Accueil > Culture | Par Patrice Fardeau | 1er juin 1999

Sollers, un tigre et toutes ses dents

Voici Sollers de retour au "bercail", c’est-à-dire aux éditions du Seuil qui l’ont découvert et lancé et qui publient aujourd’hui l’Année du Tigre (1). Retour à la case départ d’un brouilleur de pistes dont Claude Lanzmann a dit qu’il "a beaucoup insulté dans sa vie [...] signe de colère vitale [...] mode de relation au monde ?"

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Et si Sollers était notre dernier écrivain du XIXe siècle ? A notre connaissance, c’est l’un des rares à exercer, depuis toujours, cette activité à temps complet. A titre de comparaison, quelqu’un comme Georges Pérec, au moment de sa mort, n’avait abandonné sa profession de bibliothécaire que depuis environ trois ans. Cette chance, Sollers la doit à sa précocité : un texte de 30 pages, le Défi salué par François Mauriac ("Philippe Sollers. J’aurai été le premier à écrire ce nom. Trente pages pour le porter, c’est peu. C’est assez") ; un premier roman publié sous pseudonyme parce qu’il est mineur au moment des faits : Une curieuse solitude et, cette fois, c’est Aragon qui ceint de lauriers une tête si bien faite. Ses laudateurs ont dû cependant rapidement lever le pied : Sollers affectionne de ne jamais être présent là où on l’attend. C’est chez lui une espèce de jeu.

"Ne seront du XXe que les savants, les artistes et quelques penseurs..."

Aussi l’a-t-on vu, spécialement à partir de Drame (1965) s’engager dans ce qu’on avait baptisé "avant-garde". Il avait même renié spectaculairement, à l’occasion de la parution de Une curieuse solitude en livre de poche, ce texte comme appartenant au camp de la bourgeoisie. Du compagnonnage avec le Parti communiste au maoïsme, du maoïsme à la Bible et au soutien de Jean-Paul II, quels liens ? Peut-être tout bêtement celui-ci : "je ne suis jamais de votre camp, je suis toujours de celui d’en face", paraît dire à ceux qui veulent bien l’entendre l’écrivain Sollers. Roland Barthes, dès 1979, nous alertait : "N’oublions pas Sollers", écrivain, clamait ce grand amoureux de littérature. C’est qu’il avait été inquiété par la propension qu’avait l’intéressé à se faire détester, comme s’il s’ingéniait à sélectionner ses lecteurs. Trop pressés, s’abstenir. Paradoxale, alors, notre affirmation, Sollers du XIXe siècle ? Mais il le dit lui-même dans l’Année du Tigre : "L’année 1999 sera la dernière à s’écrire avec un 19. Comme si 2000 était enfin la fin du XIXe siècle." (p. 310) Et poursuit : "N’auront été du XXe, finalement, que les savants, les artistes et quelques penseurs." Nous y voici : Sollers écrivain, donc artiste, donc du XXe. Encore que lui-même montre à l’envi, via de nombreux écrivains ou artistes, qu’on peut être "attardé", mais en avance. Là n’est pas la question. Ce journal de l’année 1998 tombe à point pour montrer qu’un écrivain peut être immergé dans son temps sans en être automatiquement solidaire. Il ne parle, finalement, jamais du lieu de son époque. Ruse du littérateur parce que "la vérité fait plus peur que n’importe quelle représentation." Or, non seulement la vérité ne se donne jamais spontanément, mais Sollers paraît penser que, à supposer qu’elle le puisse, il ne le faudrait pas. Etre honnête homme aujourd’hui est un "rôle intenable dans la perversion généralisée et le double langage obligatoire". Seul ou presque, l’artiste peut échapper au massacre ("Dans le monde réellement cinglé, le roman est la raison même.")

"La vérité fait plus peur que n’importe quelle représentation"

C’est bien là que Sollers appartient au XIXe siècle : écrivain à temps complet, il observe le monde à distance et à l’aide des instruments indispensables : acquis à plein temps : que sont tous les éléments de la culture. D’où de nombreuses références : autres textes (Kafka, Sade, Rimbaud, Lautréamont, Casanova, Voltaire...), peinture (hymne à Picasso dans Vision à New York), musique, etc. Le savoir doit-il guider le monde ? Les artistes constituent-ils une classe à part entière ? La question n’est pas de pure forme : "Les écrivains doivent être solidaires face aux éditeurs, au marché, à la presse. On n’a pas à régner, donc on ne divise pas." Aussi, quelles que soient ses outrances : calculées :, Sollers est-il l’un des rares écrivains authentiques, c’est-à-dire qui ne jouent pas le jeu de ce qu’on nomme "la pensée unique", cet endoctrinement ordinaire d’une société où les hommes ne sont que des moyens pour d’autres fins qu’eux-mêmes. Toujours la même Histoire, celle de l’exploitation.

Il faut être honnête : Sollers ne se fait pas faute de donner des pistes. Témoin cette Vision à New York qui reparaît avec une préface de Philippe Forest, l’historiographe de la revue Tel Quel (2). Qui veut connaître vraiment la pensée de l’auteur doit se référer à ce type de textes, plutôt qu’à des romans, en dépit de l’importance que son auteur leur accorde. Ou a-t-il, mieux que d’habitude, brouillé les pistes ? Dans l’Année du tigre, il s’attaque, en tout cas, à nos sociétés du mensonge, à ces individus s’apparentant par trop aux autruches, aux historiens dont la tâche consiste à masquer les faits plutôt qu’à les découvrir contre une doxa unanime. Une loi absolue, en fin de compte : l’écriture, et tant pis pour ceux qui n’y entravent que couic. Ce n’est pas son problème. Tant pis, donc, pour qui Joyce, Artaud ou Bataille ne sont pas la tasse de thé. Que faire pour en sortir ? On ne le saura pas. Quel dommage. Car, plus que romancier, Sollers est peut-être un poseur de problèmes, y compris quand il se trompe, et c’est fréquent. Mais on vous a dit qu’il le fait exprès !

"Dans le monde ... cinglé, le roman est la raison même"

Tout cela pour ne pas épouser une "période d’anesthésie", mais au contraire pour "sonder systématiquement, dans cette mutation de culture que nous vivons, toutes les formes, y compris les plus anciennes". Pourquoi la culture n’a-t-elle pas l’audience qu’elle mérite ? Pourquoi ses défenseurs sont-ils si peu nombreux ? Quelles solutions apporter à cela ? Sollers n’a qu’une réponse, en fin de compte : celle du renfermement d’une élite sur soi. Et quant à ceux qui s’efforcent de sortir du cercle, plus ou moins maladroitement, ils se font vertement tancer : Bourdieu ? Un médiocre et stalinien reconverti ! Péguy et Bernanos ? Des nains comparés à Claudel ! Ah, que l’auteur de Femmes se plaît, depuis toujours, à cet exercice : donner les bons et les mauvais points ; écraser et mépriser... Lanzmann nous l’a dit : c’est un besoin pour lui.

Il est pourtant des moments où Sollers cesse de jouer. Vision à New York (3) et aussi cet entretien donnée aux Temps modernes, dans le numéro consacré à Georges Bataille (n° 603, décembre 1998), dont il faut bien considérer que Tel Quel a joué un rôle actif en faveur de sa lecture. Alors, baisse de masque et dire explicite : "ce qui m’intéresse, c’est de parler du dedans et de contaminer le métalangage supposé, c’est-à-dire la réflexion elle-même." Voilà qui rappelle l’interview donnée en 1965 aux Lettres Françaises où il constatait que "nous sommes parlés, nous sommes écrits".

"Nous sommes parlés, nous sommes écrits"

Les jeux de Sollers consistent donc à essayer de s’approprier le langage en convoquant tout ce qui y mène : Artaud, Bataille, Sade, mais aussi une relecture des surréalistes : notamment Breton : et même Pascal Quignard, "un des seuls vivants avec lequel je puisse parler de la Chine classique". Et c’est bien cela qui agace : on sent que, derrière ses pitreries d’enfant gâté, Sollers tient, en matière de littérature et de pensée sur notre piètre XXe siècle, un discours rigoureux et exigeant, mais guère optimiste. Comment le serait-on ? Et le rôle de la littérature n’est-il pas d’éveiller, c’est-à-dire de découvrir des réalités guère enthousiasmantes ? Ecrire, c’est mettre à nu un corps, un monde, exhiber ce qu’on cache, ce que les institutions tiennent coi. Alors, nécessairement, l’écrivain véritable est, d’une certaine manière, condamné à la solitude. Sollers le sait et l’assume, en toute habileté cependant puisqu’il est tout de même devenu l’un des "pontes" de Gallimard, ce qui n’est pas si mal pour un incompris. Alors, qui veut dépasser l’inévitable agacement sera récompensé par une lucidité accrue et une progression dans sa réflexion. L’essentiel, n’est-ce pas ?

1. Philippe Sollers, l’Année du Tigre. Editions du Seuil, 1999, 330 p., 125 F. Ce livre appartient à une collection intitulée "Journal de la fin du siècle". Elle a été inaugurée en 1991 par Michel Winock avec les Frontières vives ; viennent ensuite : Françoise Giroud, Journal d’une Parisienne (1993) ; Edgar Morin, Une année Sisyphe (1994) ; Jacques Julliard, l’Année des dupes (1995) ; Bertrand Poirot-Delpech, Théâtre d’ombres (1997). L’année 1992 est à la charge de Jean-Noël Jeanneney, et reste à paraître.

2. Philippe Forest, Histoire de Tel Quel, 1960-1982. Editions du Seuil, 1995, 654 p., 187 F. Le même auteur a aussi consacré une monographie à Philippe Sollers (Le Seuil, 1992, 343 p., 155 F).

3. Philippe Sollers, Vision à New York, entretiens avec David Hayman ; préface de Philippe Forest. Editions Gallimard-Folio, n°3133 ; 228 p., 35 F.

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