Accueil > Culture | Par Patrice Fardeau | 1er avril 1998

Roman

Après l’Année des chiens (1996), Anne Carrière publie le deuxième roman de Sadek Aïssat, la Cité du précipice. Naissance d’un écrivain algérien...

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Une cité qui porte trop bien son nom ; une mère, seule, qu’un mari a " oubliée " en mourant, après avoir été lui-même victime ; deux frères dont l’un a disparu, parcourant un chemin initiatique dont il espère le mener à l’imitation de son aîné... Ces quelques lignes suffisent : Sadek Aïssat n’est pas un " narrateur ", comme beaucoup aujourd’hui, plus ou moins talentueux, mais un véritable romancier. Ce n’est pas " l’histoire " qui compte - de ce type d’histoires que l’on raconte aux petits pour les endormir et qui font aujourd’hui les listes de best-sellers - que les odeurs. Car s’il est un personnage central, dans la Cité du précipice, c’est bien l’odeur, particulièrement celle de la mort, rencontrée à tous les coins de rue et dont on sait, quand on ne la voit pas, qu’elle observe, prête à bondir.

L’opacité du réel paraît être sans fin

Sans doute passe-t-on le plus de temps avec Boualem, seul et qui approche - pense sa mère - de l’âge où il ne pourra plus se marier. C’est qu’il a beaucoup à faire pour débrouiller l’écheveau de l’existence ; la sienne propre, celle de son frère ou de sa mère ; celle de telle ou telle voisine. L’opacité du réel paraît être sans fin, et la lumière du jour et son soleil chaud et aveuglant semblent répondre présents uniquement pour barrer les pistes. Aussi, parfois, afin de gagner quelque tranquillité, Boualem " ferme ses yeux dans sa tête ". Est-ce possible, quand on vit dans une cité, "mouroir tranquille et discret", emplie comme ailleurs des odeurs de mort et de haine et qu’on ne sait pas, en fin de compte, où est l’ennemi ?

Des repères pour une esthétique de la douleur

A peine a-t-on lu quelques pages qu’on se prend à songer à Camus. Cette idée sitôt venue, la référence à l’Etranger est explicite (p.41). L’auteur de la Peste n’était pourtant pas dans le même camp. Il s’agit donc d’une familiarité d’écriture. On pourrait tout autant penser à Kafka, tous les personnages de la Cité du précipice étant en quelque sorte coupables puisqu’ils sont, en permanence, menacés de mort sans qu’ils sachent pourquoi. Ces références européennes, toutefois, ne conviennent pas à l’oeuvre de Sadek Aïssat, dont l’écriture, bien qu’universelle, a plus à voir avec ses illustres devanciers Kateb Yacine, Mohamed Choukri et Mouloud Feraoun. C’est que son écriture est essentiellement faite d’images : " Comme l’eau d’un fleuve s’écoule en contournant les obstacles dans sa quête des étendues planes, le mouvement de sa pensée a dérouté ses douleurs " (p.122). N’était cette froideur apparente de l’écriture, qui ne reproduit que trop bien l’incompréhension face à une condamnation à mort taisant ses raisons, on pourrait qualifier le style de " flamboyant ". Malheureusement, seule la mort flamboie en l’occurrence et Hamid, qui espérait se posséder lui-même et maîtriser sa peur en imitant son frère idéalisé, le découvrira, en quelque sorte à son insu : " Il voulait fuir la mort, sa propre mort. Sa fuite l’a mené à une autre. Il est entré dans la haine sans la conscience d’avoir choisi le visage de sa mort. Lui avait le sentiment d’avoir domestiqué sa peur " (p.146). Entre Boualem et Hamid, quelle différence ? Seul le chemin " choisi ", peut-être : Boualem est torturé en prison, sans savoir pourquoi, cependant que Hamid manie la kalachnikov, gagné par les furies d’un compagnon : " Il avait entendu le jeune homme dire je me sens mal, j’ai envie de sang, ça fait longtemps que je n’ai pas égorgé " (p.138). Bien sûr, en pleine tragédie algérienne, on peut prendre la Cité du précipice pour un témoignage venu de l’intérieur. Mais c’est aussi beaucoup plus : un roman métaphysique, d’une métaphysique salutaire qui nous rappelle - à nous tous - ce que nous sommes et ce que nous pouvons, par rapport à quoi nous devons nous situer.n P. F.

Sadek Aïssat, la Cité du précipice, Anne Carrière éd., 165 p., 98 F

1. Neuf écoles d’architectures françaises participent à cette opération et accueillent chacune un écrivain : Jean-Claude Izzo intervient à Marseille, Emmanuel Hocquard à Bordeaux, Muriel Bloch à Lille, Hélène Bleskine à Nancy, Jean Rolin à Saint-Etienne, Annie Leclerc à Rennes, Hervé Prudon à Paris-La Villette et Leslie Kaplan à Paris-Villemin.

2. " Le moins est un plus ", expression de l’architecte allemand Mies van der Rohe, reprise notamment par l’Anglais Norman Foster, concepteur du Carré d’art de Nîmes." Ce qui est petit est beau ", a été dit par l’Américain Franck Lloyd Wright.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Du même auteur

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?