Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 1er février 2010

Séisme en Haïti, on reconstruit quoi ?

Dans les semaines suivant le séisme du 12 janvier, les projecteurs du monde entier se sont tournés vers Haïti. Secours humanitaire, levée de fonds, prospectives à tout va sur la reconstruction du pays... Un élan international de solidarité pour contrecarrer la « malédiction » de l’île. Au risque d’occulter les raisons fondamentales de la misère qui y règne.

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On ne sera probablement jamais en mesure d’établir un bilan exact du séisme qui a frappé Haïti le 12 janvier. Mais un peu plus de trois semaines après, des millions de sans-abri et de blessés et environ 170 000 morts étaient évoqués. Rapportés à la population nationale, près de 10 millions d’habitants, ces chiffres disent à quel point le pays a été frappé dans son ensemble. Comme toujours au lendemain d’une telle catastrophe, deux questions se sont posées à la « communauté internationale ». Celle de l’action d’urgence, d’abord. Sur ce terrain, l’aide et le soutien se sont manifestés, massivement et dès les premières heures. De Washington à Paris, les gouvernements se sont mobilisés : envoi de troupes, de contingents de pompiers et de sauveteurs, de vivres et de médicaments. Une Conférence internationale sur la reconstruction du pays est prévue en mars et l’ONU a, dès le 19 janvier, rehaussé les effectifs de sa mission de stabilisation (Minustah) sur place depuis 2004. Les ONG ont elles aussi fait leur métier : envoi d’équipes médicales, de logisticiens, de structures mobiles. Enfin, de Georges Clooney au service public de l’audiovisuel français, concerts et « soirées spéciales » ont été organisés pour lever des fonds. Les spécialistes de l’urgence auront sûrement à redire sur l’organisation des secours, les modes opératoires, le recours systématique à une certaine chirurgie radicale, mais cette vague de solidarité est apparue spontanée et sincère. Et, surtout, a répondu aussitôt que possible à une impérieuse nécessité, sauver des vies, protéger et soigner des malheureux, témoignant du fait que le mot fraternité a encore un sens à l’échelle planétaire. Ensuite, étant admis que ces catastrophes naturelles font bien plus de morts dans les pays pauvres qu’elles n’en feraient chez leur généreux prodigueurs d’aide humanitaire, une autre question se pose, toujours la même : comment en finir avec la pauvreté de masse et le déficit de structures adaptées qui aggravent les conséquences de telles catastrophes ? Des Etats libérés du fardeau de la dette, des régimes corrompus privés du soutien des « grandes démocraties » occidentales et des institutions internationales non pas pour assurer aux puissants le contrôle des ressources et des marchés mais pour offrir une protection efficace aux plus fragiles, cela éviterait des centaines de milliers de mort. Cela passe par l’instauration de nouveaux rapports Nord-Sud, radicalement différents. Mais à cette question-là, les « amis d’Haïti » réunis à Montréal, le 25 janvier dernier, pour jeter les bases d’un processus de reconstruction du pays, ont soigneusement évité de répondre. Comme toujours.

Souveraineté nationale

Les jours suivant le désastre ont, en revanche, donné un aperçu intéressant de l’actualité des relations et rapports de force planétaires. Il y a eu ces troupes américaines débarquant sur l’île et en prenant de facto le contrôle en mettant la main sur le petit aéroport de Port-au-Prince. Forcément, dans un pays où ces forces sont intervenues à trois reprises au XXe siècle, cela a fait resurgir la crainte d’une invasion militaire sous couvert d’aide humanitaire. Aussi Jean-Max Bellerive, chef du gouvernement haïtien, a jugé utile de rappeler, lors de la réunion du 25 janvier, que l’Etat ne laisserait pas sa souveraineté nationale aux mains de pays amis. On n’est jamais trop prudent. La France, elle, s’est signalée (en plus de l’envoi de gendarmes, de pompiers et de secours) par sa proposition de procéder à un effacement total de la dette haïtienne. Généreuse idée qui a donné l’occasion d’un petit rappel historique : entre 1825 et 1888, Haïti a dû payer à cette brave patrie hexagonale pas moins de 90 millions de francs-or. Prix de la reconnaissance de son indépendance acquise en 1804, quelques années après la Révolution française... De tics impérialistes en mauvais renvois historiques, les secours se sont ainsi exercés dans des cadres bilatéraux exacerbant le souvenir d’un passé marqué par la colonisation des uns et les ingérences des autres... On peut y ajouter l’impuissance politique de l’Union européenne : silence et retard à l’allumage de Catherine Ashton, la toute nouvelle représentante de l’UE pour les affaires étrangères et désaccord entre les pays sur les réponses à apporter.

Impuissance onusienne

Du coup, difficile de savoir qui va vraiment piloter la reconstruction d’un pays qui, avant le séisme pointait déjà au 149e rang (sur 182) du dernier classement du développement humain du PNUD, et dans lequel près des trois quarts de la population vivent avec moins de deux dollars par jour. « Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la République a forgé le statut de pupille de la nation (...), [aujourd’hui] il y a ce qu’il est convenu d’appeler une communauté internationale, symbolisée par l’Organisation des Nations unies. Pourquoi, changeant d’échelle, ne pas déclarer Haïti « pupille de l’humanité » ? » , s’interrogeait Régis Debray une semaine après le drame (1). La réponse est largement dans le questionnement : une tutelle ne peut être exercée par un « symbole ». Il faut pour cela une organisation forte, compétente, capable et respectée. Ce qu’a cessé d’être l’ONU depuis au moins vingt ans (2). En l’absence d’une instance supranationale capable d’exercer un leadership indiscutable, c’est donc chargés de leurs intentions humanitaires mais aussi de leurs responsabilités historiques, de leur conscience aiguë qu’il faut « y être » et de leur désir ambivalent de participer à la reconstruction que les Etats-Unis ou la France peuvent aujourd’hui se poser en sauveurs. Sauveurs soucieux d’« assurer la sécurité » et de reconstruire... des bâtiments antisismiques. D’un point de vue urbanistique, c’est probablement une excellente réponse. Mais quid de la (re) construction d’un monde où la première République noire de l’Histoire n’aurait plus besoin de l’intervention de ses anciens colons et maîtres pour mettre en œuvre un développement qui la regarde ? Cette idée-là n’est toujours pas à l’ordre du jour... E.R.

1. Le Monde du 20 janvier.

2. Edito de Regards n°68, janvier 2010.

Paru dans Regards n°69, février-mars 2010.

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