Accueil > Monde | Par | 1er décembre 2004

Robert Greenwald, réalisateur d’Outfoxed « Nous avons aimé croire à la victoire de Kerry"

Robert Greenwald, cinéaste américain, a produit et réalisé cinquante-trois films, mini-séries et longs métrages, dont certains pour la télévision. Producteur exécutif de la série « Un » : Unprecedented de Joan Sekler et Richard Perez, sur les élections en Floride de 2000 ; Uncovered : The War on Iraq de Peter Greenwald, sur les raisons de la guerre en Irak et Unconstitutionnal, réalisé par Nonny de la Pena et traitant des libertés civiles après le 11 septembre.

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Robert Greenwald, l’auteur américain du documentaire Outfoxed, raconte sa déception suite à la réélection de G.W. Bush, le 2 novembre dernier. Il parle de la manipulation des médias et de son combat pour un espace alternatif libre, « move On ». entretien

Retour sur les résultats de la présidentielle. Comment avez-vous vécu cette « nuit américaine » ? Avez-vous cru que la victoire de John Kerry était possible ?

Robert Greenwald : J’étais à Los Angeles ce soir-là, et l’atmosphère était très étrange, très inquiète. A vrai dire, ce fut une nuit totalement fragmentée au niveau des rumeurs et du sentiment qui s’en dégageait. J’ai passé plus de cinq heures avec les autres supporters de John Kerry devant les bureaux de vote à célébrer sa victoire, tant nous en étions convaincus ! Même les membres de son cabinet commençaient à y croire sérieusement. Les derniers jours de campagne de G.W. Bush avaient été si calamiteux, notamment avec la révélation des centaines de tonnes d’explosifs disparus en Irak, que nous nous sentions confortés dans notre espoir. Et puis, il y a le fait que ce soir-là, les premières estimations basées sur les sondages effectués au sortir des urnes donnaient Kerry gagnant dans l’Ohio, en Floride, en Pennsylvannie.... Nous avons aimé y croire. Mais peu à peu, les télés ont égrené des résultats différents des premières rumeurs, jusqu’à ce que Fox TV et NBC soient les premières à déclarer Bush gagnant. Malheureusement, je pense que nous n’avions pas assez bien mesuré l’ampleur du vote républicain dans notre pays. La fin de soirée s’est donc soldée par un sentiment d’une immense tristesse.

Vous avez démontré dans vos films Outfoxed et Uncovered : the whole truth about the Iraq War à quel point certaines chaînes manipulaient sans vergogne l’information. D’après vous, dans quelle mesure sont-elles impliquées dans la réélection de Bush ?

Robert Greenwald : Fox TV est très clairement impliquée dans la réélection de Bush, tout comme Sinclair Channel, ou plus simplement tous les médias appartenant à Rupert Murdoch. Mais les télévisions ne sont pas les seules responsables : Murdoch possède aussi des journaux comme le New York Post, qui s’est montré ouvertement et agressivement pro-Bush. Ces médias sont devenus de véritables instruments de propagande politique, largement responsables de cette reconduction. Les autres médias ont été moins partiaux, malgré certaines tendances pro-Bush assumées... mais rien de comparable avec la puissance de détournement de l’information qu’a opéré la Fox ou le groupe Sinclair qui a diffusé sur ses ondes un film anti-Kerry. De toute façon, nous n’avons pas voulu prendre en compte la désinvolture avec laquelle certaines parties de la population reçoivent les informations. D’autres encore sont tellement attachés aux valeurs républicaines qu’ils dénigrent toute critique, toute alternative.

Pensez-vous que les Américains ont conscience qu’on leur vend de l’information comme si c’était un produit ou un « soap-opera » (dans la mesure où, comme le déclarait le journaliste Danny Schechter, « la technique hollywoodienne est entrée dans les salles de rédaction ») ?

Robert Greenwald : Je dirais qu’une bonne partie des Américains aiment croire en leur système d’informations, qu’ils considèrent de fait comme pur et véridique. Le remettre en question, ce serait remettre en question une partie de l’« american way of life » et, malheureusement, bien peu oseraient s’y risquer.

Dans quelle mesure serait-il possible, pour les journalistes, de revenir à un exercice plus objectif pour éviter de céder à la facilité en jouant sur la sensibilité du public ?

Robert Greenwald : C’est là un des nœuds du problème qui, j’espère, évoluera lorsque toute la lumière sera faite sur les horreurs commises en Irak. Cette guerre n’a jamais été convenablement couverte par les télévisions américaines. Tristement, très tristement, les télévisions ont préféré ne pas dresser le portrait de la violence qui s’y opère. Et le fait que le Pentagone ne permette pas la diffusion des photographies des cercueils revenant d’Irak accentue encore cette sensation de guerre sanitaire, aseptisée. Cette guerre nous parvient de façon tellement lointaine qu’il est facile ici de l’ignorer, ou pire, de l’accepter. Voilà pourquoi il est crucial de maintenir un espace vivant et diversifié, ouvert d’esprit, qui serait consacré à la liberté de jugement et à la critique, en étant régulièrement nourri par des films indépendants et commenté par des journalistes impartiaux.

Les Européens ont du mal à comprendre le paradoxe qui semble définir les Américains : d’un côté, la violence des images, le sensationnel et, de l’autre, la montée en puissance des valeurs dites religieuses ou du moins puritaines. Peut-on dire qu’en votant Bush, les Américains ont voulu s’offrir une bonne conscience ?

Robert Greenwald : Je pense qu’il y a une dangereuse et destructrice partie de la population américaine qui ne tolère pas les différences. Je pense à tous ceux qui ont décidé d’ignorer leur passé, leur pays d’origine, ou qui le refoulent en attaquant les autres. Ils se renferment alors dans un mode de vie apparemment calme et tranquille, alors qu’en vérité, ils nourrissent leurs pulsions à travers la violence des images ou à travers des votes réactionnaires.

Au delà de cette « bonne conscience », qu’est-ce qui motive une telle émergence du sentiment religieux ? Outre le traumatisme du 11 Septembre, de quoi les électeurs ont-ils peur, d’après vous, en refusant certaines idées progressistes comme l’avortement ou le « mariage gay » ?

Robert Greenwald : Avec l’effondrement de notre économie et l’entrée dans l’hyper-terrorisme international, certains Américains ont tout simplement peur. Le monde change mais ces gens-là se replient sur leurs habitudes, qui sont pour eux bien plus réconfortantes que le meilleur des discours sur les droits humains. Plus encore qu’un repli sur leur certitudes, il s’agit là d’un infernal processus de dénigrement général. Imaginez que toutes les télévisions vous assènent que vous êtes, chaque jour, en danger de mort et que les terroristes préparent une attaque ! Nuit et jour, chaque Américain a droit, en regardant des chaînes comme Fox, à sa dose de paranoïa... C’est à devenir fou ! J’espère que ce processus prendra fin bientôt et nous y travaillons : si la plupart des chaînes de télévision n’offrent aucun espace aux débats ou aux documentaires politiques, nous continuerons de nous servir de la diffusion des DVD ou d’Internet afin d’entrer en contact avec nos concitoyens. Souvenez-vous que de juin 2004 à aujourd’hui, en quelques mois, un grand nombre d’entre eux a changé d’avis sur la pertinence de cette guerre. C’est une énorme évolution, un changement capital qui peu à peu s’opère. Je n’ai pas réussi, avec mon travail de cinéaste-militant, à bousculer tous les esprits, mais je m’y emploie. Depuis le démarrage d’Outfoxed, le site Internet MoveOn.org s’est développé en devenant un véritable média alternatif. C’est même devenu mon distributeur, mon studio Paramount.

Recueilli par Sophie Berdah

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