Accueil > Monde | Portrait par Christelle Gérand | 10 septembre 2012

Russ Feingold, le courage politique

Il a beau critiquer Barack Obama, le Président en a fait l’un de ses
représentants nationaux. Grande gueule, iconoclaste, le démocrate
ultra-progressiste représente une liberté de parole respectée
aux États-Unis.

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Seul contre tous. Russ Feingold est
connu du grand public pour être
l’unique sénateur à avoir voté contre
le Patriot Act en 2001. « J’aurais
aimé voter pour,
dit-il aujourd’hui,
mais mon travail est de faire ce qui me semble
juste, pas d’être intimidé par le nom de la loi.
 »
Les autres sénateurs ont « manqué de courage  »,
estime-t-il, à un moment où « tout effort pour
protéger les libertés civiles
 » était vu comme un
« signe de faiblesse ».
Après que l’administration Bush ait enterré de
nombreuses libertés individuelles au nom de la
sécurité, alors que les cendres du World Trade
Center étaient encore chaudes, Russ Feingold
n’a pas baissé les bras. Il a continué à proposer
des amendements à chaque fois que les
dispositions les plus controversées du Patriot Act
arrivaient à expiration. Sans haranguer la foule,
sans emphase, plus à la façon d’un professeur de
droit expliquant méthodiquement les implications
de chaque alinéa.

Un progressiste

Mais sous Bush comme sous Obama, la plupart
des démocrates n’ont soutenu aucune de ses
propositions de réforme. De 1993 à 2011, en
tant que sénateur, et de 1983 à 1993, en tant que
gouverneur du Wisconsin, il a toujours été trop
progressiste pour ses pairs, mais aussi toujours
très respecté, par les démocrates comme par
les républicains. Il incarne la liberté de parole en
politique. Faisant bon usage du First Amendment,
il n’épargne ni l’orthodoxie du Parti ni Obama.
« C’est une chose que les actions de Bush en
matière de libertés civiles aient été aberrantes.
C’est beaucoup plus dangereux qu’elles soient
réaffirmées par un Président progressiste comme
Obama. On peut en vouloir au Congrès pour de
nombreuses choses,
poursuit-il, mais ce n’est
pas une excuse pour Obama, qui n’a pas fait de
déclaration ferme sur ce qui n’allait pas, et sur
le fait que la Constitution et les libertés civiles
réclamaient quelque chose d’autre.
 »
C’est pour «  réveiller » aussi bien le Président
que les sénateurs, députés et simples citoyens
sur l’importance d’être vigilant sur les intrusions
constitutionnelles au nom de la lutte contre le
terrorisme qu’il a publié en février le best-seller
While America sleeps. A wake-up call for the
post 9/11 era
.
C’est pourtant cet homme qui ne cesse de le
critiquer qu’a choisi Obama pour être l’un de ses
35 représentants nationaux en vue de l’élection
de novembre. Par amitié et par tactique, ensuite.
Le démocrate intègre et progressiste est l’un
des rares à pouvoir attirer le vote des jeunes,
notamment ceux des mouvements Occupy.
Dénoncer Obama tout en le représentant ?
Feingold n’y voit pas ombrage. « Nous sommes
tout de même d’accord à 95 %. Je suis très fier
de lui pour avoir amélioré notre système de santé
pour la première fois depuis 70 ans. Je trouve
qu’il a eu une bonne politique économique.
Et surtout, c’est le seul qui peut nous aider à
nommer un juge de la Cour suprême qui puisse
annuler Citizens United.
 »

Un incorruptible

Citizens United ? L’autre grand combat de Russ
Feingold. Depuis ses débuts en politique, il veut
nettoyer les écuries d’Augias du financement
politique américain. Or Citizen United, c’est la loi
passée en 2010 qui autorise les fameux Super
PACs, ces comités politiques qui récupèrent les
dons d’entreprises et de syndicats et l’investissent
en campagne pour le candidat qui défend leurs
intérêts. Ils se chargent du sale boulot, c’est aux
Super PACs que l’on doit les publicités minées
d’attaques personnelles contre l’adversaire. Non content de restaurer le pouvoir des PACs,
Citizens United l’a carrément renforcé. Ainsi
avant 2010, les contributions étaient limitées
à 5 000 dollars. Dorénavant, particuliers et
entreprises peuvent donner sans aucune limite.
Barack Obama avait alors stigmatisé cette
décision en disant qu’elle « ouvrait les vannes
aux intérêts particuliers – y compris des
entreprises étrangères – qui peuvent dépenser
sans limite pour influencer nos élections
 ». Mais
deux ans plus tard, il exhorte ses soutiens à
donner massivement à son Super Pac, Priorities
USA Action. Un retournement de veste épinglé
par Russ Feingold. « Le président a tort, tranche-t-il. Accepter l’argent des Super PACs après les avoir décriés est une mauvaise
décision. Obama danse avec le Diable.
 »
Quant à la Cour suprême, elle est «  devenue
le bras armé des entreprises
 ». Le nouveau
système de financement est une « légalisation
de la corruption
 » et du « trafic d’influence ».
Une dérégulation totale jamais vue depuis
plus de cent ans.
La décision de la Cour suprême ne pouvait
qu’attirer les foudres de l’intègre sénateur, mais
elle venait en plus retoquer une loi qu’il avait mis
sept ans à faire passer. Le Mc Cain-Feingold
Act
, effectif en 2002, lui avait valu de décrocher
le Prix du courage politique en 1999. Cette loi
limitait les contributions dites de soft money, ces
sommes importantes données par les entreprises
à certains candidats, qui échappent au contrôle
de la Commission électorale fédérale. Elle
régulait également les dépenses engagées en
matière de publicité influençant la campagne de
façon indirecte, en mettant en cause certaines
mesures, mais sans appeler ouvertement à voter
pour tel ou tel candidat. Toute publicité de ce
type était interdite si elle était financée par une
entreprise ou un syndicat.

Un pacifiste

Russ Feingold prophétise : «  Une explosion de
la corruption amènera des changements
. » Mais
pour éviter le pire, il incite les Américains à voter
pour Obama, le seul à vouloir revenir sur cette loi,
même s’il utilise aujourd’hui l’argent des Super
PACs par pragmatisme. Il faut dire qu’au-delà de l’éthique, ce système n’avantage pas financièrement
les démocrates, soutenus par beaucoup
moins d’ultra-riches que leurs adversaires républicains.
Dans l’un de ses messages aux donateurs,
Barack Obama en convient : « Nous n’avons pas
comme Romney l’avantage de pouvoir compter
sur les groupes d’intérêt et les gros donateurs
(…) alors battons-nous à fond.
 »
Autre point de divergence avec Obama : le
Moyen-Orient. Russ Feingold a été le premier
sénateur à exiger un retrait des troupes d’Irak dès
2005, puis d’Afghanistan en 2009. Il s’expliquait
à l’époque, brisant l’un des plus gros tabous
de Washington : « Notre présence accroît
l’extrémisme et l’antiaméricanisme
. » Il appelait
non seulement à un agenda, mais aussi à « une
vision publique de ce que nous avons l’intention
de faire
 ». Aujourd’hui, la plupart des démocrates
sont finalement d’accord avec lui.
Il estime que le Président « a fait une erreur
en augmentant le nombre de soldats en
Afghanistan
 ». Si 34 000 soldats étaient
déployés en Afghanistan lorsque Barack Obama
a été investi, il en a en effet envoyé 66 000
supplémentaires. Selon Russ Feingold, « Obama
commence à réaliser que nous devons partir
d’Afghanistan
 ». Il a d’ailleurs renvoyé 10 000
soldats au bercail en 2011 et prévoit d’en
renvoyer 23 000 en 2012. Sous la pression de
l’opinion publique et de pacifistes comme Russ
Feingold, il commencerait aussi à pencher vers
«  une approche plus intelligente, moins militaire ».
Espérons que le temps lui donne raison.

Les entreprises les plus généreuses

Pro Barack Obama
 Microsoft corp (Informatique)
387 395 $
 University of California (Éducation)
330 258 $
 DLA Piper (Droit)
306 727 $
 Google Inc (Informatique)
$271 300
 Sidley Austin LLP (Droit)
$257 296
Pro Mitt Romney
 Goldman Sachs (Banque)
$593 080
 JP Morgan Chase&Co (Banque)
$467 089
 Bank of America (Banque)
$425 100
 Morgan Stanley (Banque)
$399 850
 Credit Suisse Group (Banque)
$390 360

Les principaux PACs et leur budget

 Operating Engineers Union
(syndicat représentant le secteur de la
construction) a récolté 2 374 475 dollars
pour Barack Obama
 Honeywell International
(secteur de l’aérospatial et de la Défense) a
récolté 2 267 854 dollars pour Mitt Romney
 National Beer Wholesalers Association
(distributeurs de bière) a récolté
2 179 000 dollars pour Mitt Romney
 National Association of Realtors
(association des agents immobiliers) a récolté
2 054 786 dollars pour Mitt Romney
 AT&T
(télécommunications) a récolté
1 900 500 dollars pour Mitt Romney
 American Federation of State, County
and municipal employees

(syndicat de fonctionnaires) a récolté
1 848 725 dollars pour Barack Obama
 American Association for Justice (association
d’avocats) a récolté 1 831 500 dollars
pour Barack Obama
 Brotherhood of Electrical Workers
(syndicat de l’industrie électrique) a récolté
1 830 700 dollars pour Barack Obama
 Lockheed Martin
(aérospatial, Défense, Sécurité) a récolté
1 709 500 dollars pour Mitt Romney
 American Bankers Association
(banques) a récolté 1 686 450 dollars pour
Mitt Romney

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