Photo Laurent Hazgui/Fedephoto
Accueil > Idées | Entretien par Sabrina Kassa | 9 mai 2011

Rokhaya Diallo : « Il existe un racisme des élites »

Fondatrice de l’association Les Indivisibles, chroniqueuse à Canal +
et RTL, Rokhaya Diallo vient de publier Racisme : mode d’emploi.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Comment est née l’association Les
Indivisibles et quel rôle veut-elle
jouer ?

Rokhaya Diallo : C’est une association anti-raciste née en janvier
2007 qui a la particularité de lutter contre les
préjugés ethno-raciaux en utilisant l’humour. Plusieurs
constats sont à l’origine de notre création.
Tout d’abord, il y a eu les discours publics ouvertement
islamophobes qui se sont déchaînés
dès 2003-2004 sur les filles voilées, alors que
celles-ci (très peu de cas d’ailleurs) n’avaient
jamais la parole pour expliquer le pourquoi du
comment. Et puis en 2005, il y a eu les révoltes
des quartiers populaires et là, pareil, toutes les
analyses médiatiques sur l’islamisme et la polygamie
étaient surréalistes. Au lieu d’adopter une
critique sociale des ghettos urbains, on a adopté
une lecture ethniciste en sous-entendant lourdement
que des gens avaient une culture inassimilable
et se comportaient très mal, bref qu’ils
n’étaient pas civilisés. Et encore une fois, les révoltés
n’avaient jamais le droit à la parole, il y avait
toujours des gens qui savaient mieux pourquoi ils
se révoltaient. Par ailleurs, des raisons plus personnelles
sont à l’origine des Indivisibles. Quand
je me suis retrouvée dans des environnements
où il y avait très peu de gens d’origine étrangère
« visible », je me suis rendue compte que
j’étais noire et que le fait d’être noire avait une
signification pour des gens que je n’attribuais
personnellement pas à ma couleur de peau. En
permanence, c’était « tu viens d’où ? », « tu parles
bien le français, t’as pas d’accent ». C’est arrivé
tellement souvent que j’ai fini par me dire qu’il y
a un problème là, ce pays a un problème, il ne
se voit pas tel qu’il est. En parlant avec des amis
autour de moi, j’ai constaté qu’il y avait beaucoup
de gens, des noirs ou des personnes d’origine
maghrébine ou asiatique qui vivaient les mêmes
choses. On s’est alors dit que ce serait intéressant
de travailler sur notre conception de l’identité
française et d’essayer de changer l’imaginaire
collectif. Voilà, c’est comme ça que sont nés
Les Indivisibles, pour faire évoluer la rhétorique
médiatique sur les minorités et la façon dont la
France se perçoit et se représente. L’association
compte à peu près 200 adhérents, dont une
douzaine vraiment actifs.

Et pourquoi « Les Indivisibles » ?

Rokhaya Diallo : L’article premier de la Constitution dit que la
République française est indivisible et ce termelà,
étrangement, est peu utilisé dans le vocabulaire
politique. Nous sommes pour la République
indivisible et nous allons plus loin : nous
disons que c’est la même chose pour les gens
qui vivent sur le sol républicain. Concrètement,
nous refusons tous les discours qui divisent
Français de souche, Français de papiers, Français
d’origine étrangère, etc. Nous pensons que
nous n’avons pas à faire de choix pour être meilleur
français. Certains peuvent se revendiquer
comme étant français et puis c’est tout, d’autres
comme français et algérien, sans être moitiémoitié,
mais 100 % français et 100 % algérien,
par exemple. L’indivisibilité, c’est dire que notre identité est indivisible, elle est complexe
et pleine d’appartenances.

Racisme, mode d’emploi est un titre assez
provocateur, qu’est-ce que ça veut dire ?

Rokhaya Diallo : J’ai trouvé que c’était intéressant d’avoir un titre
à double sens. Bien entendu ce n’est pas un
manuel du parfait raciste mais ça veut dire qu’un
manuel de racisme pourrait en effet faire sens
tant le racisme aujourd’hui paye politiquement
et médiatiquement. C’est une façon de rappeler
que le racisme ce n’est pas seulement l’ignorance,
c’est parfois une idéologie utilisée à dessein.
Ce livre, je l’ai écrit aussi parce que tout ce
qui relève du racisme ordinaire, que j’appelle atmosphérique
est parfois évoqué, mais sans plus,
en tout cas le vécu du racisme des gens comme
moi n’avait pas vraiment fait l’objet d’un livre.

A quoi ressemble ce racisme « atmosphérique » ?

Rokhaya Diallo : Il y a une évolution de la terminologie du racisme,
aujourd’hui c’est beaucoup plus sophistiqué.
Quelqu’un comme moi ne va pas être confronté
à une agression, ni physique, en tout cas c’est
peu probable, ni même verbale, on ne me traite
pas de sale noire, ça ne se fait plus. Aujourd’hui
les gens sont polis, ceux qui sont racistes vont
plutôt essayer de me renvoyer systématiquement
à quelque chose de différent, de me mettre
de côté, faire des blagues, me donner des petits
surnoms, des choses qui passent pour de l’amusement,
sauf que la blague répétée notamment
dans le contexte professionnel s’apparente au
bout d’un moment à du harcèlement. Le racisme
est un système de domination qui a plusieurs
formes d’expression. Il a une forme « condamnée
 », c’est l’expression agressive, mais les
expressions plus légères, les anecdotes, les petites
blagues, les petites questions, les remises
en question personnelles, qui sont du même ressort,
passent inaperçues.

Concrètement, quels sont les effets du racisme ?

Rokhaya Diallo : L’accumulation crée une perte de confiance en
soi, le sentiment d’être à part et d’être différent
de la majorité. On ne se sent pas appartenir à
une minorité, c’est le regard des autres qui nous
forge comme étant minoritaire. C’est vrai que
pour moi ça n’a pas eu d’effet négatif parce que
ça m’a poussée à militer, et que je suis dans
une situation globalement confortable, j’ai fait
des études, je peux en rire. Mais pour des gens
plus jeunes, démunis et isolés, ce harcèlement
est très destructeur. Ce sentiment vient aussi
des discours publics. Quand j’allume la télé, je
me sens agressée en tant qu’anti-raciste mais
aussi en tant que personne. Je suis de culture
musulmane, tous les jours ces derniers temps,
je me dis « c’est quoi le problème ? Pourquoi on
nous met tout le temps sur le banc des accusés
comme si nous étions à l’origine de tous
les maux de ce pays ? ». Le harcèlement c’est
ça, c’est la répétition, c’est le fait d’être remis
en question en permanence. Quand c’est les
blagues, la télévision, les leaders politiques, les
gens qui sont censés nous représenter et nous protéger et qui finalement nous injurient, et bien
on finit par ne pas se sentir chez soi, ne pas se
sentir à sa place.

Racisme populaire, racisme d’Etat,
racisme des classes moyennes, etc. le
racisme est partout, dans l’atmosphère
comme vous dites, mais a-t-il un centre
névralgique ?

Rokhaya Diallo : Les élites aiment bien accuser les prolos d’être
des racistes, il y a quelque chose de facile à dire :
« Nous on est cultivés, on n’est pas racistes. On
ne met pas de noirs à la télévision, nous, ça ne
nous gêne pas, mais les gens, ça va les faire
fuir… » C’est trop facile et c’est faux parce que le
racisme a toujours été théorisé par les intellectuels
(Kant…). Il faut toujours des grands noms
pour justifier le racisme et parmi les philosophes
actuels, il y a aussi des gens qui sont parfaitement
racistes. Donc oui, il y a un racisme qui
traverse la société mais il y a un usage du racisme
par les élites qui est destiné à protéger
leur place et à écarter les minorités. L’affaire Ali
Soumaré est un cas d’école. On a utilisé tous les
clichés racistes pour le mettre à l’écart. Il était
tête de liste, il était en passe de gagner, alors
ils ont sorti tous les trucs de « banlieue » pour le
dégager : casier judiciaire, etc. Et puis le racisme
aujourd’hui sert à occuper les Français, on leur
dit « votre problème, c’est les musulmans » pour
qu’ils se détournent des vrais problèmes.

A lire

Racisme : mode d’emploi ,
de Rokhaya Diallo, éd. Larousse,
224 p., 17 €.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • bjr. je voudrais l adresse de l association de rokaya diallo .merci.bcp.

    idelkaid Le 19 octobre 2015 à 19:44
  •  
Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?