Accueil > Résistances | Par Benoît Borrits | 8 mars 2012

SCOP, les salariés reprennent la main

Pour sauvegarder leur emploi, de plus en plus de salariés d’entreprises
menacées de liquidation contestent la gestion de leurs employeurs
et souhaitent reprendre leur société sous forme de SCOP.
Quand les travailleurs se réapproprient les moyens de production.

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La Tribune, Fralib,
SeaFrance, Paru-
Vendu
, Hélios…
Les annonces de
fermetures d’entreprises
se multiplient. Avec en
filigrane la question du maintien
des emplois. Jeudi 3 novembre
2011, le tribunal de commerce
de Lyon prononce la liquidation
de la Comareg, filiale du groupe
Hersant, qui publiait l’hebdomadaire
de petites annonces
gratuites ParuVendu. Au final,
1 650 salariés se retrouvent au
chômage un peu partout dans
l’Hexagone. À Lomme, dans la
banlieue lilloise, René Bétourné,
ancien propriétaire de l’entreprise
Inter-59 vendue à la Comareg
en 1989 explique : « Un
quotidien de petites annonces
a un coefficient de lecture extrêmement
fort qu’il fallait valoriser.
Le groupe Hersant n’a pas
compris le virage de l’Internet.
 »

Michel Durant, délégué syndical
CFDT dans l’entreprise,
conforte ces propos : « Cela
faisait des mois que, parce que
j’étais proche du terrain, je disais
la même chose que René
Bétourné. Mais nous avons
du supporter les décisions du
tribunal de Lyon qui n’écoutait
pas la base.
 »
Même son de cloche à
SeaFrance brutalement placé
sous les feux de l’actualité par
les déclarations de Nicolas
Sarkozy datant du 2 janvier
2012. Les salariés de cette
compagnie contestent le management
de Pierre Fa, le directeur
nommé en 2008 par la SNCF
 [1].

Autre région, autre problématique
 : Fralib à Gémenos,
dans les Bouches-du-Rhône. Il
ne s’agit plus cette fois d’une
entreprise en difficulté mais
d’un groupe très largement
bénéficiaire, Unilever, qui veut
fermer une usine de conditionnement
de thés et d’infusions et
mettre à la porte 182 salariés –
il l’avait fait quelques années auparavant
au Havre et à Poitiers.
Plutôt que de contester le plan
de « sauvegarde » de l’emploi
aux Prud’hommes, les salariés
vont plaider l’illégalité de ce plan au tribunal d’instance et
obtiendront gain de cause deux
fois de suite [2]. « Il est difficile de
justifier que la société Fralib
soit économiquement en perte
alors qu’elle n’a aucune autonomie
de décision
 », explique
Olivier Leberquier, délégué
CGT de Fralib. En effet, il y a
une dizaine d’années, Fralib
s’est retrouvée dépouillée de
toute autonomie, les achats
de matières premières et les
ventes étant réalisés par une
structure basée en Suisse…

Reprise en main

Que des salariés critiquent la
gestion de l’entreprise n’est
pas nouveau. Ce qui l’est, c’est
cette volonté d’aller au-delà, de
montrer qu’ils sont capables
de prendre leurs affaires en
main en préservant ainsi les
emplois. À SeaFrance, 650
salariés sur 880 ont décidé de
constituer une SCOP. Celleci,
candidate à la reprise de
l’entreprise placée en redressement
judiciaire, promettait
de sauvegarder la totalité des
emplois. Cette solution avait
l’avantage de maintenir la continuité
de tous les contrats de
travail – ce qui était différent de
la solution Sarkozy qui préconisait
la liquidation de l’entreprise
avec versement d’indemnités.
Au final, le 9 janvier dernier, le
tribunal de commerce a entériné
la liquidation. Quoi qu’il en
soit, les salariés de SeaFrance
n’abandonnent pas pour
autant leur projet de SCOP et
espèrent un partenariat avec
Eurotunnel qui se porterait
acquéreur des navires.

Michel Durant de la CFDT
Comareg explique : « Après le
dépôt de bilan, la CGT et la
CFDT avaient un projet alternatif
que le directeur régional
d’Hebdoprint soutenait. Il n’a
pas été retenu et l’entreprise a
été liquidée.
 » Les salariés ont
présenté, avec René Bétourné,
un plan de reprise en SCOP de
l’imprimerie de Lomme. « C’est
le meilleur moyen de pérenniser
une activité, car cette
forme d’entreprise implique
tout le monde
 », soutient l’ancien
entrepreneur. À ce jour,
le projet de SCOP, seule offre
de reprise en vue de l’ancienne
imprimerie Inter-59, attend
toujours la décision du tribunal
de commerce. Mais René
Bétourné ne s’en tient pas là :
« Nous comptons démultiplier
ce modèle de reprise dans les
autres entités de la Comareg.
 »

Du côté des Fralib, la situation
est désormais bloquée depuis
plus de 500 jours. Après avoir
élaboré un « authentique plan
de sauvegarde de l’emploi et de
l’outil industriel
 ». Le principe
en est simple : Unilever peut
se débarrasser des salariés de
Gémenos mais doit leur laisser
les moyens de production, à savoir
le site et les machines. Le
groupe doit également assurer
un approvisionnement et des
débouchés sur dix ans à la nouvelle entité qui serait contrôlée
par les travailleurs.

Un vent nouveau

Pourtant, les projets réussis de
reprise en SCOP sont nombreux.
Pour exemple, l’entreprise
Ceralep, à Saint-Vallier,
où les salariés ont créé leur
SCOP en 2004 et ont ainsi
réussi à sauvegarder plus de
50 emplois. Fabricant d’isolateurs
électriques de très haute
tension, cette entreprise régionale
était détenue par le groupe
américain PPC Insulators. Souhaitant
un rendement financier à
deux chiffres, ce groupe a cherché
à se débarrasser de ses
employés. Pour éviter de payer
un plan « social », cette multinationale
a employé des méthodes
douteuses : elle a surfacturé sa
filiale pour la mettre en liquidation,
laissant les salariés avec
leurs seules indemnités légales
payées par le Fonds national de
garantie des salaires. Mal lui en
a pris, car la section CGT de
l’entreprise a travaillé d’arrachepied
à un projet de reprise en
SCOP. Les employés aidés par
la population de la ville, les collectivités
locales avoisinantes
et le mouvement coopératif
ont réuni les 900000 euros
nécessaires au redémarrage.
« Je pense qu’ils n’ont pas du
tout pensé à cette éventualité.
Aujourd’hui, ils doivent le
regretter car nous sommes un
concurrent sérieux
 », confirme
Pascal Coste-Chareyre, actuel
Directeur général de Ceralep.
En effet, la société affiche une
santé insolente. L’entreprise, excédentaire,
a pu augmenter les
salaires et embaucher dix personnes.
« Sans le soutien des
clients en place, le projet aurait
eu du mal à aboutir
 », précise
Pascal Coste-Chareyre.

À la différence des autres entreprises
engagées dans ce type
de conflit, le syndicat de Fralib
ne se prononce pas sur la
forme SCOP : « On ne veut pas
se laisser enfermer dans une
option. Nous sommes prêts à
regarder tout ce qui peut revaloriser
le bassin d’emploi.
 » Il
faut dire que les Fralib développent
un projet de reprise
qui va au-delà de la simple
coopérative dirigée par ses travailleurs.
L’objectif est de créer
« de nouvelles coopérations
avec des pays en voie de développement
et les producteurs
locaux aromatiques de la région
PACA, qui permettront d’assurer
un approvisionnement sur la
base de relations économiques
nouvelles et solidaires
 ». Des
contacts avec des distributeurs
de produits bio et éthiques ont
d’ores et déjà été pris. « Compte
tenu de l’orientation du projet,
nous nous dirigerons peut-être
davantage vers la forme SCIC

(lire encadré), dans laquelle nos
partenaires pourraient entrer.
 »

Une SCIC en milieu industriel ?
C’est peu courant mais cela
montre l’intérêt qu’il y a à dépasser
les rapports marchands
et à envisager la production
comme une coopération entre
plusieurs acteurs. Huit ans
après la reprise, qu’est-ce qui
a changé ? « Indiscutablement,
le site est plus propre et mieux
rangé. Quand on rencontre des
difficultés, il n’y a pas de réticence
pour faire un effort supplémentaire.
À Ceralep, chaque
salarié est sociétaire et prend
conscience des coûts, notamment
énergétiques
 », témoigne
Pascal Coste-Chareyre. Ce
dernier est également confiant
dans les nouvelles générations :
« Vingt-deux jeunes ont été embauchés
au cours de ces huit
ans. Ceux-ci ont tout de suite
été séduits par le fonctionnement
démocratique de l’entreprise.
Une nouvelle dynamique
se crée grâce à eux.
 »

Un vent nouveau souffle en ce
début d’année sur les conflits
sociaux. Encouragés par les
bons résultats de nombreuses
SCOP – taux de survie à trois
ans de 74 % contre 66 % pour
les autres entreprises – les salariés
ont décidé de prouver qu’ils
sont capables de gérer euxmêmes
leur entreprise.

Reste à définir l’implication des
clients dans ce dispositif, pour
envisager un dépassement des
relations marchandes.

SCOP, SCIC : de quoi parle-t-on ?

Dans les sociétés coopératives,
les décisions se prennent sur la
base d’une voix par personne.
De même, le capital ne peut
avoir qu’une rémunération
limitée et une partie des
résultats est consignée en
réserves dites « impartageables »
qui ne seront jamais distribuées
et sont destinées à la pérennité
de l’entreprise.

Dans les coopératives de
consommateurs, ce sont les
usagers qui sont membres. Dans
les coopératives de producteurs,
à savoir les SCOP (Sociétés
coopératives et participatives),
ce sont les travailleurs qui
dirigent l’entreprise. Les SCOP
progressent de 3,5 % par an.

Fin 2010, la France
comptabilisait 1959 SCOP
pour un total 39 107 salariés.
Les Sociétés coopératives
d’intérêt collectif (SCIC)
combinent la forme coopérative
de consommateurs et de
producteurs. Destinées à
répondre à un besoin social
spécifique, elles sont organisées
avec au minimum trois collèges,
dont un d’usagers et un de
salariés. Initiées en 2002, on en
compte aujourd’hui plus de 190
regroupant 11 850 sociétaires
et plus de 2 600 salariés.

B.B.

Notes

[1Lire « Seafrance au bord du
naufrage
 », Regards, janvier 2012

[2Lire « Fralib ou le désir du travail
bien fait
 », Regards, octobre 2011.

Portfolio

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