Accueil > Monde | Entretien par Emmanuel Riondé | 25 juillet 2012

Rony Brauman : « Une intervention militaire ne ferait qu’alimenter la violence »

Rony Brauman,
professeur à Sciences
politiques et ancien
président de l’Ong Médecins
sans frontières, s’oppose à une intervention militaire étrangère en Syrie. Et récuse la fausse
alternative entre
cette option "lybienne" et
l’attentisme.

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Regards.fr : En mars 2011, vous vous étiez prononcé
contre l’intervention en Libye. Idem
aujourd’hui avec la Syrie. S’agit-il d’une
opposition de principe aux interventions
militaires occidentales ?

Rony Brauman : Non. Je n’ai pas une position anti-interventionniste
de principe et ne suis pas un pacifiste radical.
Je pourrais soutenir des interventions, et je l’ai
déjà fait par le passé, dans la mesure où elles ont
des objectifs clairs, qu’elles sont limitées dans le
temps et qu’un succès est possible. Par exemple,
au Timor en 1999 ou au Sierra Leone en 2000,
des interventions ont eu lieu, pour protéger des
populations et un gouvernement élu, qui ont été efficaces. Sur des territoires très limités, avec
un objectif limité, des interventions étrangères
peuvent être utiles.

Face à une situation de crise comme actuellement
en Syrie, quel recours reste-il ?

Cette région est en permanence au bord du précipice.
Aujourd’hui, il est clair qu’en Syrie, une intervention
militaire extérieure ne ferait qu’alimenter
une spirale ascendante de violence et aggraver
le problème. On doit s’abstenir d’intervenir militairement
et, malgré la tragédie, faire preuve d’un
minimum de distance et de froideur. Si on avait
une solution bénéfique pour l’économie de la vie,
même si elle était contestable juridiquement et
politiquement, bien sûr, je me prononcerais pour.
Mais je ne pense pas qu’en intervenant on limitera
le nombre de morts. Regardez la Libye, où a
eu lieu une intervention extérieure, un bilan officiel
du CNT fait état de 30 000 morts, et beaucoup
estiment qu’il est plus élevé. C’est déjà deux fois
plus qu’en Syrie.
Dans le cas syrien, on est en fait devant une
fausse alternative : la bonne solution – l’intervention
militaire – serait inatteignable à cause
de ces « salauds de Russes » ; et on serait donc
condamné à l’attentisme. Mais cette équation est
fausse car la solution militaire, je l’ai dit, n’en est
pas une. À moins de croire, comme BHL, que
le monde est simplement divisé entre gentils et
méchants et qu’il faut en finir avec les méchants.
À partir de là, les recours, c’est utiliser l’ensemble
des moyens non-militaires à notre disposition, étatiques
et non-étatiques : embargo sur les armes,
sanctions économiques, la CPI si c’est possible,
les condamnations répétées. Et pour la société
civile, l’éventail des manifestations, protestations,
tribunes, pétitions, etc.

Armer la résistance ?

Cela fait courir le risque de voir les armes tomber
dans des mains qu’on préférerait ne pas voir
armées et il peut y avoir un engrenage. Mais je
considère que la question est légitime, elle reste
dans les limites des solutions qui peuvent être
envisagées. D’autre part, on sait que des armes
arrivent déjà, même si ce n’est pas massivement,
du Qatar et de l’Arabie Saoudite.

Quelles cartes peuvent jouer les organisations
humanitaires alors que le pouvoir
à Damas refuse aux ONG le droit
d’accès sur son territoire ?

Celles de la ténacité et d’une certaine audace.
La ténacité, c’est ne pas se décourager, continuer
sans relâche de voir les Russes, les Libanais
pour tenter, par leur biais, d’influencer
Damas et le convaincre de laisser entrer des
convois humanitaires. Et l’audace, c’est pénétrer
clandestinement dans le pays, avec la guérilla,
comme nous l’avons fait par le passé dans
d’autres pays. MSF a déjà envoyé des missions
à Homs et Idlib. Mais c’est très dangereux pour
les équipes chirurgicales et pour les blessés,
car les centres de soins et ceux qui s’y trouvent
sont visés, ciblés. C’est une stratégie adoptée
par le régime syrien. On continue donc de voir
ce que l’on peut faire à la faveur de changements
de rapports de force, même minimes, sur
le terrain. Mais l’humanitaire ne résoudra jamais
ce type de situation.

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