Accueil > Monde | Par Karine Gantin | 1er juin 2000

Société civile : les femmes contre les tabous

En mars, le projet gouvernemental marocain de modernisation du statut des femmes provoquait deux marches à l’appel des associations de femmes. L’une pour, à Rabat, l’autre proche des fondamentalistes, à Casablanca. Espoirs.

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Le Maroc n’a pas attendu le nouveau roi pour commencer à se transformer en profondeur. Notamment sous l’influence d’une poignée de femmes fondatrices d’associations nouvelles, la société civile marocaine, héritière des luttes d’extrême gauche que réprima Hassan II dans les années 70 et 80, a entrepris depuis quinze ans déjà d’affronter les grands tabous de la société marocaine.

Elles sont des féministes historiques, anciennes militantes gauchistes, universitaires, ou encore des femmes simplement nées à la vie publique avec les associations. Les unes exercent une profession, les autres sont femmes au foyer. Ensemble, elles investissent la rue, conquièrent l’espace public. Depuis une quinzaine d’années, elles ont monté des associations originales qui ont marqué de leur empreinte le débat public et les mentalités. Ainsi l’Association de lutte contre le sida (ALCS), créée en 1988 par deux femmes médecins, a été la première association se consacrant à cette maladie dans tout le monde arabo-musulman : avec une spécificité audacieuse qui demeure : c’est la seule qui réunit des professionnels de la santé, des séropositifs et des militants pour un travail de proximité systématique : dépistage anonyme et gratuit, assistance aux malades, distribution de médicaments, campagnes d’information et de prévention dans des lieux scolaires et publics et parmi les prostitué-e-s. L’association Bayti, fondée en 1996 par une autre femme médecin, se bat pour la réinsertion sociale des enfants des rues, dont l’existence démonte cruellement le mythe de la famille musulmane stable et solidaire : l’histoire de ces gamins, abandonnés à eux-mêmes entre squatts, prostitution et drogue, dénonce en effet souvent la violence, l’exploitation et l’inceste au sein des familles.

Quant à l’association Solidarité féminine, la plus ancienne, fondée en 1985 et composée exclusivement de femmes, elle a entrepris de donner assistance et formation professionnelle aux filles-mères, un sujet sensible entre tous ! "Ces femmes accomplissent un travail de fond radicalement nouveau dans le champ associatif", s’émeut Leïla Shaouni, patronne des éditions Le Fennec. "Les associations qu’elles créent et animent ne prônent pas la charité mais l’insertion sociale et la prise en charge de l’individu par lui-même. De plus, ces associations-là sont certainement les seuls endroits au Maroc où des gens de classes sociales différentes collaborent sur des objectifs communs."

Les associations, qui existaient déjà au Maroc sous le protectorat français, en conformité avec la loi française de 1901, seraient aujourd’hui entre 17 000 et 30 000. Après l’Indépendance, deux types d’associations se sont d’abord multipliées au Maroc : des associations servant de relais aux partis, et des associations caritatives conservatrices. Puis, dans les années 80, elles se sont diversifiées, soit porteuses de revendications culturelles comme la défense de la langue berbère, soit défendant les droits de l’Homme et servant de refuge aux anciens militants d’extrême gauche laminés par la répression. "La plupart de ces associations restent encore souvent dominées par les hommes car elles touchent à la politique" commente Kamal Lahbib, ancien militant d’extrême gauche qui a contribué à commencer la mise en réseau des associations marocaines.

L’endroit où des gens de classes sociales différentes collaborent

Les femmes des associations nouvelles ont décidé, elles, d’aider en urgence les populations les plus fragiles. Ce qui pourrait être considéré comme une démission, dans une certaine mesure, du féminisme marocain face à son rôle politique, est aussi la prise en compte d’un état d’urgence : l’écart grandit entre riches et pauvres.

Les associations fondamentalistes montent en silence leurs propres réseaux d’influence dans les quartiers, tandis que la société marocaine se crispe, dans la crise, sur des valeurs religieuses immuables, souvenir vivace et surfait des luttes anticoloniales, lorsque l’islam était synonyme de patriotisme. Dans ce contexte difficile, Solidarité féminine, Bayti ou l’ALCS ont non seulement réussi à susciter des associations soeurs à travers tout le pays, mais ont su avant tout gagner le coeur des médias, et avec lui, celui d’une majeure partie de la population marocaine, dans ce pays où les antennes paraboliques, qui fleurissent même au-dessus des bidonvilles, permettent de toucher en profondeur une société majoritairement analphabète. Pourtant, la médiatisation est à double tranchant : les associations incarnent aussi la bonne conscience nationale. Et si la générosité des dons privés témoigne, au-delà d’un sens de la charité propre au monde musulman, d’une sensibilité réelle aux problèmes soulevés, les familles marocaines se montrent moins ouvertes quand elles sont directement concernées... Quant aux jeunes générations nées bien après l’Indépendance : et les premières malmenées, avec ou sans diplôme, par le chômage, elles préfèrent souvent rêver à un visa pour l’Occident plutôt que s’investir dans la lutte.

Violence conjugale : quand les juges sont des hommes

Dans le sillage de ces associations, les féministes marocaines, quant à elles, historiquement divisées par leurs appartenances politiques divergentes, ont amorcé une nouvelle étape dans leur combat : hors du champ proprement politique, elles se sont unies pour mettre sur pied en 1995 un Centre d’écoute pour les femmes victimes de violence, en dépit de l’absolu secret qui pèse traditionnellement sur la vie familiale. L’avocate Fatima Fazazi raconte : "Je conseille les femmes et les aide éventuellement à entamer un procès. Mais en dehors de mon bénévolat au centre, je refuse, dans le cadre professionnel de mon cabinet, les dossiers de violence conjugale. Les procès sont si difficiles à gagner dans ce pays où les juges sont des hommes, : et où il faut par ailleurs apporter la preuve de violence en faisant comparaître douze témoins hommes... ou alors le double de femmes ! Je n’en peux plus de porter la culpabilité de mes procès perdus."Le long projet de loi transformant radicalement le statut de la femme et sa place dans la société, projet qui traîne depuis deux ans en dépit des promesses du Premier socialiste Abderrahmane Youssoufi, pourrait-il aboutir aujourd’hui grâce au nouveau roi ? C’est du moins l’espoir de toute une fraction du pays.

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