Accueil > Monde | Par Guylaine Saffrais | 1er février 2004

Russie, génération Poutine

Vladimir Poutine réforme par la « dictature de la loi ». Entreprise au service de l’intérêt général ou plan de redistribution du pouvoir et des richesses au sein des nouvelles élites dirigeantes ? Tour d’horizon avant l’élection présidentielle de mars.

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Comme ses collègues professeurs de langues étrangères, Marina votera pour Vladimir Poutine le 14 mars prochain. Vue d’ici, sa décision garde comme un goût étrange. Amer aussi. Marina, c’est la génération Gorbatchev qui vécut l’enthousiasme de la parole retrouvée. Figure active du mouvement rock contestataire, fille d’intellectuels, elle veut croire au calme retrouvé, à la « normalité » après le chaos des années quatre-vingt-dix. « On peut critiquer l’autoritarisme du pouvoir de Vladimir Vladimirovitch », admet-elle, mais « au moins, depuis qu’il est président, nous touchons nos salaires. La situation est stable. Nous avons même été augmentés et notre caisse de retraite fonctionne. Les profs ont maintenant un vrai statut, on est reconnu. Et puis, maintenant, je peux enfin respirer, penser à l’avenir », ajoute-t-elle. A trente-cinq ans, cette jeune mère de famille qui élève seule son enfant a connu les petits boulots, la débrouille grâce aux réseaux amicaux et familiaux. De cours privés en passant par le marché des échanges d’appartements, elle a continué sa thèse. Aujourd’hui, elle enseigne le français. Alors, la guerre en Tchétchénie, la mise au pas des médias et quelques libertés bafouées, c’est le prix à payer. Comme la majorité des Russes, elle reste séduite par le discours présidentiel qui promet le retour à la dignité du pays, transformé en bateau ivre sous Boris Eltsine. Une grande partie de la société vit dans un tel état de vulnérabilité qu’elle aspire à l’ordre.

Aspiration qui n’a pas été contredite en décembre dernier, lorsque la population envoya majoritairement une masse de députés « du président » à la Douma, la chambre basse du parlement, lors des dernières législatives (voir encadré). Un véritable raz-de-marée de Russie unie, surnommé le « parti présidentiel », qui siège désormais avec la majorité constitutionnelle. Mais si ces élections renforcent bel et bien le pouvoir de Vladimir Poutine, quel est l’enjeu de la présidentielle de mars prochain, dont les résultats font, d’ailleurs, peu de doute ? Après une décennie de transition « démocratique » chaotique où le quotidien de la majorité ne s’est pas amélioré et les inégalités sociales se sont creusées, la Russie glisse-t-elle aujourd’hui vers un nouveau despotisme ?

Le verrouillage tous azimuts de la société civile. Au nom de la puissance russe, l’idéologie de la renaissance de l’Etat est devenue depuis quatre ans la formule quasi magique - en tout cas, fédératrice - du Kremlin. Son chef est parvenu à incarner tant la force de l’Etat que la puissance de son pays en surfant sur la nostalgie de ces deux valeurs historiques et nationales. Mais dans cette « démocratie dirigiste » qui allie libéralisme économique et autoritarisme politique, le pays se situe bien loin d’un Etat de droit, respectant et faisant respecter la loi. Derrière les mots d’ordre de « verticale du pouvoir », de la « dictature de la loi » et de la « démocratie dirigée », le nouveau cadre politique témoigne en fait du désir d’une prise de contrôle totale.

En effet, cette reconstruction qui prétend rendre son rang à la Russie, assainir l’Etat des influences mafieuses et redistribuer la richesse passe pour l’instant par un verrouillage tous azimuts des piliers de la société civile. L’indépendance des médias comme de la Justice, soumise aux volontés de l’exécutif, le recentrage des régions et du parlement, la guerre en Tchétchénie sont autant de balises qui jalonnent la dérive impériale et autoritaire du pouvoir. Pour Alexeï Venediktov, rédacteur en chef depuis six ans de la station Echo de Moscou, l’un des rares médias indépendants, l’étau se resserre. « Je sens que ma radio est menacée depuis quatre ans », avec l’arrivée aux affaires de Vladimir Poutine pour lequel « un journaliste n’a pas de fonction civique... forcément réduit au rôle d’instrument de telle ou telle force ». Le journaliste rappelle, d’ailleurs, qu’avant de s’en prendre aux oligarques de l’aluminium ou du pétrole, le chef de l’Etat avait remis au pas, en 2000, la chaîne de télévision privée NTV, très critique notamment à l’égard de la conduite des opérations « antiterroristes » en Tchétchénie. Dans la foulée, le gouvernement avait œuvré à la fermeture de la chaîne TV6 l’année suivante puis TVS en 2003. Il n’existe donc plus aujourd’hui de chaîne indépendante et capable d’émettre sur tout le territoire. Pendant les législatives, les médias télévisés ont d’ailleurs clairement favorisé Russie unie au détriment du Parti communiste, perçu comme son principal adversaire.

La méthode se décline à l’identique dans la sphère économique. Ceux qui contestent l’autorité présidentielle s’exposent à l’application de la loi au pied de la lettre, à la violence d’un droit utilisé de façon discrétionnaire. C’est le cas de figures emblématiques comme l’ex-

éminence grise du Kremlin, Boris Berezovsky, du banquier et patron de presse, Vladimir Goussinki, tous deux exilés. Le plus riche d’entre tous, Mikhaïl Khodorkovki, se trouve sous les verrous depuis novembre 2003. Pour Gilles Favarel-Garrigues, spécialiste de la délinquance financière, l’arrestation du patron de Ioukos revèle les liens complexes entre le pouvoir et les « nouveaux capitalistes ». « Le maître du Kremlin excelle dans l’art de contrôler les oligarques sans se les aliéner. »

« C’est la restauration... » En monopolisant le pouvoir politique, Vladimir Poutine fixe désormais les règles du jeu, à tous. Comme la Douma, la chambre haute (Conseil de la Fédération) est aussi complètement acquise aux projets présidentiels. Dès son accession au Kremlin, Vladimir Poutine a cherché à limiter le pouvoir des gouverneurs, élus comme lui au suffrage universel. En privant les gouverneurs et les présidents des Douma régionales du droit de siéger au Conseil de la Fédération, le chef de l’Etat a ainsi écarté les détenteurs du pouvoir local des institutions fédérales tout en conservant une Chambre dans laquelle les intérêts sont devenus fragmentés. Car depuis la réforme du mode de composition du Conseil de la Fédération, gouverneurs et présidents des Douma ne peuvent plus que nommer des personnalités, en général des représentants des intérêts économiques régionaux qui poursuivent par ailleurs les activités de lobbying que menaient les sénateurs pendant les années quatre-vingt-dix. Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui, le Conseil de la Fédération dispose de prérogatives plus étendues que celles de la Douma. Les sénateurs désignent désormais les juges au Conseil constitutionnel, à la Cour supérieure d’arbitrage - compétente pour les litiges économiques - à la Cour suprême - pour le pénal - et enfin, nomment le Procureur général.

Mais il est frappant de constater à quel point le chef de l’Etat cherche à maîtriser la société civile en tentant d’établir des courroies de transmission. Concernant les syndicats, le pouvoir tente de disposer d’un interlocuteur unique dans chaque corps professionnel. Quant aux organisations non gouvernementales, elles sont priées d’adhérer à la plate-forme unique, censée relayer leurs revendications. Celles qui n’y adhèrent pas, comme souvent les ONG de défense des droits humains - déjà stigmatisées d’être les sous-marins de l’étranger qui les finance - subissent des attaques en justice. Même l’institut d’étude de l’opinion publique, le Vtsiom, a fait les frais l’été dernier des velléités de contrôle de l’administration présidentielle. « C’est la Restauration » dit, désabusé, un ancien dissident. Pour Viatcheslav Igrounov, l’un des membres fondateurs du parti démocratique Iabloko, « c’est la fin de la période ouverte par Gorbatchev ». Est-ce pour autant que toute contestation est étouffée ? On peut en douter. Plus sûrement, on peut imaginer que cette attitude engendrera un désintérêt accru, parmi la population, pour le politique en général, déjà bien entamé.

Les enjeux d’un second mandat. La future élection présidentielle - qui se déroule tous les quatre ans - ne recèle pas vraiment d’enjeux. C’est d’ailleurs ce qu’ont pensé les dirigeants du LDPR, l’ultranationaliste Vladimir Jirinovski, ou encore Guennadi Ziouganov, du Parti communiste, en retirant leurs candidatures, tant il semble que Vladimir Poutine passera dès le premier tour. Par contre, la poursuite des projets politiques du chef de l’Etat, elle, questionne. Réaliser la réforme des administrations, lutter contre la pauvreté et encore régler la question tchétchène sonnent comme de véritables défis.

Car c’est du côté des administrations et des élites régionales que résident les principales sources de résistance au projet présidentiel. Primordiale dans l’agenda des réformes à conduire, la réforme de la fonction publique reste une tâche herculéenne. Il ne s’agit pas moins de définir les attributions de chaque service, voire de chaque agent, les modalités de transmission des injonctions hiérarchiques et le contrôle de l’application des décisions. Les nouvelles règles de recrutement, de rémunération, de progression des carrières s’inscrivent donc obligatoirement dans la durée. Un temps long, que Vladimir Poutine sera peut-être tenté de ponctuer d’opérations coups de poing afin de souligner sa volonté de lutter contre la corruption. Des initiatives bien orchestrées et médiatisées pour démontrer les avancées de cette lutte, véritable obsession du gouvernement, temporiseront la lente réforme de fond des administrations.

La réforme de la propriété foncière, des retraites, comme de la fiscalité contribuent sans conteste à la modernisation du pays et pérennise la légitimité du président. Mais si le bilan économique est globalement positif (6,5 % de croissance en 2003, un PIB qui grimpe de 5,7 % par an en moyenne depuis 1998), l’embellie restera éphémère tant que l’Etat ne deviendra pas un Etat de droit. Le pays en est loin. G. S.

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