Accueil > Monde | Par Eric Simon | 1er décembre 2007

Russie : retour de l’empire

Les élections législatives du 2 décembre en Russie devaient confirmer la popularité de Vladimir Poutine et l’emprise du parti présidentiel Russie unie sur l’ensemble de la Douma. Dans un pays cadenassé où la population est manipulée par des médias aux ordres, où toute opposition est asphyxiée, le pouvoir surfe sur la nostalgie d’une nation impériale.

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Si l’on veut dater l’avènement de la « nouvelle » Russie, après la période démocratique (qui s’étire de 1991 à 2000 environ), il faut sans nul doute choisir le déclenchement de la seconde guerre en Tchétchénie, en août 1999. C’est par la guerre que Vladimir Poutine, quasi inconnu de ses concitoyens, deviendra président en sept mois. C’est aussi par elle qu’il entamera le contrôle des médias et de la population, forgeant l’unité nationale dont il a besoin autour de l’Etat.

Installé au Kremlin après un passage à la tête du FSB, l’héritier du KGB, en 1998, le président russe s’est rapidement entouré d’un groupe d’« anciens » des services, ou natifs de Saint-Pétersbourg, comme lui. D’après la sociologue Olga Krychtanovskaïa, plus des trois quarts des membres de l’élite au pouvoir sont ou ont été des « siloviki »,membres de l’ancien KGB ou du FSB, contre 5 % sous Eltsine. Ils sont présents partout, à la tête des régions ou dans les conseils d’administration des grandes entreprises. Olga Krychtanovskaïa et d’autres analystes estiment d’ailleurs que Vladimir Poutine ne dirige que comme faisant partie d’une junte dont seraient membres les intimes, et où le processus de décision fonctionne au consensus. En font partie le chef du FSB Nikolaï Patrouchev ; Igor Setchine, chef du cabinet présidentiel, présidant la compagnie pétrolière Rosneft ; le conseiller Viktor Ivanov, qui contrôle plus de 60 entreprises liées à la défense ; son homonyme Sergheï Ivanov, vice-premier ministre chargé du complexe militaro-industriel et président de la principale entreprise aéronautique. Un deuxième cercle de proches garde un rôle clé dans les secteurs stratégiques, énergétique et bancaire, dont le vice-premier ministre Dmitry Medvedev, président du conglomérat Gazprom.

Un KGB nationaliste

Ces hommes sont tous de la génération entrée au KGB sous la direction de leur mentor Youri Andropov (1914-1984), qui souhaitait une modernisation du système soviétique, principalement économique, pour rattraper son retard sur l’Occident. Son poulain Mikhaïl Gorbatchev les mettra en place, mais sur un mode d’ouverture politique annonçant l’ère démocratique de Boris Eltsine.

M. Poutine et ses camarades « guébistes » ont pris acte du chaos généré par l’avènement d’un capitalisme sans frein en Russie, accolé aux réformes démocratiques. Ils ne sont pas nostalgiques du communisme ; ce qu’ils retirent de la période soviétique, c’est l’empire et la puissance qu’il convient de restaurer : « L’implosion de l’Empire soviétique a été la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle », avait déclaré Vladimir Poutine.

Pour lui, il s’agit de créer un véritable nationalisme d’Etat : retour à l’hymne soviétique, restitution du drapeau rouge à l’armée, les bustes de Staline éclosant un peu partout en Russie afin de mieux célébrer l’image du grand chef d’Etat... Dans le même temps, on assiste à une égale reconnaissance de la période tsariste, par l’instauration d’une nouvelle fête dite de « l’unité nationale », le 4 novembre : elle célèbre la libération du territoire et la victoire sur les Polonais en 1612, prélude à l’avènement de la dynastie des Romanov. Exit la commémoration d’octobre 1917 : il s’agit d’assurer une impression de continuité nationale, par une vision historique sans aspérités et sans « repentance ».

Si ces initiatives, dûment médiatisées, redonnent du sens à une population déboussolée depuis la fin de l’ère soviétique, elles donnent aussi la part belle aux courants nationalistes, voire ouvertement fascistes. Le racisme populaire, déjà important, ne connaît plus de limites ; les attaques contre les étrangers ou les têtes non slaves par des groupes nazis-skinheads se sont multipliés : entre janvier et fin octobre 2007, 270 agressions concernant 472 personnes se sont soldées par 53 morts, selon le centre d’observation des phénomènes nationalistes SOVA (1). Un chiffre en augmentation constante chaque année.

Pas de concurrents

La mise au pas des oligarques industriels et financiers n’a pas remis en cause les douteuses « privatisations pour deux sous » des années 1990, ni renationalisé les secteurs clés. Seuls ont été frappés ceux qui avaient un réel contrôle politique sur le pays, comme Boris Berezovski et Vladimir Goussinski, aujourd’hui exilés, ou ceux désireux de s’investir dans l’opposition, comme Mikhaïl Khodorkovski, patron de la compagnie pétrolière Ioukos, condamné à huit ans de camp. Son groupe a été démantelé et les morceaux sont passés sous contrôle du Kremlin... Gutzierev, autre oligarque, a demandé l’asile à la Grande-Bretagne en octobre dernier.

Cette reprise en main de secteurs entiers donne des résultats : début 2007, le produit intérieur brut (PIB) de la Russie a rattrapé son niveau de 1990. Après la dépression des années 1990, le pays a connu pendant six ans une croissance moyenne de 6 % par an. Et Dmitry Medvedev a été applaudi à Davos en 2007. Mais la réalité est moins rose : corruption générale, pauvreté endémique, disparités sociales immenses, et plus encore les différences entre Moscou et les régions... La loi controversée sur la monétisation des avantages en nature hérités de l’époque soviétique a soulevé, début 2005, un tollé populaire, principalement chez les retraités qui sont descendus dans la rue.

En 2003, les législatives avaient complètement évincé de la Douma les démocrates, assimilés aux catastrophiques réformes néolibérales, au profit des tendances nationalistes : parti communiste (KPRF) compris :, plus axées sur la nostalgie de l’empire que sur des préoccupations sociales qui ne dépassent pas le discours. Russie unie, le parti poutinien, a ainsi pu mener le bal législatif aux côtés de groupes à l’opposition très virtuelle. Et le renouvellement de ce mois de décembre devrait sans surprise confirmer cette tendance.

Verticale du pouvoir

Au niveau des institutions, s’est créée la fameuse « verticale du pouvoir », en fait recentralisation du pays ; un processus accéléré après la réélection de Vladimir Poutine, en mars 2004 : sept districts fédéraux sont découpés, et les gouverneurs régionaux seront dorénavant désignés par le président ; le scrutin uninominal aux élections législatives est aboli ; le seuil d’éligibilité pour les partis est élevé de 5 % à 7 %, refus de fait d’enregistrer les nouveaux partis, etc. L’opposition indépendante est neutralisée. Il ne reste que l’action de rue, ce que tente par ses « marches du désaccord », depuis décembre 2006, le mouvement l’Autre Russie, curieux patchwork de démocrates, de néo-staliniens, de bruns-rouges nationaux-bolcheviks et de quelques défenseurs des droits humains autour de Gary Kasparov, tous unis contre le régime. Les manifestations rassemblent quelques milliers de personnes. Provocations, matraques, amendes et arrestations sont en général sont au rendez-vous, contrairement à la presse, qui, elle, n’intervient que pour dénigrer le mouvement...

La chasse aux oligarques a en effet permis la prise de contrôle de la quasi-totalité des médias, rachetés par des structures d’Etat ou contrôlés par lui, comme Gazprom. Un contrôle partiel existait déjà, « justifié » par les opérations en Tchétchénie. Quelques rares titres, comme Novaïa Gazeta ou la radio Ekho Moskvy, gardent une grande liberté de ton. Mais leur audience est limitée à quelques cercles de l’intelligentsia critique et ils ne peuvent jouer les faiseurs d’opinion. Seule Anna Politkovskaya, journaliste à Novaïa Gazeta, était assez connue et respectée pour tenir ce rôle. Un an après son assassinat, le 7 octobre 2006, on ne connaît toujours pas ni les véritables assassins, ni les commanditaires, malgré quelques arrestations très médiatisées... Quant au web, entre 20 % et 40 % de la population seulement y a accès.

Les ONG ne sont pas épargnées et sont soumises à un contrôle tatillon. Le moindre écart, ou compris comme tel, vaut dissolution. Les lois contre l’extrémisme, à la définition élastique, s’attaquent plus aux associations critiques du pouvoir qu’aux groupes nazis violents (2) ! Par ailleurs, des campagnes de diffamation insinuent que les associations de défense de droits de l’Homme sont des agents de l’étranger, les mettant en danger (3).

« Il est extrêmement important de maintenir le cap stable de notre Etat », a déclaré Vladimir Poutine, qui ne peut constitutionnellement pas se présenter pour un troisième mandat présidentiel en mars 2008. D’où les diverses stratégies consistant à présenter un, puis deux de ses proches, pour ensuite amener la candidature de son actuel premier ministre à l’ambition moins marquée que les précédents. Ou bien est-ce un jeu pour désorienter les observateurs, comme sa déclaration d’acceptation d’un poste de premier ministre ? Avec une Douma cadenassée, sa présidence du parti dominant Russie Unie, si on la compare à l’ancien rôle de secrétaire général du PC de l’URSS, lui laisse toute latitude de contrôle sur l’avenir politique du pays. Eric Simon

Paru dans Regards n°46, décembre 2007

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