Accueil > Culture | Par Amaelle Guiton | 1er mars 2005

Rock’n rap : Anti-Bush attitude

L’irruption des musiciens sur la scène politique est aujourd’hui une tendance lourde aux Etats-Unis. A-t-elle réellement participé à la poussée de l’électorat jeune ? Quatre mois après la réélection de George W. Bush, la scène musicale américaine continue de protester.

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Est-ce que vous connaissez Dälek ? Probablement pas, mais ça pourrait venir : ce trio hip-hop américain au nom étrange (à prononcer dialect) avait en janvier dernier les honneurs de The Wire , revue musicale britannique aventureuse et pointue. Mais Dälek ne se contente pas d’attraper l’oreille des défricheurs de nouveautés : il affiche, comme beaucoup, ses convictions anti-Bush. Et entend bien les faire partager. En tournée au mois de février, le groupe a ouvert les portes de ses concerts aux volontaires de l’association Music for America : de jeunes militants bien décidés à convaincre leurs compatriotes de s’intéresser aux questions politiques de l’heure, de la réforme de la protection sociale à la criminalisation du téléchargement.

Imaginée au lendemain de l’accession de George W. Bush à la Maison Blanche, l’association est aujourd’hui soutenue par une pléiade d’artistes, des Beastie Boys à Usher. Théoriquement non partisane, Music for America affiche clairement son opposition au camp républicain, et s’est montrée très active lors de la présidentielle de novembre dernier. Un exemple loin d’être isolé. Bands Against Bush (« Des groupes contre Bush »), Rock the Vote, Vote or Die ! (« Voter ou mourir »), PunkVoter ou Vote for Change (« Votez pour le changement ») : on ne compte plus les officines politico-musicales qui ont fait irruption dans la bataille électorale :souvent avec le mot d’ordre explicite de virer Bush junior : en rassemblant des artistes parfois prudemment éloignés des arènes politiques.

Au pays de l’Oncle Sam, c’est une petite révolution. Car s’il est vrai que les principaux courants des musiques populaires américaines :du jazz à la techno, en passant par le rock et le rap : se sont toujours construits contre l’ordre dominant, et si les artistes affichant leurs convictions politiques n’ont jamais manqué sur la scène musicale américaine, on n’avait pas assisté depuis longtemps à une offensive aussi coordonnée.

LE TOURNANT IRAKIEN

A partir des années80, en effet, les grand-messes musicales se cantonnent généralement aux causes humanitaires :à quelques exceptions près, comme le concert « Rock for Choice » de 1994 pour le droit à l’avortement. Les questions politiques ou sociales mobilisent, aux Etats-Unis du moins, peu de têtes d’affiche. Sans compter que, même reconnus, les hérauts de « l’autre Amérique » ne sont pas forcément conviés à exprimer leurs points de vue, surtout après le 11 Septembre. « Il est de plus en plus difficile de faire entendre une voix dissidente aux Etats-Unis , explique Patti Smith à Télérama en août 2002. Je prends, par exemple, souvent parti publiquement contre la politique étrangère des Etats-Unis, mais [...] il n’existe plus de tribune pour exprimer ces idées-là. »

C’est pourtant la politique étrangère qui va tout faire basculer. Alors que l’intervention américaine en Irak se précise, les héritiers du Protest song serrent les rangs. En janvier 2003, un concert réunit à Berkeley Chuck D, du groupe de rap Public Enemy, le slammeur Saul Williams, la chanteuse Ani Di Franco et Michael Franti (voir encadré). Les morceaux antiguerre s’accumulent, des Beastie Boys à R.E.M. en passant par Lenny Kravitz, et Madonna provoque un scandale avec « American Life ».

Les réactions ne se font pas attendre. Au Texas, on brûle les disques du combo pop Radiohead, dont le chanteur, Thom Yorke, ne se prive pas de dire tout le mal qu’il pense de son président. Et les Dixie Chicks, groupe féminin de country, sont boycottées par des radios pour avoir critiqué la politique de la Maison Blanche. Voilà les musiciens américains touchés de plein fouet :comme nombre d’acteurs de Hollywood opposés à la guerre : par les tensions qui déchirent leur pays.

L’ENJEU DU VOTE DES JEUNES

Plus que les questions de politique intérieure, c’est donc la guerre en Irak qui pousse la scène musicale à entrer en campagne, et qui décide un artiste aussi consensuel que Bruce Springsteen à prendre ouvertement parti pour John Kerry. Derrière cette mobilisation, un enjeu particulier : le vote des jeunes, principaux consommateurs de disques et majorité du public des concerts. En 2000, seuls 42% des moins de 30 ans s’étaient déplacés jusqu’aux urnes.

Toute l’année 2004, les initiatives se succèdent. Deux compilations intitulées Rock Against Bush réunissent la crème des groupes punk-rock US. Empruntant le chemin des vétérans de Rock the Vote :fondée en 1990 :, une myriade d’organisations pousse les jeunes à s’inscrire sur les listes électorales, avec la bénédiction d’artistes aussi divers que la soulwoman Erykah Badu, Carlos Santana ou les anciens de Nirvana. En octobre, alors que la campagne officielle bat son plein, la tournée « Vote for Change » réunit plus de vingt artistes (Springsteen, R.E.M., les Dixie Chicks, Ben Harper...) en soutien à Kerry et investit onze Etats « sensibles ».

Cette déferlante fait cependant une victime collatérale : le candidat indépendant Ralph Nader, qui avait réussi à mobiliser une bonne partie de la gauche radicale lors de l’élection précédente. Eddie Vedder, membre du groupe punk-rock Pearl Jam, l’explique en ces termes au magazine Rolling Stone  : « Ceux d’entre nous qui ont soutenu Ralph la dernière fois devraient s’agenouiller et dire : « Est-ce que tu peux la mettre en veilleuse à partir du 3 octobre ? On reprendra le combat pour les idéaux que tu défends dès le 3 novembre. » » Sous la pression du vote utile, les démocrates raflent la mise.

REVEIL DE LA SCENE HIP-HOP

Autre élément significatif : jusque-là grande absente des mobilisations, la scène hip-hop et R’n’B retrouve les chemins de l’engagement. Lancés par P. Diddy, le collectif Citizen Change et la campagne « Vote or Die ! » embrigadent les icônes black, des rappeurs 50 Cent et Jay-Z à la chanteuse Mary J. Blige. La démarche est néanmoins limitée : si le logo de Citizen Change :trois personnes, le poing levé : rappelle un certain podium des JO de Mexico 1968, le propos se limite à « rendre le vote sexy », selon les mots de P. Diddy. « Ce n’était pas engagé comme ça aurait pu et dû l’être , estime Olivier Cachin, rédacteur en chef du magazine Radikal . Si le rap a toujours une image sulfureuse, les rappeurs ne sont pas politisés pour autant. Certains groupes de San Francisco, ou de vénérables ancêtres comme KRS-One, ont un discours très politique, mais c’est peu en termes d’audience. Malgré tout, je crois qu’on est face à un nouveau genre de positionnement de la part d’un milieu qui avait renoncé à ce pouvoir-là. »

Ce grand concert citoyen ne fait cependant pas que des heureux, et certains n’hésitent pas à faire entendre leur dissonance. « Les semi-révolutionnaires ne font que réduire le potentiel de notre communauté » , explique ainsi Sage Francis, rappeur et slammeur de Rhode Island, dans le magazine Vibrations de décembre 2004. Dans un titre en libre accès sur Internet, « Slow Down Gandhi », Sage Francis règle leur compte aux initiatives « showbiz » : « Leurs motivations sont plus que douteuses, particulièrement lorsqu’ils sautent dans un train en marche. [...] Je vois beaucoup de gens dire « Fuck Bush », mais pas assez d’entre eux s’investir dans un mouvement qui pourrait effectivement le pousser à partir. »

« LE COMBAT CONTINUE »

L’irruption massive des musiciens sur la scène politique est aujourd’hui une tendance lourde. Difficile de dire si, comme s’en félicitent beaucoup d’associations, elle a réellement participé à la poussée de l’électorat jeune(1). Ce qui est certain, en revanche, c’est que le résultat du scrutin est loin d’avoir refroidi les ardeurs. Moins de deux semaines après l’élection, Eminem lançait son nouvel album, Encore, dans lequel le président des Etats-Unis se fait proprement étriller (voir encadré). En janvier, l’investiture de George W. Bush a donné lieu à concerts et rassemblements de protestation. Et le mois dernier, un concert intitulé « Food Not Bombs » (« De la nourriture, pas des bombes ») s’est tenu à Venice, Californie, avant que Patti Smith n’aille promener ses chansons à un meeting de Nader à New York. De passage en France, le 8 février, R.E.M. s’excusait devant le public de Bercy « pour la façon dont [leur] pays a traité le [nôtre] » ...

Bien sûr, le vivier militant s’est dégarni. Mais si Citizen Change ou PunkVoter cherchent un second souffle, Music for America et Rock the Vote ont saisi l’actuel débat sur la réforme de la protection sociale pour reprendre du service. Le renouvellement du Congrès, en 2006, s’annonce comme la prochaine grande échéance. La gueule de bois passée, le naturel revient au galop. Le champion de l’électro-pop Moby, qui annonçait le 3 novembre être « soûl pour les quatre ans à venir », commentait ainsi, en janvier, la cérémonie d’investiture : « [Bush] est comme Néron, il s’éclate pendant que Rome brûle. L’Amérique et le monde devraient se sentir outragés, et appeler enfin à son impeachment. » (2)

Pas question, donc, de déposer les armes. « Sa réélection a été un ballon d’oxygène pour Bush, avance Olivier Cachin. Mais si l’opinion prend conscience que la situation en Irak ne peut pas s’arranger, on pourrait très bien assister à une autre campagne qui remettrait en cause son leadership. » La volonté, en tous cas, est bien là. Dans les propos du rappeur Bigg Jus : « Le combat continue, parce que nous sommes en guerre. »(3) Ou dans ceux de Jean Grae, également issue du hip-hop : « Dis bien aux Européens qu’on va continuer à se battre. »(4) La scène musicale américaine n’a pas fini de se faire entendre.

A.G.

1. 52% des Américains âgés de 18 à 30 ans ont voté en 2004, majoritairement pour John Kerry (54%).

2. L’impeachment est la procédure de destitution du président par le Congrès.

3. Dans Radikal , décembre 2004.

4. Dans Vibrations , décembre 2004.

Paru dans Regards n°15 mars 2005

Eminem secoue l’Amérique blanche

Quand le premier album d’Eminem, The Slim Shady LP, fait scandale en 1999, c’est pour des raisons qui ne prédestinent pas le rappeur de Detroit à devenir une icône des progressistes américains : propos sexistes et homophobes, fantasmes d’ultraviolence ? Une demi-décennie plus tard, le blondinet semble avoir délaissé la posture de miroir aux cauchemars de l’Amérique blanche pour celle, plus honorable, d’artiste conscient du monde qui l’entoure. Issu de son dernier album, Encore, le titre « Mosh » est limpide : « Plus de sang pour le pétrole, nous avons nos propres batailles à mener sur notre sol. [?] Mettons de côté nos différences, rassemblons notre propre armée pour désamorcer cette arme de destruction massive que nous appelons notre président. » A la sortie d’Encore, quelques jours après la présidentielle, les services secrets américains se sont intéressés aux textes coup de poing d’Eminem. Lequel dément se rêver en leader d’opinion, mais ne garde pas pour autant sa langue dans sa poche. Son président à peine réélu, il lâchait ainsi au magazine Radikal  : « Ce crétin de Bush avance sans but, on dirait qu’il court après sa queue. »

A.G.

Michael Franti sur tous les fronts

Son titre « Bomb the World » a été, aux Etats-Unis, l’hymne des manifs antiguerre du 15 février 2003. Rien d’étonnant : l’engagement politique est, chez Michael Franti, indissociable de son activité de musicien. Anticapitaliste revendiqué, investi dans la mouvance altermondialiste, le leader du groupe Spearhead se bat aussi pour la sauvegarde de l’environnement, les droits des Palestiniens, la libération de Mumia Abu Jamal ou contre la peine de mort. Une implication qui a un coût : le FBI a enquêté sur des membres de son groupe, et ses chansons ont été boycottées par les médias dominants. Ce qui ne l’a pas empêché de s’investir dans le mouvement anti-Bush en accueillant dans ses concerts les volontaires de l’association HeadCount. « Mon rôle, c’est celui du conteur et du chanteur , explique-t-il sur son site Internet. J ?essaie d’élever l’esprit des autres, malgré le chaos et la peur qui nous entourent. »

A.G.

Dernier album de Michael Franti : Everyone Deserves Music . Site : http://www.stayhuman.org

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