Accueil > Ecologie | Par Sophie Chapelle | 22 juin 2012

Rio + rien (ou presque)

Vingt ans après le sommet initial qui avait jeté les bases de la notion de développement durable, Rio+20 sonne comme un échec retentissant. Après la Conférence sur le climat de Copenhague en 2009, c’est un nouveau raté sur la question environnementale. Dans lequel se confirme, au passage, la "bascule géopolitique" qui voit les pays émergents prendre toute leur place parmi les puissants de la planète.

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Les signes ne manquent pas autour du centre de conférence des Nations Unies sur le développement durable pour marquer la présence des 130 chefs d’Etat et de gouvernement du 20 au 22 juin. Alors que la police anti-émeute est alignée devant l’entrée principale et que des troupes armées patrouillent dans des canots sur le lac voisin, les frégates marines dessinent l’horizon. Dans cette enclave sécuritaire située à une vingtaine de kilomètres du Sommet alternatif organisé par la société civile, personne ne cache sa déception autour du texte adopté le 19 juin par l’ensemble des négociateurs. Pas même Ban Ki Moon, le secrétaire général des Nations unies, pour qui « nos efforts n’ont pas été à la mesure des défis qui nous attendent. La nature n’attend pas. Elle ne négocie pas avec les humains ».

Intitulé « le futur que nous voulons », ce texte de 49 pages était censé déterminer une feuille de route sur la mise en œuvre d’une « économie verte », définir des « objectifs de développement durable » (ODD) clairs, et s’accorder sur la mise en place d’un cadre institutionnel ambitieux pour ce faire. Assis aux terrasses des cafés créées pour l’occasion, les délégués tentent de s’accrocher à quelques « avancées ». Est ainsi prévue l’adoption de futurs ODD qui pourraient prendre le relais des Objectifs du millénaire définis en 2000. « La négociation a défini un mécanisme et un calendrier précis et court, analyse Laurence Tubiana de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). La discussion va dorénavant porter dans chaque pays sur la définition de ces objectifs universels. » Sans réelle surprise, point de nouvelle agence des Nations Unies pour l’environnement, mais un Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) aux compétences « renforcées ».

Côté financements, les gouvernements ne proposent tout simplement rien. « Ils disent ne pas pouvoir mettre d’argent en raison de la crise économique, mais ils n’ont pas hésité à sauver les banques qui ont causé la crise, dénonce Daniel Mittler, directeur politique de Greenpeace International. Ils dépensent 1 000 milliards de dollars par an en subventions aux énergies fossiles, et ils viennent ensuite nous dire qu’ils n’ont pas d’argent à allouer au développement durable ». D’après le texte (article 225), la fin des subventions aux énergies fossiles sera laissée à l’arbitrage de chaque Etat. A l’inverse, on ne trouve toujours pas d’engagement sur des taxes internationales sur les transactions financières ou sur l’énergie en mesure de financer la transition vers des sociétés justes socialement et soutenables sur le plan écologique.

« Sans engagement prescriptif, encore moins contraignant, ni date de mise en oeuvre, souligne Geneviève Azam d’Attac France, cette déclaration est extrêmement faible et n’impose en rien un changement de paradigme pour construire "le monde que nous voulons" ». Illustration de ce manque d’audace politique, le verbe « devoir » n’apparait que trois fois tandis que le verbe « encourager » est cité 50 fois... Dans les allées du Rio Centro, certains tweets ont fait du bruit comme celui de Connie Hedegaard, la commissaire européenne pour le climat : « Le fait que personne dans cette pièce où est adopté le texte ne soit content est révélateur. Cela prouve à quel point il est creux ». Ambiance !

« Politique d’économie verte »

Sur les murs recouverts d’écrans géants, on observe depuis mercredi les chefs d’Etats monter à la tribune. Dans ce défilé continu d’appels à une action rapide pour sauver la planète (sic), certaines interventions tranchent avec les discours ronronnants. A François Hollande réclamant « un sursaut » succède le président bolivien Evo Morales estimant que l’économie verte n’est rien d’autre qu’un « nouveau colonialisme ». Mais si formellement, les chefs d’Etat peuvent décider de rouvrir le débat et retoucher le texte porté par le Brésil, tout porte à croire qu’aucun d’entre eux ne prendra le risque. « Obtenir la validation d’un tel texte supposait que soient levés un certain nombre de blocages, analyse Attac, et le premier portait sur l’économie verte » que l’association considère comme une extension des logiques financières à la gestion de la nature.

Les pays du Sud, réunis au sein du groupe G77 et de la Chine, ne pouvaient accepter de référence à « l’économie verte » qu’à la condition que celle-ci ne soit mentionnée que comme l’une des voies pour promouvoir le développement durable. Or, l’Union Européenne (UE) essayait au contraire d’imposer le terme de l’ « économie verte » en lieu et place du développement durable. Ce blocage a été levé au forceps par le Brésil en introduisant le qualificatif « politiques d’économie verte » qui laisse entendre que chaque pays trouvera sa propre voie. Alors que l’Union européenne menaçait de ne pas signer la déclaration, l’annonce de son revirement demeure encore surprenante. De même, la proposition de texte du Brésil ne pouvait satisfaire les pays pauvres tant elle ne comporte rien de tangible en termes de financements. Alors, a t-on assisté à un véritable coup de force diplomatique du Brésil ? Pour Attac, « Rio+20 pourrait être le sommet symbole de cette bascule géopolitique qui fait définitivement entrer les pays émergents parmi les puissants de la planète, le Brésil, soutenu par la Chine et les pays pauvres, étant en mesure d’imposer un accord contre la volonté de l’UE, mais avec l’assentiment des Etats-Unis ».

Si le texte devait demeurer en l’état, la plupart des ONG n’hésiteraient pas à parler d’ « échec historique ». « On y fait l’apologie du marché et de la croissance comme seule voie de développement, on y présente l’inclusion du secteur privé dans la gouvernance et dans la coopération internationale comme une solution miracle, et le partenariat public-privé est mis en avant avec arrogance, même par des pays, comme la France, qui en ont déjà constaté les limites », souligne Antonio Manganella du CCFD. Symbole de cette prise en main de la communication et des entreprises, c’est le responsable à Rio de Publicis Consultants qui informe régulièrement les journalistes des heures et de la teneur des points presse de (l’ex) ministre de l’écologie Nicole Bricq.

Vingt ans après le sommet de Rio de 1992 qui avait jeté les bases du développement durable et accouché de trois conventions internationales, la conférence Rio+20 devrait donner lieu, à moins d’un coup de théâtre de dernière minute, à une « coquille vide ». Dans le centre de conférences, une petite voix s’est élevée en milieu d’après-midi. « Beaucoup de dirigeants ne comprennent pas qu’ils nous mènent droit dans le mur et que notre priorité doit être l’accès à l’eau et à la terre ». Ta’Kaiya Blaney a 11 ans, elle vit au coeur d’une région dévastée par l’extraction du pétrole issu des sables bitumineux au Canada, et c’est sa première conférence.

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