Accueil > Société | Par Stéphanie Franck | 1er mai 2009

Serge Paugam : « La pauvreté, un choix de société »

Avec la crise, le chômage, avec le chômage, l’appauvrissement. La ronde est fermée. Quelle est son utilité économique dans le modèle libéral ? Quels dispositifs sont mis en place pour la combattre ? Le point avec le sociologue Serge Paugam.

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Votre dernier livre, La Régulation des pauvres , s’ouvre sur une question inattendue : « A quoi servent les pauvres » Il y a donc une fonction de la pauvreté ?

Serge Paugam. Il y en a plusieurs, mais la plus évidente est la fonction économique. L’un des problèmes du marché du travail, c’est qu’il y a des emplois vraiment indésirables, dégradants, précaires. Or si l’on ne s’en prend pas à ces formes d’emploi, c’est que l’on considère qu’elles ont un intérêt : elles permettent une régulation de l’activité économique en employant une main-d’œuvre bon marché, quitte à la priver de conditions de vie satisfaisantes. On ne cherche pas vraiment à freiner le développement de la précarité professionnelle parce qu’elle présente des avantages pour certains acteurs économiques et qu’on ne voit pas trop comment on pourrait s’en passer. C’est un choix de société, d’une certaine manière !

Mais si la pauvreté est indispensable à notre système, que peut-on faire pour la combattre ?

On peut essayer de la rendre la plus marginale possible. Je pense que si l’on veut être ambitieux, la lutte contre la pauvreté passe principalement par des politiques préventives qui accordent du crédit aux mécanismes de protection sociale universelle, complète. Ce sont ces mécanismes, mis en place à la fin du XIXe siècle dans de nombreux pays européens, qui ont fait reculer la pauvreté dans notre pays. Encore aujourd’hui, la pauvreté est beaucoup moins importante dans les pays nordiques, qui ont la protection sociale la plus large.

Ce n’est pas le chemin que nous prenons en France...

Dans notre modèle libéral, on a une protection sociale minimale qui laisse de la place aux mécanismes de protection privés et, pour aider les très pauvres, on développe des systèmes d’assistance. Or on considère que ceux-ci ont des effets pervers et qu’il faut donc en contrôler étroitement les bénéficiaires pour éviter les fraudes, par exemple. Du coup, on développe une suspicion à l’égard des pauvres que l’on considère comme des profiteurs et qu’on soupçonne de ne pas faire les efforts nécessaires pour trouver du travail. C’est le modèle libéral par définition. Le risque de pauvreté est plus élevé que dans un modèle qui a mis en place une protection sociale généralisée.

Cependant, la pauvreté en France diminue constamment depuis vingt ans...

Oui, mais elle a changé de nature. Dans les années 1960, les pauvres étaient essentiellement des personnes âgées qui n’avaient pas pu bénéficier du système de retraite, encore assez récent. Aujourd’hui, c’est très différent, ce sont les jeunes et les actifs qui sont touchés par la pauvreté. C’est un phénomène beaucoup plus grave : les jeunes qui sont au chômage ou en situation de précarité ne peuvent pas cotiser pour leur retraite et se retrouveront dans la même détresse que les personnes âgées après la guerre, une détresse qui va parcourir la vie entière. Aujourd’hui, parce qu’elle touche des jeunes et des actifs, la pauvreté menace la cohésion sociale.

Comment cela ?

Vis-à-vis des pauvres, on est passé de la compassion à la méfiance. En vingt ans, il y a eu un complet renversement des mentalités. Lors de la mise en place du RMI, en 1988, dans une période de crise importante, il y avait dans la population une forte conscience sociale de l’injustice et un réel soutien à l’aide aux plus défavorisés. On considère alors que la nation a une dette à leur égard. Mais à la fin des années 1990, tout change. Le chômage baisse de façon spectaculaire partout en Europe, certains pays passent de 12 % à 6 % de chômeurs. Les travailleurs pauvres sont de plus en plus nombreux, notamment à cause du développement du temps partiel. La flexibilité se développe. Il y a donc sur le marché des gens qui travaillent dans des conditions très dures et pour des salaires très maigres, et d’autres qui restent au chômage et sont considérés comme des profiteurs, des paresseux qui ne veulent pas réellement entrer sur le marché du travail. Cela crée des tensions très fortes. On passe de la générosité au rejet, y compris chez les plus précaires, ceux qui sont juste un cran au-dessus de la pauvreté. L’élection présidentielle de 2007 a été gagnée sur le thème de la culpabilisation des pauvres. Pendant la campagne, on a vu beaucoup de reportages sur « la France assistée » , « la France qui profite » , les fraudeurs. A partir de quelques cas, on a extrapolé pour dire « vous voyez bien à quoi conduit l’assistance ! Puisque les pauvres sont des fraudeurs potentiels, il faut les inciter au travail à tout prix, y compris au travail précaire » .

Est-il plus difficile d’être pauvre aujourd’hui qu’il y a vingt ans ?

Il est plus difficile d’être pauvre dans une société riche. Dans une société pauvre, vous partagez le destin collectif, votre statut n’est pas fondamentalement différent et vous garantit une certaine forme d’intégration sociale. C’est ce qui se passe encore dans les régions pauvres du sud de l’Europe. La pauvreté est moins disqualifiante. Dans une société riche, avec des normes de progrès social et de réussite personnelle, le pauvre est celui qui échoue.

Revenons-nous à une conception de la pauvreté qui renvoie au XIXe siècle ?

Oui, on peut se demander si on n’est pas en train de revenir à un clivage entre bons et mauvais pauvres. Au moment du vote de la loi sur le RMI, cette notion n’apparaissait nulle part, elle était politiquement incorrecte, la démocratie ne permettait pas de parler de mauvais pauvres. Alors qu’aujourd’hui, leur culpabilisation, la mise en avant de leur paresse supposée les identifie bien à de mauvais pauvres.

Constatez-vous déjà des effets de la crise sur la pauvreté et la façon dont on la considère ?

Oui, un renversement est en train de s’opérer, par exemple, dans l’attitude du gouvernement qui en revient aux recettes qu’il voulait proscrire, comme les emplois aidés. Beaucoup de gens perdent leur emploi, le chômage augmente à toute vitesse si bien que, dans l’opinion, il y a une envie d’avoir des garanties, la certitude qu’on ne laissera pas tomber les plus défavorisés. La réussite des récentes manifestations montre clairement l’angoisse de la population et le rejet des politiques du gouvernement.

Les citoyens ne font donc pas confiance au système de protection sociale et aux politiques d’insertion ? S.P.

Non, car on sait bien que la protection a des limites, que le chômeur voit ses droits s’épuiser progressivement. Quant aux politiques d’insertion, on sait aujourd’hui qu’elles maintiennent les bénéficiaires dans un entre-deux, sans leur permettre d’intégrer durablement un emploi. Les contrats emploi-solidarité, par exemple, ont permis à des allocataires du RMI de retrouver une certaine confiance en eux-mêmes, mais ça n’a été que temporaire. A la fin de leur contrat, ils sont « retombés » au RMI. Mais on ne peut pas dire que toutes les actions d’insertion ont été un échec, il y a eu un travail important sur la santé et le logement. On a tenu ce genre de discours pour faire passer le RSA : « puisque ça ne marche pas, on peut tout changer » .

Le RSA sera-t-il une barrière efficace contre la pauvreté ? S.P.

Le RSA risque d’entretenir un sous-salariat, ce qu’on pourrait appeler un précariat. C’est une politique dangereuse car en combinant un revenu d’assistance et un revenu de travail, on crée officiellement un statut intermédiaire entre l’un et l’autre et cela pour une durée indéterminée. Il sera possible de faire toute sa carrière ainsi ! On en est arrivé à la conclusion que le statut de travailleur précaire assisté, ce n’est pas si mal que ça pour une partie de la population. De plus, le RSA se concentre exclusivement sur l’aspect professionnel de l’intégration, comme s’il suffisait de retrouver quelques heures de travail pour que tout aille mieux. Mais la pauvreté n’est pas seulement liée au travail ! Le RSA est typiquement une mesure intéressante en période d’expansion économique. Cela permet aux pauvres de se voir proposer des emplois avec l’espoir que ces quelques heures travaillées élargissent un peu leur réseau de recherche et leur donnent des opportunités pour en trouver d’autres. Mais en période de crise, l’effet, c’est l’installation durable des salariés dans la précarité.

En matière de lutte contre la pauvreté, la notion de justice sociale est-elle passée au second plan ?

Le mécanisme de protection sociale universelle repose sur l’idée qu’on doit être solidaire vis-à-vis des risques majeurs de l’existence dont le chômage, la maladie, la vieillesse. On est complémentaire les uns des autres, on est uni, on partage le même destin, celui d’individus ayant des fragilités, une certaine vulnérabilité face à l’existence. C’est du « garantisme » , qui peut être considéré comme un premier pas vers la justice sociale. Ensuite, investir dans un progrès social partagé implique une certaine redistribution. Celle-ci peut passer par le développement des services publics dans les quartiers défavorisés grâce à l’impôt, par exemple. Le « garantisme » et la redistribution sont deux éléments fondamentaux qui permettent une certaine justice entre les hommes. Ils sont assez fortement menacés. Ne faut-il pas développer dans notre pays une conscience plus grande de l’ampleur des injustices sociales ?

Peut-on imaginer que la crise y change quelque chose ?

Si elle est très prononcée, il n’est pas impossible qu’on en vienne à juger la dérive libérale inquiétante et à redéfinir le contrat social. Bien sûr, il est trop tôt pour l’affirmer, mais on vit peut-être un moment de basculement où l’on reviendrait à des formes plus ambitieuses de solidarité.

Paru dans Regards , n°62, mai-juin 2009

Serge Paugam , directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, est aussi directeur de recherche au CNRS. Sa thèse, La Disqualification sociale (publiée en 1991 et rééditée cette année avec une postface inédite, « Bilan des vingt dernières années »), a fait date dans l’étude de la pauvreté. Il a publié dernièrement, avec Nicolas Duvoux, La Régulation des pauvres , aux PUF.

Combien de pauvres ?

En 2006, près de huit millions de personnes vivaient avec moins de 880euros par mois (contre 7,1millions en 2005), la fréquentation des Restos du c’ur a augmenté de 12,5% cet hiver et celle des permanences du Secours populaire de 20%. Le chômage fait des bonds : même le gouvernement envisage désormais la possibilité d’avoir un million de chômeurs de plus à la fin de l’année.

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