Accueil > Monde | Par Guylaine Saffrais | 1er février 2004

« Russie unie est un parti créé par le haut »

Paradoxe : Russie unie est un parti qui promeut un pouvoir présidentiel fort alors qu’il concourt pour les législatives...

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Quelles sont les conséquences d’une Douma dominée par le « parti

du président » ?

Gilles Favarel-Garrigues : Le président domine entièrement la chambre basse encore plus complètement que pendant son premier mandat. Il peut bénéficier d’une majorité des deux tiers - qui pourrait le faire réélire - mais surtout, il pourra faire passer sans débat les nombreuses réformes inscrites dans son programme. Malgré l’émergence de Rodina et le succès inattendu du LDPR, le parti ultranationaliste, c’est la consécration de Russie Unie, qui mord sur le parti des élites des affaires, le SPS, et sur le Parti communiste.

Existe-t-il alors une menace

autoritaire ?

Gilles Favarel-Garrigues : Le chef de l’Etat emploie l’intimidation ou la violence pour parvenir à ses fins depuis son premier mandat. Et il ne s’en cache pas. Dès 2000, il annonçait que son pays intègrerait une « dictature de la loi » et ses principaux discours soulignent sa conviction selon laquelle la tâche primordiale pour le développement de la nation ne peut se concilier avec des méthodes démocratiques.

Qu’y a-t-il derrière cette idée de renforcement de l’autorité de l’Etat ?

Gilles Favarel-Garrigues : Le président russe a toujours indiqué que la restauration de l’autorité de l’Etat constituait la condition sine qua non de tout développement démocratique du pays à long terme. D’ailleurs le programme de Russie unie accorde la priorité à un « Etat fort » tout en déclinant d’autres objectifs tels que les libertés individuelles, la prospérité du pays, la justice sociale et la restauration du rang de grande puissance de la Russie. On se situe donc dans la phase de réalisation de cette étape préliminaire et le second mandat montrera les finalités du projet présidentiel. S’agit-il, comme il l’affirme, d’une entreprise au service de l’intérêt général justifiant cette phase d’autoritarisme, ou tout simplement d’un plan de redistribution du pouvoir et des richesses au sein des nouvelles élites dirigeantes ?

Comment peut-on définir ce parti, Russie unie ?

Gilles Favarel-Garrigues : D’abord par un paradoxe : un parti qui promeut un pouvoir présidentiel fort alors qu’il concourt pour les législatives. Mais notons que la liste de Russie unie rassemble à la fois des personnalités politiques de premier plan, à l’instar du maire de Moscou, et divers entrepreneurs, notamment du secteur pétrolier et même de Ioukos. Fort de 670 000 membres, il dispose en outre d’une organisation de jeunesse qui valorise un mode de vie sain et des valeurs patriotiques. Mais ce n’est pas le premier parti présidentiel. Boris Eltsine avait le sien, mais il n’a jamais égalé un tel succès.

Pour les Russes, Russie unie équivaut au parti « centriste ». Comprendre : proche du « centre » de décision, c’est-à-dire du président, de l’administration présidentielle et du gouvernement. Cette formation reflète en définitive le rôle des partis dans la Russie post-soviétique qui représentent des organisations de soutien aux personnalités politiques et non la défense des intérêts de tel ou tel groupe social. Comme la plupart des partis, Russie unie a été créée par le haut. Sa domination actuelle sur les autres formations conduit ces dernières à passer des alliances avec les détenteurs du pouvoir.

N’y a-t-il alors jamais eu un

pouvoir parlementaire en Russie

post-communiste ?

Gilles Favarel-Garrigues : En fait, on peut considérer que la Russie a connu une période relativement plus démocratique au tournant des années quatre-vingt-dix. Mais l’assaut qu’a lancé Boris Eltsine contre le parlement, en 1993, a sonné le glas des illusions dans ce domaine. Or, la Constitution actuelle a été précisément adoptée dans ce contexte qui décrédibilisait l’institution parlementaire. C’est pourquoi l’architecture constitutionnelle russe donne au président une telle prééminence dans le jeu politique fédéral. La plupart des observateurs russes parlent d’ailleurs de « régime super-présidentiel ». Il s’agit donc d’un héritage, qui de fait convient parfaitement au projet de Vladimir Poutine.

Avec qui gouverne le chef

de l’Etat, existe-t-il un « système

Poutine » ?

Gilles Favarel-Garrigues : On a coutume ici de penser qu’il n’est entouré que d’ex-agents du KGB mués par l’appétit de revanche sur les oligarques qu’ils honnissent. C’est partiellement vrai. Mais son entourage est aussi composé de juristes, d’entrepreneurs, que le chef de l’Etat a rencontrés lorsqu’il était en charge des relations économiques extérieures de la mairie de Saint-Pétersbourg. Et malgré l’arrestation d’hommes d’affaires emblématiques, nombre d’entre eux qui ont prospéré sous l’ère Eltsine demeurent bien en cour. Donc, si on entend par « système Poutine » les modalités de réalisation de ses projets politiques, on constate qu’une de ses principales armes tient dans l’exploitation de la vulnérabilité légale des élites dirigeantes. Le fait que tous ceux qui ont accumulé du pouvoir ou des richesses l’ont fait par des pratiques illicites, lui procure un levier puissant d’intimidation.

Propos recueillis par Guylaine Saffrais

* Gilles Favarel-Garrigues est chercheur CNRS au CERI (Centre d’études et de recherche internationales), auteur, avec Kathy Rousselet, de la Société russe en quête d’ordre, février 2004, Autrement.

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