Accueil > Société | Par Pierre-Louis Marger | 1er décembre 1996

Santé publique

L’organisation de la lutte contre le sida ne peut ignorer la nécessité d’un large débat public. Sur son financement et sur toutes les questions de société que soulève la pandémie.

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L’échec du sidaction de cette année 1996 s’est traduit par une réduction des ressources des associations de lutte contre le sida. Peut-on continuer ainsi ? Aurons-nous enfin un débat entre tous, au grand jour, non seulement sur le sidaction mais sur l’ensemble de la lutte contre la maladie ?

Déjà en 1994, l’initiative des chaînes de télévision et d’" Ensemble contre le sida " avait soulevé bien des interrogations. Comment a été réparti l’argent recueilli ? Qui, et sur quels critères, en a décidé ? A-t-il été utilisé en fonction des engagements ? En 1996, il y eut des réponses mais pas de débat public. Et pourtant, entre temps, le scandale de l’ARC avait éclaté. Il aurait été prudent de la part des responsables d’" Ensemble contre le sida " d’accepter le débat que demandaient d’autres organisations. Leur refus a accru la méfiance contre des méthodes fondées sur un unanimisme apparent, méfiance accrue par un discours unique diffusé dans le cadre d’un programme unique, commun aux chaînes de télévision, imposé aux téléspectateurs sur la base d’un consensus présenté comme oecuménique.

L’échec s’annonçait. Il ne réjouit personne. C’est la lutte contre le sida et la mobilisation militante qui en subissent le contrecoup. Par le manque à gagner, qui met en cause la vie des associations et les initiatives qu’elles avaient engagées. L’intervention du président d’Act Up, co-organisateur de cette initiative, dénonçant l’hypocrisie du discours lénifiant qui masque de graves problèmes, l’a fait apparaître comme le responsable de cet échec, pourtant prévisible par ailleurs.

La poursuite de la lutte reste indispensable, même si l’Etat continue à se désengager et à rejeter ses responsabilités sur des associations démunies de moyens. Deux aspects sont vraiment préoccupants : les financements ; les questions liées aux libertés, à la responsabilité individuelle dans la société.

L’évolution de la société associe plus étroitement qu’hier organisation sociale et vie personnelle, conduisant à placer des questions essentiellement privées au centre de débats publics. Elle pousse donc à agir plus fermement contre les discriminations, à favoriser le rassemblement des victimes et non leur opposition.

Les financements, eux, mettent en jeu des fonctionnements économiques et des choix politiques. Cela concerne non seulement la France, mais l’ensemble des pays. Les questions se posent à tous les niveaux : financement de la recherche publique et financement des laboratoires des multinationales ; profits de ces dernières en liaison avec les médicaments produits en fonction des marchés rentables ; organisation des soins ; équipement des hôpitaux ; dépistage du VIH ; conséquences du financement des associations sur leurs liens avec les pouvoirs publics et les laboratoires privés.

Si les humains passent après les facteurs économiques

Lors du procès du sang contaminé, le professeur Jacques Roux, directeur général de la Santé de 1981 à 1985, se trouvait au coeur des débats. Dans un livre publié en 1995, Sang contaminé. Priorités de l’Etat et décisions politiques, il écrit : " S’il est possible de tirer au moins une leçon de ce drame, c’est celle-là : il y aura de nouveaux drames chaque fois que les considérations humaines passeront après les considérations économiques."

Ce procès a mis au jour un des débats présents en 1981 lors de la préparation des Assises nationales sur la Recherche : le rapport entre les élus et les experts. La création à cette époque d’une commission auprès du Parlement s’est révélée insuffisante. C’est à tous les niveaux de la société qu’il faut développer le dialogue entre experts scientifiques, hommes politiques et l’ensemble de la population. Cela suppose une culture scientifique, technique, humaine accrue de tous les partenaires, cela suppose des structures de débat démocratique pour les choix scientifiques et techniques et pour la vie politique. La lutte contre la pandémie du sida suscite bien d’autres questions qu’on ne peut passer sous silence même si des tabous freinent un débat clair.

La France reste le pays d’Europe le plus atteint. Sa législation particulièrement répressive en matière de toxicomanies conduit à ce que la transmission du sida par voie intraveineuse donne une coloration coupable aux séropositifs. L’insistance de certains " bien pensants " à présenter les malades " innocents " que sont les enfants ou les hémophiles par exemple, accentue encore une opposition artificielle entre malades. En réalité, le sida est majoritairement aujourd’hui une maladie de la pauvreté. Elle frappe ceux qui sont aux marges de la société, ceux que la République n’a pas su intégrer. Par exemple, la prévention chez les prostituées est négligée. C’est aussi le cas dans les prisons.

Il est frappant de constater que l’expansion du sida sur la planète se calque sur le partage des richesses. La situation est dramatique en Afrique, en Amérique du Sud, dans certains pays d’Asie : 92% des malades se trouvent dans les pays pauvres. Cette dimension a été abordée, lors de la dernière fête de l’Humanité, lors d’une réunion de travail organisée dans l’Espace international à l’initiative de l’Association des communistes combattants du sida. Participaient à cette réunion des représentants de pays d’Afrique : Cameroun, Sénégal, Centre-Afrique, Mauritanie, Zaïre... Ce travail, à poursuivre, fait le lien entre l’Europe et l’Afrique, par l’intermédiaire de travailleurs immigrés, vivant en France, en Belgique...soumis à la colonisation, à l’exploitation et victimes du racisme. Une autre forme de coupure dans la société concerne les homosexuels. Elle se manifeste par l’homophobie, qui traduit le refus d’accepter des modes de vie non conformes aux normes dominantes. Là encore une réflexion sur la société devient urgente. Dans le cas des homosexuels, on peut avancer l’idée que leur rejet dans des " niches sociales " (quartiers, lieux, secteurs d’activité...) les conduit à multiplier des relations anonymes et multiples sans protection.

Aborder ces questions - et tenter d’y répondre - exige une conception nouvelle de la vie politique qu’il faudra bien redéfinir ensemble. Ce débat est encore aujourd’hui refusé par ceux qui ont organisé le sidaction cette année. Certaines associations de lutte contre le sida, comme Aides et Act Up, ne développent-elles pas des discours identitaires, communautaristes, à l’encontre de la tradition républicaine ? D’autres associations proposent une réflexion sur ces problèmes, à la recherche de nouvelles formes de lutte, qui associent plus de monde, qui responsabilisent les citoyens en débattant avec eux.

La crainte d’un échange au grand jour entre tous n’aura sûrement pas d’effet positif. Car si l’Etat doit impérativement prendre ses responsabilités, il ne faut pas renoncer à sensibiliser plus de personnes à une solidarité réelle, à une réflexion politique. Ce qui sera fait contre le sida jouera pour d’autres luttes à venir. On l’a vu pour les hémophiles et les transfusés. La lutte qu’il faut encore développer ne peut faire l’économie de l’ensemble des questions de santé publique - l’amiante cancérigène comme la défense de la sécurité sociale - en termes d’actions convergentes de tous.

* Président de l’ACCS (Association des communistes combattants du sida).

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