Accueil > Politique | Controverse par Marc Endeweld | 8 février 2012

Sondages, miroirs de l’opinion publique ?

A l’approche de la présidentielle,
à chaque jour son pronostic et son cortège
de pourcentages… Mais quel crédit
peut-on raisonnablement accorder aux
sondages ? Traduisent-ils réellement
l’opinion publique ou sont-ils performatifs
 ? Pour en débattre, Alain Garrigou,
professeur en sciences-politiques
et Jean-Daniel Lévy, de
l’institut Harris Interactive France.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Regards.fr : À chaque élection, les journalistes et
responsables politiques commentent
les sondages. Mais que recouvre l’expression
« opinion publique » ?

Alain Garrigou : Au XVIIIe siècle, l’opinion publique
était le principe par lequel les Lumières
se sont opposées à l’autorité monarchique et
cléricale, dans les livres mais aussi dans les
conversations de salon. Elle était censée en
appeler à la raison contre les dogmes. Cela
explique que la démocratie ait été fondée sur
l’opinion publique à travers des luttes politiques
qui ont duré tout au long du XIXe siècle et qui
durent toujours. Au début, elle était socialement
l’opinion « du public », et donc d’un public
éclairé. Avec la démocratisation – le suffrage
universel masculin étant adopté en 1 848 en
France –, c’est devenu l’opinion du peuple exprimée
essentiellement par les élections puis, au
xxe siècle, par les sondages. L’ennui, c’est que
cette opinion publique en est venue à désigner
l’inverse de ce qu’elle indiquait à l’origine. Non
point une opinion fondée en raison, au moins minimalement informée, mais sur des préjugés,
comme l’analyse Jurgen Habermas. Insistons
bien : l’opinion publique des Lumières existait
contre les préjugés. C’est sa marchandisation,
telle qu’elle s’est progressivement dessinée à
travers les sondages, qui amène aujourd’hui
à la considérer comme un ensemble flou et
souverain. Le régime d’opinion est à certains
égards l’envers de la démocratie.

Jean-Daniel Lévy : À partir de l’article célèbre
du sociologue Pierre Bourdieu, « L’opinion
publique n’existe pas », il y a eu en effet une
remise en cause de ce concept. Deux éléments
sont importants à poser : est-ce qu’il y a une
opinion publique qui traverse l’ensemble d’une
population de référence ? Est-ce que les sondages
arrivent à bien mesurer les représentations
des Français ? Sur la première question,
je serais tenté de dire, cela dépend des sujets.
Indéniablement, certains intéressent la population,
et celle-ci, dans son ensemble, arrivera
à se forger un avis et sera capable d’émettre
une opinion. Mais il y a parfois des sujets qui
passionnent seulement une partie des observateurs
et pour lesquels les Français ne vont avoir
que peu ou pas d’avis. Oui, il y a des Français
qui expriment une opinion. Oui, il y a des majorités
qui arrivent à se dégager sur des sujets
structurants. La question serait donc la suivante
 : peut-on aujourd’hui facilement mesurer
l’opinion publique ?

Regards.fr : Justement, les sondages sont-ils représentatifs ?

Jean-Daniel Lévy : Pour moi, il n’y a pas de débat
de fond sur la manière dont nous travaillons afin
de disposer d’échantillons représentatifs de la
population française. À partir des données statistiques
disponibles en France, on peut facilement
disposer d’une image fidèle de la population
globale. Je ne vois donc pas de difficultés
particulières sur la question de la représentativité
de la population, que cela soit la localisation
géographique, la composition du foyer…
Indiscutablement, la population qu’on interroge
peut être considérée comme représentative. Nous utilisons des instruments statistiques,
notamment la théorie de la probabilité, avec
éventuellement un correctif. À travers nos
échantillons, nous cherchons à constituer
une France en petit. En proportion, autant
d’hommes et de femmes que dans la population
française, autant de jeunes que de personnes
âgées… Quand on interroge par téléphone
ou par Internet, on ne sait pas chez qui
« on tombe ». En revanche, nous avons la possibilité
de connaître très vite les caractéristiques
de la personne. Et d’ailleurs, les individus nous
répondent assez librement. Bien sûr, on peut
se demander si par Internet nous touchons
effectivement l’ensemble de la population. Mais
nos échantillons restent représentatifs, malgré
les contraintes de chaque protocole d’enquête.
Le principe de base, c’est d’avoir la partie
pour le tout.

Alain Garrigou : Les sondages sont une invention
basée sur la représentativité. On ne devrait
pas parler de sondage s’il n’y a pas représentativité.
D’ailleurs, dans le texte de réforme des
sondages voté l’an dernier, les sénateurs ont
proposé de réserver cette appellation aux enquêtes
portant sur des échantillons représentatifs.
Avec des sanctions sévères à la clé pour
les contrevenants. Or non seulement il y a des
problèmes sur la représentativité de certains
d’entre eux, mais il semble bien que le laxisme
l’emporte de plus en plus. Les sondages en
ligne sont d’ailleurs éminemment contestables
sur ce plan. Et puis, rémunérer l’opinion, ce
n’est plus « donner son opinion ».

Regards.fr : Les sondages se valent-ils tous ?

Jean-Daniel Lévy : Il existe aujourd’hui de nombreuses
confusions entre les différents types
de sondages : intentions de vote, popularité,
projections à l’égard de l’avenir… Il y a donc
parfois une lecture un peu trop rapide qui peut
amener les uns ou les autres à tirer des enseignements
et des comparaisons à partir de
formulations différentes des questions. Aussi
étrange que cela puisse paraître, les Français
répondent vraiment aux questions qu’on pose.

Alain Garrigou : Non, les sondages ne se valent
pas tous. Il ne faut jamais oublier que les
enquêtes statistiques existaient bien avant eux.
Ces derniers sont apparus dans les années
1930, utilisant une méthode qui avait déjà fait
ses preuves. Mais appliquer systématiquement
la représentativité à partir d’un échantillon réduit
de population, censé avoir la même structure
que la population totale, représente beaucoup
d’argent. Si l’on veut être rigoureux, il faut
payer parfois très cher. Aujourd’hui, les dérives
sont donc fréquentes. Et puis, il y a d’autres
difficultés sur l’art de poser des questions. Il y
a souvent des biais : quand la réponse est dans
la question. Plus encore, quand les méthodes
d’enquête éliminent, de fait, les « sans opinion
 ». On ne les indique même plus… Il existe
aussi des biais dans les analyses. Généralement,
elles ne sont pas très profondes. Surtout,
tout n’est pas affaire d’opinion. Si on veut savoir
ce que pensent les Français des infractions
au code de la route, la meilleure méthode n’est
peut-être pas de le leur demander…

Regards.fr : Les difficultés d’appréhension des sondages
ne viennent-elles pas de l’utilisation
qu’en font les journalistes et responsables
politiques ?

Jean-Daniel Lévy : C’est un constat à la fois vrai
et facile. Aujourd’hui, il existe très peu de formations
qui enseignent aux journalistes la lecture
des enquêtes d’opinion, alors même que
les journaux en achètent. Nous nous retrouvons
dans la situation paradoxale où il existe peu de
journalistes aguerris pour interpréter les sondages.
Or il est parfois bon d’avoir un regard
critique à l’égard de cette production. En même
temps, dire que les sondeurs seraient exempts
de tous reproches serait également facile, car
ils peuvent produire des notes pour accompagner ces sondages comme nous le faisons à Harris
Interactive.

Alain Garrigou : Il y a au départ une différence
fondamentale entre les sondages confidentiels
et ceux qui sont publiés. Les sondages
confidentiels concernent les sondeurs et leurs
clients. D’une certaine manière, cela ne nous
regarde pas, sauf s’ils sont payés par les contribuables.
Ainsi, les sondages achetés par les
pouvoirs publics ne sont pas communiqués aux
citoyens qui les ont pourtant financés. Cela les
rapproche des informations militaires. C’est largement
injustifé et presque toujours illégitime.
Par contre, le public qui lit et écoute la presse
n’est pas un client. Et il lui faut savoir comprendre
les sondages. Ce n’est pas spontané.
Et c’est doublement important du point de vue
citoyen et intellectuel tant la vie contemporaine
est sous l’emprise de ces enquêtes d’opinion.

Regards.fr : Les instituts de sondages sont-ils
conscients des effets induits par de tels
outils dans la vie politique ? Ont-ils fait
évoluer leurs pratiques ?

Jean-Daniel Lévy : J’attends qu’on me prouve
que les instituts de sondages influent nettement
sur le comportement électoral des Français.
Si quelqu’un peut le faire, nous aurons
franchi un grand pas ! À ce moment-là, on
sortirait des considérations non scientifiques
émises par les critiques. Deux exemples. Lors
des primaires écologistes, le choix des militants
a-t-il été guidé par les sondages ? Non. Alors
que certains commentateurs expliquaient que
Nicolas Hulot était le meilleur, il n’a finalement
pas été élu. Deuxième exemple, les primaires
socialistes. Les résultats des études que nous
avions menées étaient extrêmement proches
des résultats du vote. Il y avait donc une cohérence
entre ces enquêtes et le vote. Certains
disent que les sondages ont influencé les électeurs,
mais dans ce cas-là, pourquoi les sondages
ne correspondaient pas exactement aux
résultats précis du vote ? S’il existe une cohérence
entre les sondages et le comportement
des électeurs au niveau des dynamiques visualisées,
ce n’est pas le fait d’un comportement
mécanique, presque magique, des Français.

Alain Garrigou : Les entreprises de sondages
ont toujours nié que leurs sondages aient des
effets politiques. Il s’agissait de se protéger
contre l’accusation de biaiser – de polluer,
disaient certains –, le jeu démocratique. En
privé, ils disaient tout autre chose. Aujourd’hui,
ils ont bien été obligés d’admettre que, par
exemple, les sondages participaient à la sélection
des candidats aux élections. Et bien
d’autres choses sans doute plus importantes.
L’histoire n’est pas à refaire mais les sondages
expliquent largement le 21 avril 2002. Bien
entendu, les conseillers en communication essaient
de jouer sur les capacités performatives
de ces enquêtes. C’est-à-dire faire advenir les
choses en les disant. Par exemple, faire monter
la côte de Nicolas Sarkozy en disant à longueur
de colonnes que « l’écart se resserre » que le
président non encore candidat « grignote »,
qu’il « monte », etc. Quant à pouvoir changer
quoi que ce soit, je crains qu’il ne faille pas
être optimiste tant les sondages sont d’abord
une affaire économique. Business avant tout…
Pourtant, la Tunisie a interdit tout sondage
électoral dans les dernières semaines avant la
consultation électorale d’octobre 2011. Une
précaution louable tant on craignait qu’ils produisent
des troubles comme en Côte d’Ivoire.
Ce cas n’a guère été évoqué en France. Dans
notre pays sans doute, la situation n’est pas
aussi risquée, mais il serait tout de même bon
d’avoir des préoccupations éthiques. En le
disant je souris intérieurement. Voila pourquoi
je pense qu’il faut absolument une loi sur les
sondages – dont les sondeurs ne veulent pas,
à l’instar de l’Elysée qui a posé trois fois son
veto au Parlement.

Alain Garrigou est
professeur en sciences-politiques
à l’université Paris X, auteur de Manuel
anti-sondages. La démocratie n’est pas à
vendre
(éd. La Ville brûle).

Jean-Daniel Lévy est directeur du
département Opinion et Corporate de
l’institut Harris Interactive France.

Portfolio

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Sur le même thème

Vos réactions

  • jaime le zizi

    biteman Le 18 septembre 2014 à 08:29
  •  
Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?