Accueil > N° 10 - octobre 2004 | Par | 1er octobre 2004

SéCURITÉ SOCIALE, PRIVATISATIONS, DÉLOCALISATIONS...Que peut le mouvement social ?

Face à l’offensive de la droite sur tous les terrains, les syndicats sont-ils assez réactifs ? Réponses de Jean-Christophe Le Duigou*. A Marseille, fermetures et délocalisations se heurtent à une opposition ferme des ouvriers chez Nestlé, Lustucru ou Perrier.

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Dossier réalisé par Amélie Jeammet et Emmanuel Riondé

Le gouvernement a annoncé la privatisation de France Télécom. Après le changement de statut d’EDF et face à l’offensive globale de la droite contre l’ensemble des services publics, mais aussi, plus largement, contre la protection sociale (retraites, maladie, chômage), ne ressentez-vous pas un sentiment d’impuissance ?

Jean-Christophe Le Duigou : Impuissance ? Non, car sinon on ne se battrait pas. Mais il est vrai, l’ambition du gouvernement est très élevée et a été parfois sous-estimée. Par ailleurs, la tactique est habile. L’attaque est globale mais elle s’appuie à chaque fois sur les spécificités de chacun des secteurs et emploie des arguments différents. Notre responsabilité de syndicat est bien sûr de mener les batailles, les unes après les autres, mais aussi de voir ce qui les relie. Il faut faire notre autocritique. Nous nous enfermons trop dans des démarches de résistance concentrées sur l’intérieur des entreprises elles-mêmes. Cela est voué à l’échec. Il nous faut bien plus nous appuyer sur les usagers et la société pour combattre le piège tendu par le gouvernement qui présente chacune de nos actions comme la défense d’intérêts corporatifs. Défendre un « statut » est vécu par l’opinion comme une bataille pour maintenir des privilèges. Nous avons besoin d’élargir la bataille d’opinion à la question de la pérennité du développement de vraies entreprises publiques, répondant aux besoins individuels et collectifs de la société. Prenons un exemple. Se pose en ce moment pour la SNCF la question du service garanti, qui est une grave attaque gouvernementale contre le droit de grève. Le nœud de la contre-offensive consiste à mieux prendre en compte l’attente des usagers, notamment par des mesures permettant de réduire le besoin pour les agents de recourir à des arrêts de travail pour se faire entendre.

Les actions « Robin des Bois » du printemps à EDF ont fait preuve d’une vraie capacité de s’adresser aux usagers. Les agents en lutte n’ont pas plongé la France dans le noir alors que le gouvernement attendait des dérapages pour retourner l’opinion publique. Les jeunes agents d’EDF-GDF se sont réapproprié l’outil de travail mais pas pour se tirer une balle dans le pied. Les personnels ont pratiqué des coupures ciblées et fait des choix qui visaient à ne pas s’aliéner l’opinion publique. On a fait passer le message selon lequel EDF est utile, et pourrait l’être encore davantage pour répondre à des besoins sociaux en tant qu’entreprise publique. On a fait la démonstration que la libéralisation accroît les coûts pour les usagers en général, et qu’EDF, en tant qu’entreprise publique, est utile à l’emploi d’une manière globale. Si le prix du kW/h augmente dans les proportions prévues pour les entreprises dites électro-intensives, il y aura des suppressions d’emplois. La bataille d’EDF est aussi une bataille pour l’emploi industriel. Nous comptons faire la même démonstration pour le fret ferroviaire en associant les salariés des autres entreprises. Nous avons une conviction : la clé du succès, c’est de s’appuyer sur l’opinion publique, en montrant que les enjeux posés ne concernent pas seulement les salariés des entreprises publiques.

Cette expérience pose des questions sur la manière d’appréhender l’action revendicative dans des secteurs aussi essentiels du service public. On ne peut se contenter de copier ce que doit faire un salarié dans une entreprise privée, où le seul moyen pour lui de se faire entendre est de bloquer l’entreprise. Nous refusons toute limitation du droit de grève. Mais nous sommes conscients que dans une entreprise publique, le rapport aux usagers est déterminant.

On se heurte cependant à un gouvernement très déterminé dans ses attaques. La « réforme » des retraites est passée malgré les mobilisations.

Jean-Christophe Le Duigou : Les réformes sont passées pour l’instant mais l’opinion publique n’est toujours pas convaincue par les décisions qui ont été prises en matière de retraite et de Sécurité sociale. C’est un échec pour le gouvernement. Il possède une majorité institutionnelle très large et les moyens de faire passer ses réformes au Parlement. Mais, faute de convaincre les citoyens, les dossiers reviendront sur la table, d’autant plus que les réformes ne résoudront pas les problèmes. Le gouvernement essayera-

t-il d’aller plus loin avec des décisions qui seront encore plus graves ? Ou réussirons-nous à imprimer un autre cours en ouvrant des débats beaucoup plus vastes sur la politique des âges, la santé publique, la réforme de la contribution des entreprises ?

Retraite et santé reviendront sur le devant de la scène avant 2007 alors que tout a été fait pour reporter tout nouvel examen à la période post-présidentielle. Notre ambition est de mettre les mois à venir à profit pour impliquer les salariés. Combien de fonctionnaires ou de salariés du privé nous disent aujourd’hui que s’ils avaient su de quoi il retournait, ils se seraient mobilisés davantage en 2003 ! Le problème, c’est que sur les dossiers des retraites, de la santé, des politiques éducatives, des services publics, les contre-projets de gauche se font rares. Dès lors, c’est le statu quo ou la réforme de la droite. Nous ne gagnerons pas si nous nions l’exigence de réformes et le besoin de nouveaux objectifs de progrès. Les débats avec les salariés sont à cet égard très importants car ils mettent en évidence les attentes. Que disons-nous, par exemple, à propos des inégalités profondes en matière de santé ou de retraite ? Si l’on veut solidariser enseignants et ouvriers, il faut apporter une réponse au fait qu’un ouvrier spécialisé a une espérance de vie inférieure de 7 ans à celle d’un enseignant. Il faut construire de nouvelles mobilisations, mais cela suppose de rendre crédible le débouché. C’est, par exemple, l’exigence de nouvelles négociations pour garantir l’avenir des retraites, financer une politique de santé publique ou améliorer l’accès aux services publics.

Entretien réalisé par Amélie Jeammet

*Secrétaire de la CGT.

Bras de fer à Marseille

Il y aura sûrement un pourvoi en cassation mais, en attendant, les « recalculés » ont remporté la seconde manche de leur combat judiciaire. Le 9 septembre, la cour d’appel d’Aix-en-Provence a réaffirmé que l’Unédic n’avait pas honoré ses obligations et devait payer les allocations aux 35 chômeurs qui l’ont poursuivi en justice (1). Cet arrêt confirme le jugement rendu le 15 avril dernier par le tribunal de grande instance de Marseille.

Ce nouveau point marqué par le comité de chômeurs et son secrétaire départemental, Charles Hoareau, est l’unique sourire d’une rentrée sociale qui s’annonce difficile dans les Bouches-du-Rhône. Aucune issue n’a en effet été trouvée aux deux importantes luttes salariales entamées avant l’été dans le département : Lustucru à Arles et Nestlé dans le quartier de Saint-Menet, à Marseille. Deux sites que leurs directions respectives et principaux actionnaires souhaitent visiblement fermer. Deux usines rentables, Nestlé étant, de plus, une installation moderne. Lustucru-riz emploie 146 salariés ; Nestlé Saint-Menet, 427 salariés, mais sa fermeture entraînerait la disparition d’environ 900 emplois directs. Pour les premiers, la direction fonde sa démarche sur les inondations qui ont eu lieu en décembre 2003. « Pendant trois mois, explique Bettina, salariée à Lustucru depuis trente ans, la direction nous a promis qu’elle travaillait sur la réhabilitation du site. Mais le 26 mars, nous avons appris qu’elle avait choisi de délocaliser. Ils n’ont même pas eu le courage de nous le dire en face. » Depuis, le site est occupé nuit et jour par les salariés (toujours payés, ils ont obtenu une augmentation au mois d’août). « On assure une présence en 3/8 », précise Bettina qui, après six mois de conflit, déplore l’absence de véritables patrons. « On ne sait plus à qui s’adresser, il n’y a que des actionnaires en haut. » BNP Paribas est l’un d’entre eux.

La direction de Nestlé, elle, a utilisé la soudaine perte d’un marché américain en février pour annoncer, trois mois plus tard, que l’usine était condamnée à fermer ses portes en juin 2005. De l’efficace. « Apparemment, ils avaient parié que nous cesserions aussitôt de travailler, ce qui leur aurait permis de fermer beaucoup plus tôt, analyse Norbert Sanchez, délégué syndical CGT. Mais nous, on a continué à faire tourner l’usine et on s’est installé dans un conflit qu’ils n’attendaient pas. » C’est sur ce fond de lutte pour l’emploi que, le 13 septembre dernier, les salariés de Lustucru-riz accueillaient Bernard Thibault, le secrétaire général de la CGT.

A la sortie d’Arles, sur la route de Tarascon, le site occupé est bardé de calicots, des tables sont dressées. Une centaine de personnes assistent aux débats, des salariés en colère et inquiets pour leur avenir. Ceux de Nestlé Saint-Menet sont là. Ceux de Perrier (que Nestlé, encore, veut vendre), situés à Vergèze, dans le Gard, et les verreries du Languedoc (liées à l’activité de Perrier) y sont aussi. Dans l’air chaud et ensoleillé, Serge Bonutti, délégué syndical CGT chez Lustucru-riz, donne le ton : « Ces délocalisations sont une abomination. Nous avons fait la preuve que notre usine est rentable. On ne lâchera rien et le Medef, on va lui casser les dents. » Laure, entrée à 17 ans chez Lustucru, renchérit : « Les patrons, quand il le faut, ils se serrent les coudes ; nous aussi on va montrer qu’on sait le faire. Le pavé, il est encore à nous, il faut aller dessus et se bouger ! » Pour Norbert Sanchez, délégué CGT chez Nestlé, « l’offensive patronale n’attend pas. Ils foncent. Alors on n’a plus le choix : il faut démarrer le combat dès maintenant , ne plus s’arrêter, aller au bout. » Une salariée d’EDF évoque sa nouvelle « société anonyme » qui va désormais « vendre l’énergie comme n’importe quelle marchandise »...

Délocalisations, privatisations, si les perspectives des secteurs privé et public diffèrent, ils essuient bien la même offensive libérale. L’exemple des chômeurs est d’autant plus apprécié. « En les voyant, on se dit qu’avec la lutte, on peut arriver à tout », estime Bettina. « C’est une grosse victoire sur le plan moral, juge Norbert Sanchez. Eux se battent contre des institutions, l’Etat ; nous contre des multinationales. Si des chômeurs, des gars qui sont parfois au fond du trou, arrivent à se battre, nous, travailleurs, on ne peut pas se permettre d’abandonner la lutte. Et puis, c’est bien que Hoareau ait gagné, mais ça serait dommage qu’on aille grossir ses rangs, non ? »

Retour sur Marseille. Michel Costes, militant de Sud PTT à France-Télécom et secrétaire départemental de l’Union syndicale solidaire, partage sans hésitation ce discours combatif. « Il faut évidemment favoriser toutes les mobilisations et promouvoir l’unité syndicale et du mouvement social à chaque occasion », assure-t-il. « A France Télécom, la privatisation se fait dans un contexte difficile. L’ouvrage de Dominique Decèze vient de sortir (2) et arrive peu après deux récents suicides de salariés... C’est lourd. Depuis 1997, les agents de France Télécom ne font que subir des défaites ; au fil du temps, ils ont intégré le fait que c’était cuit. Cela dit, ils parviennent encore à se mobiliser. Le 7 septembre, environ 25 % des effectifs ont suivi la grève. Ce n’est pas si mal dans le contexte actuel. » Au-delà du devenir de France Télécom, Michel Costes estime que « le discours sur la sauvegarde des acquis est franco-français et il ne doit pas nous faire oublier qu’il y a des mobilisations en Europe. En ce moment, sur Marseille, on évoque l’idée d’un rendez-vous dans la ville, où l’on se retrouverait une fois par semaine autour de la résistance à l’offensive patronale et libérale. Pourquoi pas le lundi, en écho aux chômeurs de Leipzig ? » (3)

Le 13 septembre, à Arles, Serge Bonutti appelait de ses vœux une grande initiative syndicale sur l’emploi.Et Bernard Thibault soulignait que, dans la situation actuelle, seul « le rapport de forces » pourrait faire plier le Medef.

Emmanuel Riondé

1. Deux plaintes sur les 37 déposées avaient été déclarées irrecevables au moment du procès. Cela a été confirmé en appel.

2. La machine à broyer. Quand les privatisations tuent : France Télécom, de Dominique Decèze, éd. Jean-Claude Gawsewitch, sept 2004. 190 p., 16, 50 e.

3. Depuis cet été, en ex-Allemagne de l’Est, des manifestants se retrouvent chaque lundi pour protester contre la réforme de l’indemnisation chômage qui durcit les conditions

d’attribution des indemnités.

Où en estla mobilisation à France Télécom ?

Joëlle Roeye, secrétaire de la fédération CGT du secteur des activités postales et de télécommunication : « Le personnel de France Télécom subit depuis un an un plan d’économie qui répond aux attentes de marchés financiers et se traduit par des restructurations, 14 000 suppressions d’emploi en 2005, et des délocalisations des centres d’appels vers l’Afrique francophone. La décision de l’Etat de privatiser France Télécom, donc d’accroître le poids des actionnaires privés dans un contexte déjà lourd, est perçue par les personnels comme une aggravation de la situation.

Nous avons eu une journée d’action unitaire le 7 septembre, où on dénombrait 30 à 70 % de grévistes dans les différents services de la maison mère. Nous portons, en plus de l’amélioration de l’emploi et du progrès social dans l’entreprise, l’exigence du développement d’un droit à la communication pour tous, qui suppose une réappropriation publique totale de France Télécom, et la création d’instances ouvertes aux usagers et aux syndicats qui puissent peser sur les choix stratégiques (comme on l’a obtenu pour EDF). Nous travaillons avec nos collègues de Cégétel, de Bouygues Télécom et de 9 Tel, car il y a aujourd’hui un gâchis considérable de réseaux qui se superposent dans les niches les plus rentables, au détriment d’espaces qui ne sont pas couverts. La question du droit à la communication est plus que jamais posée, et la concurrence ne permet pas d’y répondre : elle n’engendre qu’opacité des tarifs et coûts élevés.

Nous sommes dans une phase de poursuite, avec les autres organisations syndicales. Nous développons une campagne pour les usagers sur le thème « la communication n’est pas une marchandise », et lançons des initiatives de convergence avec les salariés des pays d’accueil des centres d’appels délocalisés. Là, l’enjeu est celui d’imposer au niveau international un minimum de droits sociaux. »

Propos recueillis par A.J.

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