Accueil > Idées | Par Aline Pénitot | 26 décembre 2011

Richard Stallman : « Je ne veux pas suivre les ordres des riches »

Père du logiciel libre, gourou pour les uns, visionnaire pour les
autres, Richard Stallman fascine. Rencontre avec le pire ennemi
de Bill Gates et de feu Steve Jobs.

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Regards.fr : Dans les années 1970, alors
que vous êtes un brillant étudiant
en mathématiques et en
physiques à Harvard, vous arrêtez
vos études. Pourquoi ?

Richard Stallman : J’ai en effet commencé un doctorat en 1974.
À cette époque, j’avais déjà rejoint l’institut de
technologie du Massachussets (MIT) depuis
trois ans et découvert la communauté des hackers.
Je voulais améliorer le quotidien des gens,
créer des choses qui leur soient utiles. L’informatique,
tel qu’il se développait alors, me permettait
ce plaisir-là. Un hacker [1] s’amuse avec
l’intelligence artificielle dans une perspective
ludique et pas toujours pour des raisons pratiques,
éthiques ou scientifiques. J’ai renoncé à
mon doctorat pour me consacrer à la programmation.
Quand un nouvel hacker venait au MIT
pour s’amuser avec notre système, nous avions
gagné une personne de plus pour notre communauté
et nous étions contents. À cette époque,
le partage des programmes et la coopération
scientifique étaient des valeurs fortes. Autour
de moi personne ne souhaitait restreindre les
logiciels ; nous étions dans la logique du logiciel
libre sans nous en rendre compte.
Notre communauté est morte en 1982 à cause
de la pression commerciale qui s’exerçait sur
nos recherches, nos vies et sur le MIT. Et pire
encore : le MIT s’est converti à un système d’exploitation
en logiciel « privateur ». Je reviendrais
sur cette notion. Pour moi, eu égard à la façon
dont je vivais, c’était une honte, un désastre.
J’avais perdu la possibilité de vivre en liberté. J’ai
donc démissionné du MIT en 1984 pour écrire
le code d’un système d’exploitation libre : GNU.
Je ne regrette rien. Je vis toujours comme un étudiant,
je ne veux pas suivre les ordres des riches.

Regards.fr : Et c’est à ce moment-là que vous créez la
Free Software Foundation…

Richard Stallman : J’ai lancé le mouvement du logiciel libre en 1983
et j’ai fondé la Free Software Foundation deux
ans plus tard. Pour moi, il s’agissait de préserver
une manière de vivre. J’ai résumé la philosophie
du logiciel libre en trois mots qui plaisent aux
Français : liberté, parce qu’elle respecte les utilisateurs
 ; égalité, car le logiciel libre ne donne de
pouvoir à personne ; et fraternité, car le logiciel
libre encourage la coopération entre les utilisateurs.
J’ai mis des années à faire comprendre que
free ne signifiait pas « gratuit ». Certes, la plupart
du temps les programmes sont disponibles
gratuitement, mais parfois nous les vendons car
cela nous permet de pérenniser des emplois.
L’idée centrale du logiciel libre est que ce sont
les utilisateurs qui contrôlent le programme et
non l’inverse. Pour vivre en liberté, on a besoin
que les programmes possèdent quatre libertés
essentielles : celle d’utiliser le programme
Richard Stallman comme on veut, celle d’étudier le code source
et de le modifier à notre guise, celle de pouvoir
faire des copies du programme et de pouvoir les
distribuer, et enfin, celle de contribuer à sa communauté
en distribuant des versions modifiées.

Regards.fr : Si tout est libre, comment protéger les
auteurs, les artistes, leurs œuvres, les
logiciels… ?

Richard Stallman : Il faut distinguer chaque chose. Les logiciels de
tous les jours : les recettes de cuisine, les jeux,
les livres ou les vidéos éducatives… devraient
épouser le modèle du logiciel libre pour que chacun
puisse contribuer à leur développement. En
ce qui concerne la pensée, les essais ou encore
les travaux de recherches, l’idéal serait que les
données soient partageables dans une copie
exacte et de manière non commerciale. Quant
aux œuvres d’art, elles devraient également être
partageables mais non modifiables pendant dix
ans et ensuite tomber dans le domaine public.
Je refuse l’idée que l’appréciation d’une œuvre
impose un rapport de dette vis-à-vis de l’artiste.
Pour soutenir les artistes et leur travail, il faut
créer une subvention. Il faut modifier le système
européen d’impôt sur le disque vierge et lui
ajouter un impôt sur la connexion internet. Pour
que la subvention d’un artiste soit juste, elle doit
représenter la racine cubique de sa popularité.
On pourrait également encourager le paiement
volontaire pour utiliser les œuvres : chacun
pourrait, s’il en a envie, donner de l’argent
à l’artiste de son choix.

Regards.fr : Vous parlez de logiciels « privateurs » de
libertés, vous allez même jusqu’à parler
de colonisation numérique…

Richard Stallman : Oui, je préfère la notion de logiciel « privateur »
à celle de logiciel propriétaire. Les programmes
« privateurs » imposent le pouvoir de quelques uns.
Ils érigent un système de domination. Ils
divisent les utilisateurs et les maintiennent dans
un état de soumission en interdisant le partage
des copies, l’appropriation du code source et la
possibilité pour les programmateurs de le changer
en un code exécutable et transformable.

Regards.fr : Vous avez créé GNU… de quoi s’agit-il ?

Richard Stallman : Il s’agit de droits de l’homme et de liberté. Il fallait
créer un système d’exploitation de type Unix [2]
mais totalement libre. GNU veut dire GNU’s not
Unix
, (GNU n’est pas Unix). Aujourd’hui, GNU
fonctionne souvent avec un noyau que l’on appelle
Linux. La combinaison de GNU et de Linux
donne le système d’exploitation GNU-Linux que
l’on appelle abusivement Linux. Pour assurer
la protection juridique de nos programmes, j’ai
parallèlement écrit une licence basée sur le principe
du copyleft ou « gauche d’auteur » qui permet
d’octroyer au programme et à ses versions
modifiées les quatre libertés que j’évoquais
précédemment, par opposition à copyright, une « copie droite ». Cette licence s’appelle GNUGPL pour Général public licence.

Regards.fr : Vous dites ne pas vouloir suivre les
ordres du « 1 %» et faire partie des « 99 %»
en référence à
Occupy Wall Street. Soutenez-
vous ce mouvement ?

Richard Stallman : Bien sûr. Les entreprises et les banques ont pris
le pouvoir sur les États et la démocratie. Prenez
l’exemple de la France : Nicolas Sarkozy a fait
voter bon nombre de lois injustes. D’abord la loi
Dadvsi [3] qui a imposé la censure sur les logiciels
libres, puis la création de l’Hadopi qui pénalise
le partage des œuvres et nie le principe même
de la justice en punissant les utilisateurs sans
plus de procès. François Hollande, qui au départ
était contre l’Hadopi, est revenu sur sa position.
On peut aisément imaginer qu’il a été victime de
pressions puisqu’il a finalement décidé de ne
pas défier le pouvoir des entreprises. L’État est
un « satrape », un gouverneur qui impose le pouvoir
de l’Empire. La même logique est à l’œuvre
dans d’autres domaines : les banques ont le
pouvoir sur les États, elles ont obtenu l’annulation
des lois qui les empêchaient d’utiliser des
instruments financiers toxiques.

Regards.fr : Lors d’une conférence à Paris en octobre,
vous avez déclaré
 : « Les technologies de
la communication et des réseaux offrent
les possibilités d’un nouveau monde de
libertés. Mais elles permettent aussi la
surveillance et le contrôle dont n’osaient
rêver les dictatures du passé. » C’est effrayant

Richard Stallman : Avant la mort de Steve Jobs, j’avais lancé la campagne
 : « iBad for your freedom » [4]. Steve Jobs
a créé une mode chic pour faire migrer les utilisateurs
vers des ordinateurs « prisons ». Depuis
le début, ces produits sont « privateurs » de libertés
mais dernièrement, ils se sont dotés de trois
catégories de fonctionnalités malveillantes et
abusives. Ils permettent la surveillance des utilisateurs.
Ils restreignent leur utilisation – les utilisateurs
de iTruc n’ont même plus le choix des
applications qu’ils veulent installer. Enfin, par des portes dérobées, l’ordinateur obéit aux
commandes des développeurs qui peuvent potentiellement
abuser l’utilisateur, capter les données
ou enlever une application, qu’on le veuille
ou non. Steve Jobs a mis des menottes numériques
très très serrées aux utilisateurs des produits
Apple. Du côté de Microsoft, ce n’est pas
mieux. Windows contient également ces trois
catégories malveillantes. Facebook ou Google
soulèvent, quant à eux, d’autres problèmes. Ils
centralisent plus de données qu’aucun état
dictatorial n’oserait jamais imaginer. Facebook
surveille notre navigation internet, fait de la
reconnaissance de visages sur nos images et
bien sûr, garde toutes nos données. Cela pose
de grands problèmes aux États-Unis et de plus
grands encore pour ceux qui ne résident pas
au États-Unis : vers quelle juridiction allez-vous
vous tourner en France si Facebook abuse de
vos données aux États-Unis ? Et puis, il y a aussi
les caméras de surveillance et les téléphones
portables, qui peuvent maintenant se transformer
en dispositif d’écoute ou transmettre des
coordonnées GPS. Le téléphone portable, c’est
le rêve de Staline.

Regards.fr : Existent-ils des pays qui avancent vers
le logiciel libre ?

Richard Stallman : Oui, j’ai notamment travaillé avec Raphaël Correa,
le Président de l’Équateur. Depuis, il travaille
pour imposer le logiciel libre au sein des
administrations de l’État. Le Vénézuela a aussi
une politique forte en ce sens. En Andalousie,
toutes les écoles sont passées au logiciel libre.
Vous avez une très forte influence sur
les partis pirates qui naissent en Suède,
en Allemagne, en France…

Regards.fr : Pensez-vous
qu’ils vont se développer ? Les soutenez-
vous ?

Richard Stallman : Je pense effectivement qu’ils vont diffuser leurs
idéaux comme l’ont fait les écologistes qui, eux
aussi, avaient décidé de se constituer en parti
pour ouvrir les débats à de nouvelles questions
politiques. À vrai dire, je suis plutôt proche du
Parti vert américain. Les partis pirates n’ont pas
encore pris le pli de travailler à la question si
importante du réchauffement climatique. Si les
Pirates et les Verts m’écoutaient, je leur dirais
de fusionner.

Regards.fr : Quel conseil donneriez-vous à tous ceux
qui téléchargent des séries, de la musique,
des logiciels ?

Richard Stallman : Migrez vers le libre. Et surtout, continuez à partager.
Partager, c’est vraiment bon.

A lire

Richard Stallman et la révolution du logiciel libre

de R. Stallman, S.Williams et C. Masutti

éd. Eyrolles, 324 p., 22 €.

Disponible en format numérique.

Notes

[1Richard Stallman renvoie à la première définition du
mot hacker : quelqu’un qui s’amuse avec l’intelligence
artificielle. Il ne s’agit donc pas d’un pirate qui s’introduit
par effraction dans des programmes.

[2Unix est le système d’exploitation créé en 1969 pour
faire fonctionner les premiers ordinateurs. « Libre » au
départ, la marque a ensuite été déposée par AT & T.

[3La loi relative aux droits d’auteur et aux droits voisins
dans la société de l’information. Votée en 2006.

[4« Les produits qui commencent par i sont mauvais
pour ta liberté.
 »

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