
mouvement radical de jeunes,
Javu, connu pour ses organisations
répétées de grèves de la
faim. «  Les révolutions arabes
sont pour nous un exemple
,
assure t-elle, il y a beaucoup de
similitudes entre notre pays et
le leur : l’autoritarisme, l’insécurité,
les coupures d’électricité
et d’eau.
 » C’est du côté des organisations
palestiniennes que le
contexte arabe est le plus connu.
Un keffieh sur les épaules, Susana
Khalil, membre de Canaan,
association défendant les droits
des Palestiniens, dit admirer les
révolutions arabes « qui prouvent
que la démocratie est possible
dans ces pays et qu’ils n’ont pas
besoin de fondamentalistes
 ». Elle
s’oppose à l’intervention armée
en Libye et continue de soutenir
son Président « qui a mis fin à la
politique sioniste
 ».

J.-B. M.

Portfolio

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?