Accueil > Société | Par Emmanuelle Cosse | 1er juillet 2008

Sexualité (2). Nathalie Bajos et Michel Bozon : les femmes, des hommes comme les autres...

Pourquoi les représentations inégalitaristes de la sexualité persistent en France ? Quel est l’impact des inégalités sociales et des conditions de vie sur le désir et les pratiques sexuelles ? Entretien.

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Vous avez choisi d’intituler l’enquête Contexte de la sexualité en France. Quelles étaient vos hypothèses de départ pour décrire ce contexte ?

Michel Bozon. L’une des premières idées, c’est que s’il y a une diversification des situations d’interactions sexuelles, il faut avoir aussi une diversification de la prévention. Une seconde était de voir l’influence qu’a la structure des rapports de genre sur les interactions sexuelles. Cela implique ainsi certaines questions sur les inégalités sociales. Enfin, la troisième hypothèse était de voir comment la maîtrise que l’on a de ses conditions de vie est un élément de la maîtrise de sa sexualité. Ne serait-ce que le logement : si on vit dans un logement trop petit, sans un degré d’intimité suffisant, cela a des conséquences sur son activité sexuelle. Tout cela justifie le titre de l’enquête. C’est-à-dire que la sexualité s’explique par le contexte biographique, le contexte des rapports de genre et le contexte des conditions de vie des personnes.

Quels sont donc les enseignements principaux à tirer de vos travaux ?

Nathalie Bajos. Tout va dans le sens d’une sexualité féminine de plus en plus diversifiée, quel que soit l’indicateur qu’on prenne en considération, et de plus en plus déconnectée des enjeux reproductifs de la sexualité. Cela se lit dès l’âge d’entrée dans la sexualité (17,6 ans pour les femmes contre 17,2 ans pour les hommes), cela se retrouve dans le nombre de partenaires, dans le nombre de relations avec des partenaires du même sexe ainsi que dans le répertoire des pratiques sexuelles. Sur ce thème, on n’a finalement que confirmé des tendances qui avaient déjà été mises en évidence auparavant.

M.B. Mais, aujourd’hui, on sait qu’il s’agit d’un véritable mouvement de fond. Par contre, nous imaginions au début de l’enquête que s’il y avait une évolution des pratiques sexuelles, les représentations mentales, c’est-à-dire le cadre dans lequel on vit sa sexualité, suivraient également. Or, ce n’est pas le cas. Les représentations restent remarquablement différenciées, dans une tendance essentialiste et naturaliste tout à fait inquiétante. On a ainsi, d’un côté, l’idée majoritaire que chez l’homme, il existe un désir et des besoins sexuels naturels et, de l’autre, que chez les femmes, il y a surtout l’amour, les sentiments et la disponibilité face au désir masculin et, fait plus inquiétant, les femmes le pensent encore plus que les hommes.

Comment l’expliquer ?

**N.B.** Nous avons cherché à comprendre pourquoi la sphère de la sexualité est la seule qui résiste aux représentations égalitaristes qui touchent toutes les sphères sociales. Dans le domaine de la vie publique et politique, dans le domaine du travail, dans le cadre familial, les représentations sont égalitaires, même si les pratiques ne le sont toujours pas. Alors pourquoi toutes les sphères de la vie sociale sont-elles marquées par la norme égalitariste sauf la sexualité ? Pour résoudre ce paradoxe, nous avançons l’hypothèse que ces représentations différentialistes dans le champ de la sexualité ont une fonction sociale. C’est-à-dire qu’elles servent à justifier, à accepter que les inégalités continuent à prévaloir dans les autres sphères. Pour le dire autrement, il y aurait des tensions importantes entre des normes égalitaristes et des pratiques qui ne le sont pas dans les autres sphères sociales. Les individus doivent gérer ces tensions, en particulier les femmes, qui doivent gérer en même temps des discours et des envies égalitaristes et des pratiques qui en sont fort éloignées. A quelques rares exceptions près, elles gagnent toujours moins que leur conjoint, elles s’occupent plus des enfants, etc.

Pour ces femmes, la manière la plus facile pour résoudre ces tensions, c’est de faire accepter que fondamentalement un homme et une femme, ce n’est pas pareil. Ainsi, selon notre hypothèse, faire accepter in fine cette sexualité différentialiste, c’est une des manières de faire accepter l’inégalité qui continue de prévaloir dans les autres sphères sociales.

L’émancipation sexuelle des femmes n’a donc pas réussi à renverser cette représentation naturaliste de la sexualité ?

**N.B.** Les gens sont toujours intimement persuadés que les hommes et les femmes ont des besoins différents. Et il va être très difficile de faire passer l’idée qu’il s’agit d’une construction sociale, tant ces croyances sont inculquées depuis des millénaires. La bonne nouvelle, c’est qu’on voit dans notre enquête que les femmes : même si elles sont minoritaires statistiquement : qui ont des pratiques et des représentations égalitaires, adhèrent moins à ce modèle dominant. Elles ne sont pas en tension, donc elles n’ont pas besoin de justifier leur situation. Il faut bien comprendre que montrer que les différences hommes/femmes sont des constructions sociales, ne veut pas dire qu’il faut nier les différences entre individus. Mais il n’y a aucune raison que ces différences soient entre les sexes.

Mais en même temps, vous montrez que les parcours sexuels des hommes et des femmes tendent à se ressembler...

M.B. On observe en effet que leurs trajectoires de vie se rapprochent fortement. Par exemple, les hommes et les femmes ont une jeunesse sexuelle (c’est-à-dire ce qui se passe entre le premier rapport et le premier couple) dont la durée commence à être proche ; les séparations conjugales, et le fait de retrouver ensuite des partenaires, concernent autant les hommes que les femmes. Par ailleurs, avoir un seul partenaire dans sa vie devient une chose du passé pour les femmes. Cela ne concerne que 1 femme sur 3, contre 2 sur 3 dans l’enquête Simon de 1972. De même, avoir une vie sexuelle active après 50 ans devient relativement ordinaire. On a déjà beaucoup commenté l’augmentation déclarée du nombre de partenaires chez les femmes, ainsi que la proportion de femmes déclarant avoir eu des relations sexuelles avec des partenaires du même sexe. Tout cela va dans le même sens d’une diversification des trajectoires, comme on l’observait déjà chez les hommes.

S’agit-il pour autant de vécus identiques ?

M.B. Non. Car ce rapprochement des trajectoires n’implique pas une similitude des expériences vécues, qui dépendent de bien d’autres éléments, dont les rapports de genre. Reprenons l’exemple que l’on donne toujours, concernant le nombre de partenaires déclarés. Si les femmes en déclarent moins que les hommes, c’est en partie parce qu’elles intériorisent le fait qu’il ne faut pas en déclarer trop, pour correspondre à une image qu’on attend de vous. Car une femme avec beaucoup de partenaires, c’est encore une femme facile, pour utiliser l’expression la plus gentille. Donc elles en oublient certains dans les déclarations. Autre exemple, celui de vivre le désir. Les femmes sont beaucoup plus nombreuses à dire qu’elles ont déjà eu des rapports sexuels uniquement pour faire plaisir à leurs partenaires, où leurs propres désirs n’interviennent pas. Tout cela contribue à ce qu’il demeure une sorte de scénario : le désir de l’homme, en lien avec les déclarations sur les représentations, serait une chose naturelle, qui doit être satisfaite et qui fait des hommes des êtres indépendants. Tandis que les femmes seraient dans une position de disponibilité sexuelle où leurs envies éventuelles seraient en quelque sorte activées par le désir de l’homme et non pas par elles-mêmes.

Vous insistez sur le fait que les femmes seraient plus vulnérables à certaines étapes de leur vie, face à la prévention des infections sexuelles, à la contraception ?

M.B. Des résultats montrent que les femmes qui ont des rapports avec plusieurs partenaires dans l’année sont plus nombreuses à ne jamais se protéger que les hommes dans la même situation. Même chose quand les femmes, après une séparation, rencontrent un homme qui est déjà en relation avec d’autres partenaires. Evidemment, on retrouve là des aspects de générations très forts, pour les hommes comme pour les femmes. Il s’agit de classe d’âge (aux alentours de 35-40 ans) qui n’ont pas débuté leur vie sexuelle avec le sida.

N.B. On voit aussi que ce sont surtout les femmes qui ont du mal à gérer ces risques. Cela s’explique en partie par le fait que le risque sanitaire est devenu un enjeu parmi d’autres pour les femmes, du fait qu’il est beaucoup plus difficile pour elles de trouver un partenaire sur le « marché sexuel » . On l’observe depuis longtemps à propos du VIH, mais c’est aussi désormais le cas pour l’avortement. L’enjeu, c’est de construire une relation. Alors, aller proposer à 37 ans un préservatif à un mec alors que cela fait un an qu’on cherche quelqu’un et qu’on flippe à l’idée de ne pas avoir d’enfants, n’est, semble-t-il, pas facile à gérer...

Un autre point majeur de l’enquête, pourtant peu médiatisé, concerne les violences sexuelles. On est très choqué par l’ampleur et la durabilité de ces violences...

M.B. Il y a un recul du silence, notamment depuis la dernière enquête Enveff de 2000, tant chez les femmes que chez les hommes. Nous pensons néanmoins que, dans le domaine des violences de la part du conjoint ou du petit ami, on est encore dans de la sous-déclaration (elles n’ont été révélées à un tiers que dans 40 % des cas). Par contre, les violences venant du père, du beau-père, de l’oncle se disent aujourd’hui. La parole devient en effet possible quand on est séparé de l’agresseur.

En effet, le niveau des agressions est élevé. Si on cumule les personnes qui ont subi au moins des attouchements, des tentatives de rapports forcés ou des rapports forcés, cela concerne une femme sur quatre dans la classe d’âge 25-34 ans. Toutes déclarations confondues, les violences sexuelles concernent une femme sur cinq et un homme sur vingt. En même temps, on a pu observer que le fait d’en parler, arrête la spirale de la violence. Il y a donc une augmentation de l’exactitude des déclarations et un recul du silence lié à un plus fort degré de révolte des personnes touchées. On n’a pas encore pris la mesure de l’importance d’avoir une vraie politique sociale autour des personnes agressées qui ont besoin de recours et d’appui, d’un autre niveau que le simple accompagnement judiciaire. Seulement 10 % des personnes agressées portent plainte...

Vous avez aussi cherché à comprendre comment les inégalités sociales jouent sur les pratiques et les désirs sexuels. Qu’en est-il exactement ?

N.B. Ce que l’on a observé, c’est que les conditions de vie jouent sur la sexualité, dès lors qu’elle remettent en cause le rôle traditionnel de l’homme et de la femme. Ainsi, contrairement à ce que nous pensions, les hommes ayant les vies professionnelles les plus stressantes ou harassantes sont ceux qui se sentent le mieux dans leur sexualité. Par contre, ils sont mal à l’aise dans leur sexualité quand leurs conditions de vie remettent en cause leur situation « traditionnelle » de chef de famille. Par exemple, si on est sans revenus. Quant aux femmes, dès qu’on les renvoie à leur rôle de ménagère, elles se cantonnent effectivement là-dedans. Le rôle de mère/ ménagère prime alors et l’enjeu de sexualité dite de plaisir, hors reproduction, passe bien loin derrière. Mais c’est aussi un résultat intéressant, parce qu’on peut dire que si les hommes veulent que leur partenaire soit épanouie, ils ont intérêt à faire les tâches ménagères et à s’occuper des enfants !

Sans donner de recommandations, vous invitez les pouvoirs publics à repenser les politiques de prévention, d’éducation à la sexualité, etc. Vous proposez aussi que ces politiques soient menées en regard de situations à risques. Pourquoi ?

N.B. On a vu que les calendriers de vie s’étalent beaucoup plus dans le temps. Il y a une évolution du calendrier sexuel avec la disparition d’une séparation entre l’adolescence et l’âge adulte. Désormais, les hommes et les femmes auront des partenaires tout au long de la vie avec des situations particulières où les prises de risques sont importantes, notamment après une rupture de la vie conjugale. Donc, il faut des messages de prévention, pas seulement auprès des jeunes, mais envers toute la population, en fonction de situations bien précises. Cela est complètement passé dans ce qui se fait sur la contraception et l’avortement, mais cela reste à faire ailleurs.

Propos recueillis par E.C.

paru dans Regards n°53, été 2008

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