Accueil > Société | Par Marie Bonnard | 1er novembre 2006

Slow Food : les papilles font de la resistance

Manger est devenu un acte politique : Slow Food, la branche culinaire de l’altermondialisme se situe au carrefour du plaisir et de l’éthique, de l’écologie et de la gastronomie. Plaisir, lenteur et convivialité, la devise de Michel Onfray fait ses classes à l’université du goût. Rencontre avec le philosophe.

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La démocratisation de la gastronomie en tant que facteur de bien-être social gagne du terrain. En témoigne la récente création d’une université populaire du goût par le philosophe Michel Onfray (voir entretien). Mais aussi, depuis plusieurs années, la vigueur du mouvement Slow Food. Cette branche culinaire de l’altermondialisme lutte contre l’uniformisation des goûts et des coutumes alimentaires liée à la fast food, promeut la consommation d’une alimentation locale, plus goûteuse, plus propre et plus juste, et s’efforce de protéger le patrimoine alimentaire mondial, lié à l’histoire, à la culture et à l’identité de chacun.

Nous ne dépendons aujourd’hui plus que d’une trentaine de plantes, qui fournissent 95 % de la nourriture mondiale. Petits producteurs et économies locales n’en finissent plus de disparaître, et les ravages causés par l’agriculture intensive à l’environnement condamne chaque jour un peu plus la planète. C’est pourquoi Slow Food a créé son Arche du goût, qui catalogue les aliments locaux, historiquement, culturellement et géographiquement liés à une région, en voie d’extinction. Les Sentinelles sont les projets qui se chargent ensuite de les réhabiliter et de leur trouver un marché.

Eco-gastronomie

Ce thème était au cœur du salon Terra Madre qui accueillait, du 26 au 30 octobre, à Turin, producteurs artisans, cuisiniers et universités du monde entier. Réunis sous la bannière de Slow Food, ils forment un contrepoids significatif à la globalisation et à la standardisation. Au carrefour du plaisir et de l’éthique, de l’écologie et de la gastronomie, Slow Food à créé le concept d’éco-gastronomie, afin de rendre sa dignité culturelle à l’alimentation.

C’est en 1989, au terme d’un repas bien arrosé, que Carlo Petrini et ses amis décident de publier le manifeste Slow Food, prônant un retour au plaisir, à la lenteur et à la convivialité. Face à l’afflux de réactions, l’association Slow Food est créée. Elle a aujourd’hui un symbole, l’escargot : lent et savoureux :, une devise : « Manger moins, manger mieux », un site (1), une revue et 100 permanents installés à Bra, en Italie. Ainsi que 80 000 adhérents regroupés au sein de 750 conviviums, les unités locales de Slow Food. Le plaisir est le moteur des militants. Il en est la base, la méthode et le but. Jean Lhéritier, Président de Slow Food France, nous rappelle que « la qualité gustative des produits est strictement liée à l’environnement qui les a engendrés. L’exaltation de l’une ne peut pas aller sans la sauvegarde de l’autre ».

Plaisir de la diversité

Le plaisir est à la fois universel et très lié à la culture de chacun. Slow Food s’applique à réhabiliter des nourritures parfois très simples, mais qui procurent du plaisir en ce qu’elles correspondent aux goûts locaux et aux ressources du terroir. La diversité est l’essence même du plaisir. Nul besoin de sophistication si le gastronome oublie de se préoccuper de l’authenticité et de la pérennité des aliments qu’il apprécie, et de la non-exploitation de ses petits producteurs. En nous engageant à respecter la nature, et la diversité des cultures, c’est nous-mêmes que Slow Food nous engage à respecter. Slow Food tend vers une agriculture et une alimentation plus humaines, qui rende sa place à l’Homme dans le processus de production et de consommation. Longtemps accusé de corrompre et de détourner des grandes causes, le plaisir se voit réhabilité. Car il s’agit d’un plaisir bien éloigné de la frivolité, de l’ignorance ou de l’indifférence, d’un plaisir responsable.

Eduquer les palais

Manger est devenu un acte politique. Derrière chaque assiette, des choix précis ont été faits, dans les champs, sur les bateaux de pêche, dans les écoles et dans les Parlements. Slow Food souhaite que chacun prenne conscience des enjeux de son alimentation, et de sa capacité d’influence. De nombreuses initiatives sont montées au sein des conviviums et au niveau international lors des grandes manifestations, afin d’éduquer les palais, notamment des jeunes, de les éveiller au goût et à toutes les implications de leur alimentation. Carlo Petrini fonde la mission du mouvement sur la nécessité « d’étudier, de regarder travailler les artisans, de comprendre l’économie, le savoir-faire, la tradition, l’identité d’un terroir. Et d’enseigner aux jeunes, de leur transmettre le plaisir ». Pour Slow Food, « l’apprentissage passe toujours par le plaisir : celui de goûter, celui d’apprendre et de savoir », tient à spécifier Jean Lhéritier. Tel est le principe des Ateliers du goût, et de leurs dégustations guidées par des experts de l’alimentation.

C’est une gastronomie intelligente, bien éloignée d’un simple divertissement élitiste, que Slow Food entend développer. C’est dans ce cadre qu’a ouvert il y a deux ans, en Italie, l’Université des sciences gastronomiques. Y sont formés des spécialistes qui étudient la gastronomie et espèrent peupler bientôt les organisations internationales, les administrations, les entreprises de restauration collective, etc. L’objectif : une révolution en douceur et en profondeur, à long terme plus efficace que pétitions et manifestations à répétition.

Carlo Petrini nous exhorte enfin à « rendre à la gastronomie son pouvoir démocratique ». « Le consommateur doit, selon lui, devenir co-producteur. » La démocratie est un droit, mais également un devoir, et le consommateur se doit d’en devenir acteur, de se documenter, de s’intéresser au monde dans lequel il vit pour ne pas se laisser manipuler, et utiliser intelligemment son pouvoir de choix. Une action individuelle pour un objectif commun : la volonté d’agir pour sauvegarder ce plaisir sans lequel l’humanité pourrait finir par se perdre.

Michel Onfray* « Mon but est de démocratiser la gastronomie »

A l’initiative de l’écrivain et philosophe hédoniste Michel Onfray*, une Université populaire du goût vient d’ouvrir ses portes à Argentan. Libres d’accès, les cours seront assurés par de grands chefs envoyés de toute la France par le critique gastronomique Marc de Champérard.

Pourquoi cette idée d’ouvrir une Université populaire du goût ?

Michel Onfray. Un ami jardinier m’a un jour confié combien les gens dédaignaient les paniers de légumes qu’il souhaitait leur offrir, ne sachant comment les cuisiner et les apprécier. La gastronomie est généralement considérée comme sport de riches et de vieux. Fracture sociale, économique, culturelle et alimentaire sont liées.

L’Université du goût est née de mon désir de les résorber autant que possible, car avec elles grossissent souffrances silencieuses et refoulements dangereux pour la société. La feuille de route n’est plus à la révolution généralisée, mais aux micro-résistances actives.

Quel est le principe de cette université, et quel but poursuit-elle ?

M. O. Mon but est de démocratiser la gastronomie, d’apprendre aux gens que retrouver le plaisir du goût est accessible à tous. Le principe est de planter et récolter des produits frais de qualité, puis d’apprendre à les sublimer en une préparation à même de générer du lien social. A l’heure où l’obésité se développe rapidement, le repas ne doit plus être une corvée nutritionnelle, mais une jubilation existentielle. Une philosophie hédoniste qui négligerait la réjouissance du corps, et plus particulièrement les techniques alimentaires, manquerait une partie de ses objectifs. Mon but, par le biais de cette université, est de permettre à tous de retrouver le plaisir de savoir, et le savoir du plaisir

*Professeur de philosophie en lycée durant vingt ans, Michel Onfray, âgé de 46 ans, est le créateur en 2002 de l’Université populaire de Caen. Il est l’auteur d’une trentaine de livres, dont le dernier, La Puissance d’exister, synthétise la philosophie hédoniste.

1.www.slowfood.fr

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