Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 26 août 2011

Sarkozy n’est pas Tripoli

Le président français entend capitaliser sur la chute du régime de Kadhafi qu’il considère en partie comme une victoire personnelle. Sarko, en nouveau sauveur des peuples arabes ? C’est oublier un peu vite que jusqu’à ce jour, sa politique dans la région n’a guère brillé par son audace. Petit rappel sélectif.

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Nicolas Sarkozy l’a annoncé mercredi 24 août : une conférence internationale pour débattre de l’avenir de la Libye aura lieu le 1er septembre à Paris, à l’initiative de La France et du Royaume-Uni. Ces derniers jours, à Istanbul et au Qatar, des représentants du Conseil National de Transition (CNT) libyen ont rencontré des diplomates européens. Et des actifs libyens devraient être rapidement débloqués. Bref, alors que des combats se déroulent toujours dans le pays et que Mouammar Khadafi reste introuvable, l’après a déjà commencé en Libye.

Et tout indique que le président français entend bien continuer à occuper une place centrale dans cette “aventure libyenne” où il a “assurément décelé la lueur d’un grand "retour" politique personnel, et au-delà, l’espoir d’un redéploiement stratégique de la France dans le monde arabe, en portant en flambeau la défense des valeurs”, note Nathalie Nougayrède dans un article du Monde consacré à “La guerre de Nicolas Sarkozy”.

Il est inconstestable que le chef de l’Etat a joué un rôle moteur dans l’intervention occidentale en Libye (menée sous mandat de l’Onu après l’adoption, le 17 mars par le Conseil de sécurité, de la résolution 1973) sans laquelle la chute du régime de Kadhafi n’aurait probablement pas eu lieu, en tout cas pas si tôt. Et quelle que soit la suite des évènements en Libye, personne ne regrettera le départ de l’un des plus vieux dictateurs du continent africain. Ce “succès” mérite cependant d’être observé avec nuance. Comme l’a écrit cet été l’historien Tzvetan Todorov dans Regards, l’intervention en Libye a confirmé, sans surprise, “le schéma messianique familier aux démocraties occidentales : elles considèrent que leur supériorité militaire leur attribue le droit de gérer les affaires du monde entier (…) et d’imposer aux pays mal notés les valeurs jugées par elles supérieures et, en pratique, les gouvernements estimés aptes à conduire la politique appropriée.” Des critiques du même tonneau avaient été formulées dès le début de l’intervention par Rony Brauman.

UPM, beaucoup de bruit pour rien

L’opération étrangère en Libye s’est déroulée dans un contexte radicalement différent de celui qui avait présidé aux interventions en Irak et en Afghanistan. Il s’est agit cette fois, non pas d’éradiquer le terrorisme ou de débusquer d’inexistantes armes de destructions massives mais de venir en aide aux rebelles libyens. Le troisième peuple, après les tunisiens et les egyptiens, à déclencher son intifada nationale dans un contexte d’effervescence régionale observée par le monde entier. L’occasion était trop belle. S’appuyant sur l’initiative du grand diplomate BHL - dont Pascal Boniface vient de rappeler opportunément dans un ouvrage (recensé dans le prochain Regards) à quel point le courage, l’engagement et la vista sont proverbiaux de Sarajevo à Kaboul en passant par les salons parisiens, bien sûr - Sarkozy y a vu un excellent moyen de se refaire une santé politique dans la région. Il est vrai que tout n’a pas été facile pour lui dans le monde arabe depuis le début de son quinquennat...

Impossible d’oublier : en juillet 2008, grand messe à Paris pour créer une Union pour la Méditerranée (UPM) annoncée depuis des mois. A posteriori, le casting est savoureux : C’est Hosni Moubarak qui se trouve aux côtés de Sarkozy pour accueillir les chefs d’Etat de la région. Bachar El Assad est l’invité d’honneur - il assistera le lendemain au défilé du 14 juillet - et c’est le président tunisien, Zine el Abidine Ben Ali qui à l’époque est pressenti pour prendre le secrétariat de la nouvelle structure... Un peu plus de deux ans plus tard, le 14 janvier 2011, c’est le départ précipité de ce dernier de la Tunisie qui marquera l’éclosion d’un possible “printemps arabe”, toujours en cours. Après tout le barouf de l’été 2008, on était en droit d’attendre une présence importante et offensive de l’UPM durant ce “moment méditerranéen” décisif. Pour produire de la médiation politique, du plaidoyer, de la concertation, par exemple. Mais rien. L’UPM, cette “belle idée dévoyéecomme l’avait considéré Thierry Fabre, cette structure régionale souhaitée et portée par le président français est de fait inopérante et, depuis le début, complètement absente des Intifadas arabes, ce qui est pour le moins paradoxal.

Aucun risques

Certes, ces révoltes, personne ne les a vu venir. Mais au moins certains responsables politiques occidentaux, Barack Obama par exemple, ont-ils rapidement pris des positions à peu près adéquates, invitant les dirigeants contestés à prendre le large. Côté français, en revanche, on a eu droit à MAM, dont les vacances tunisiennes et les vieux réflexes françafricains (sa proposition d’envoyer des policiers pour épauler la répression benaliste) symbolisent à merveille les ratés français de la séquence. On passera sur la nomination à Tunis, dans la foulée, du brillant ambassadeur Boris Boillon qui s’était auparavant fait remarquer pour son soutien à l’intervention américaine en Irak et se distinguera au lendemain de sa prise de poste en insultant une journaliste tunisienne. Résultat : trois jours de manifs non-stop devant l’ambassade de France à Tunis. Sarko et les siens chez les Arabes ? Du grand art.

En fait, au cours des quatre années écoulées, Sarkozy aurait pu, à plusieurs reprises, faire entendre une autre voix de la France au Proche et au Moyen-Orient. Guerre de Gaza, intervention en Afghanistan, printemps arabe, flotille de solidarité, etc. les occasions n’ont pas manqué qui auraient pu lui permettre de prendre des positions réellement favorables aux peuples arabes. Mais tout en s’agitant beaucoup, le président français, réputé à juste titre pour être un “ami intime” d’Israël (selon Shimon Peres, himself), n’a en fait pris aucun risque sur ce terrain. Ce n’est pas une surprise mais au moment où le président français s’avance en héraut de la libération libyenne, il n’est pas inutile de le rappeler.

Interrogé lundi matin sur Europe 1 au sujet de la mémorable visite de Kadhafi à Paris en décembre 2007 (une séquence surréaliste où l’on vit le gouvernement français se déchirer - Rama Yade ne voulait pas servir de “paillasson” - sous les yeux d’un dirigeant libyen, qui, vexé et échaudé, n’hésita pas à appeler les banlieusards parisiens à se soulever depuis sa tente plantée à l’hôtel de Marigny...), le ministre français des Affaires étrangères Alain Juppé a balayé la question d’un « autre temps, autres moeurs... » qu’il fallait oser, moins de quatre ans après l’évènement.

Autres moeurs, déjà ? On a surtout le sentiment qu’après tout ça, le président français tente de se refaire la cerise sur le dos de la Libye. Et ça (en plus quand on est en Nouvelle-Calédonie), c’est pas très joli et c’est pas Tripoli, Monsieur Sarkozy.

Sarko chez les Arabes

En octobre 2010, nous avions recensé la parution de l’ouvrage Sarkozy au Proche-Orient.

Tintin au Congo ? Presque. Le président français en Orient, c’est une politique souvent mal ficelée ( un "pragmatisme à la petite semaine" dont les "deux clefs majeures" sont "le sécuritaire et l’affairisme") soutenue par une vision essentialiste des rapports internationaux. Les auteurs (journalistes, universitaires...) décryptent les récentes péripéties de la diplomatie française au Proche-Orient : épousailles à contretemps avec les théories néo-conservatrices, lancement d’une Union pour la Méditerranée aux objectifs diffus, rapprochement avec Tel-Aviv... Le tout sur fond de mélange des genres permanent avec les obsessions sarkozyennes (immigration, sécurité, islam, etc). Dans la région, seul Israël, devenu "l’ami intime", a vraiment apprécié la séquence. Cohérent.

E.R.

Sarkozy au Proche-Orient , textes réunis par Farouk Mardam Bey. Actes Sud, coll. Sindbad "l’Actuel". Oct. 2010. 160 p. 17 €.

Extrait :
"(…) c’est seulement ou du moins essentiellement par rapport au conflit israélo-arabe qu’on était fondé pendant quelques années à parler d’une “politique arabe de la France”. Les admirateurs comme les détracteurs de cette politique n’avaient à l’esprit que l’attitude originale adoptée par de Gaulle à partir de juin 1967 et observée dans ses grandes lignes par ses successeurs. Rien d’autre ne distinguait vraiment la France de ses alliés occidentaux, ni l’approche régionale des problèmes, ni l’insouciance en matière des droits de l’homme, ni la recherche par tous les moyens, même les moins estimables, de marchés juteux. Sarkozy, lui, s’est débarassé de ce qui fondait “l’exception française” dans le monde arabe et il a gardé tout le reste.

Farouk Mardam Bey, dans son texte d’introduction “Du général de Gaulle à Nicolas Sarkozy, continuités et ruptures”.

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