Accueil > Idées | Par Diane Scott | 1er septembre 2006

« Rome », le beau Dallas

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La philosophie antique est à la fête dans la culture populaire actuelle.

Aristote a bien dû faire la une de quelques hebdomadaires récents, et les titres des livres de Luc Ferry fleurent bon leur morale stoïcienne bien digérée : Apprendre à vivre ou Qu’est-ce qu’une vie réussie ? Les « penseurs antiques », comme Le Point les appelle, apprendraient à être « heureux malgré tout » et mettraient l’accent sur l’acceptation de ce qu’on ne maîtrise pas. On voit bien comment la dynamique économique peut tirer profit d’une vulgate de l’apprentissage de la « modification de soi » et combien une morale individuelle du « laisser-faire » peut être congruente avec l’idéologie actuelle, qui serine sur tous les tons qu’il n’y a décidément rien à faire, sauf à « s’adapter ». Le stoïcisme comme pommade idéologique du capitalisme tardif...

Heureusement rien de tout cela dans Rome, la dernière série de Home Box Office, HBO, sortie en 2005 aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, et sur Canal + depuis juin. A l’image, dit-on, des productions de la boîte américaine (Six Feet Under, Band of Brothers), la réalisation est soignée, très soignée, coûteuse, et concentrée : 12 épisodes au lieu des 24 habituels, 100 millions de dollars, un an de tournage, 5 hectares de décors à Cinecittà elle-même, des figurants entraînés militairement pour plus de vraisemblance, des comédiens britanniques venus du théâtre, bref, HBO et BBC2 se flattent d’avoir mis le paquet sur cette série de luxe.

Rome retrace l’histoire romaine de la fin de la guerre des Gaules à l’assassinat de César (de 52 à 44 avant J.-C.), soit les dernières années de la République. Trois pistes narratives y dialoguent : 1) l’histoire militaro-politique de l’Empire (la guerre contre Pompée et la montée au pouvoir de César), 2) les intrigues de cour et les affaires de cœur de l’aristocratie romaine, 3) le parcours de deux soldats de la XIIIe Légion, nommés dans le texte de la Guerre des Gaules et dont la série a fait ses têtes d’affiche, et avec eux, le portrait des quartiers populaires de Rome. Le tout dans un dosage assez réussi entre trois dimensions, le politique, l’aventure et le sentimental. Autrement dit entre trois genres, le film historico-politique, le péplum et le soap opera. Rome = intrigue politique + Gladiator + Dallas. Le tout sous une sauce massive de sexe et de sang.

Les producteurs se flagornent en effet d’avoir su restaurer la violence et la liberté de mœurs d’une civilisation qui nous est aujourd’hui étrangère. Le souci historique a bon dos, et l’on a bien sûr affaire à un art consommé de la recette commerciale, qui n’a rien à envier ni aux productions érotiques bon teint ni aux classiques du film gore. La présence parmi les scénaristes de John Milius, réalisateur de Conan le Barbare et scénariste d’Apocalypse Now est assez pour donner le ton. Les spectateurs français seront sûrement surpris de la franchise des scènes. Le triomphe de César au cours duquel Vercingétorix, conservé dans les prisons romaines à cette fin, fut exécuté, est exemplaire de cette logique : la caméra se détourne, toujours, mais ici plus tard qu’à l’accoutumée, du chef gaulois étranglé. A la perception géopolitique contemporaine, qui est celle d’une barbarie refoulée aux marges de l’Empire (guerres périphériques à l’Occident ; crises sociales aux frontières extérieures des centres de pouvoir), Rome montre le contraire : la barbarie est au cœur de l’Empire, les massacres de la lointaine Gaule ont autant d’équivalents dans les ruelles de Rome et au sommet de l’Etat. La douce idée que le monde va mieux présiderait-elle à l’ensemble ?

Le propre des blockbusters (1) actuels est d’associer une réalisation extrêmement soignée et inventive à des scénarios d’une pauvreté à pleurer, les derniers James Bond sont à cet égard exemplaires. Au crédit des producteurs de Rome, dont le coût est bien celui d’un blockbuster, il faut dire qu’il n’en est rien et que, pour une fois, l’intrigue est aussi complexe que la réalisation attentive. L’assassinat de César notamment ne peut être rabattu sur une lecture simplement « démocratique » (les défenseurs de la République volent au secours du régime en péril et assassinent le méchant tyran), ni sur une interprétation « de classe » (les patriciens veulent conserver leurs prérogatives politiques et tuent celui qui décentre la souveraineté). C’est là où le manichéisme fréquent des péplums a su être distancié.

Une seconde saison est prévue, sur la naissance de l’Empire donc, mais le projet d’une troisième saison a été écarté, car la production est trop lourde pour un succès insuffisant, disent-ils (2 à 3 millions de spectateurs). Comme souvent, le succès est plus une chose qui se décide qu’une chose qui se constate. Si tant est que la question soit là. Espérons néanmoins que HBO ne renonce pas à ses projets les plus ambitieux.

1. Film ou livre à grand succès.

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