Accueil > Résistances | Par Robert Guédiguian | 3 août 2011

Soyons intolérants avec le racisme

Le cinéaste Robert Guédiguian condamne les propos de Lars Von
Trier (« Je comprends Hitler. ») lors du dernier festival de Cannes.
Il invite à dénoncer un discours raciste prégnant et institutionnalisé.

Propos recueillis par Juliette Cerf.

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La déclaration de
Lars Von Trier à
Cannes est intolérable.
J’ai été
ulcéré que personne
ne quitte la conférence
de presse. Je n’ai aucune tolérance,
aucun humour en ce
qui concerne ses propos. Je
n’irai pas voir son film, Melancholia,
quelque qualité qu’il ait.
La distinction entre l’homme et
l’artiste ne tient pas.

Cette intervention est éminemment
politique, il s’agit d’une
tribune internationale prononcée
dans un lieu où l’on est très
écouté – bien plus que dans
les tribunes politiques. Outre
la putasserie de ce propos, ce
qui est dangereux, c’est qu’il
soit partagé, relayé. Cette provocation,
tous les racistes l’ont
entendue, ainsi confortés dans
leurs idées par un « grand » metteur
en scène invité dans le plus
grand festival du monde.

Notre société doit se prémunir
des gens qui pensent cela. Il
faut sanctionner et interdire ce
type de propos. Eventuellement
ne pas sélectionner le film de
Lars Von Trier, éventuellement
le boycotter – au cinéma la
censure la plus forte est celle
de l’économie ; si Lars Von Trier
ne faisait plus une seule entrée
peut-être qu’il fermerait sa
gueule la prochaine fois…

Ces propos orduriers sont un
symptôme très inquiétant de
notre époque et de ce qui se
passe en Europe. L’extrême
droite gagne des élections, le
racisme et la xénophobie augmentent.
La parole raciste s’est
libérée.

Alimenter la peur

La dépolitisation s’accompagne
de deux phénomènes :
une abstention grandissante
et un accroissement des votes
apeurés, reposant sur la xénophobie.
Il n’y a plus de passion
politique : la seule passion possible,
aujourd’hui, c’est la peur.
Les gens ont peur de perdre
le peu qu’ils ont ; ils ont peur
que des gens venus d’ailleurs viennent leur prendre leur bien,
leur maigre bien. La prochaine
élection présidentielle va se
jouer là-dessus.

J’ai en tête les propos de la
députée UMP Chantal Brunel,
enjoignant de remettre dans
des bateaux les immigrés qui
viendraient de la Méditerranée.
Refoutons les Arabes à la
mer… De très vieilles rengaines
peuvent toujours ressurgir au
sujet des Méditerranéens, exploitées
par des forces assez
obscures. Je soupçonne même
qu’il y ait une forme de racisme
autour des Grecs, de la dette
grecque. Les Grecs certes ne
sont pas des Arabes, mais ils
sont quand même des Méditerranéens
qui ne foutent rien, qui
trichent avec les impôts, alors
que nous, nous sommes tellement
exemplaires !

Raison et arguments

L’attitude de la droite française
traditionnelle est choquante.
Brasillach disait qu’un antisémitisme
de la raison pouvait se
substituer à un antisémitisme
d’instinct. Je pense que Claude
Guéant c’est un peu l’antiimmigration
de la raison : on est
sur des seuils ; il faudrait passer
de 30 000 à 20 000 personnes,
en ce qui concerne
l’immigration choisie, comme
s’il y avait quelque chose que
l’on pouvait tolérer mais pas
trop quand même. C’est une
forme de racisme argumenté,
institutionnalisé.

Il y a une autre forme de racisme,
c’est un racisme inter-
Français, pourrait-on dire.
L’autre façon d’alimenter la
peur, c’est le fait d’opposer
différentes parties du peuple
entre elles, les plus précaires
aux moins précaires, les plus
pauvres aux moins pauvres,
les couches moyennes aux
couches populaires, les chômeurs
aux smicards, le peuple
des banlieues au peuple des
petits pavillons, celui des cités
à celui des centre villes.

Ces clivages vont être exploités
entre le centre et l’extrême
droite. Mon prochain film,
Les neiges du Kilimandjaro,
traite de cette question-là, de
la fracture au sein de la classe
populaire, fracture générationnelle,
celle qui oppose le jeune
homme joué par Grégoire
Leprince-Ringuet au couple
interprété par Ariane Ascaride
et Jean-Pierre Darroussin.

Le discours raciste, on ne le
conteste jamais assez et on
ne l’a pas assez combattu à
gauche. A l’Estaque, à Marseille,
là où je suis né, je me
souviens que certains militants
communistes dans les années
1965-70 se plaignaient que
des Arabes leur prenaient du
travail. J’étais avec mon ami
Malek Hamzaoui, mon directeur
de production, et il lui disaient :
« mais toi, Malek, c’est pas pareil…
 », c’est toujours le même
argument. Je m’en veux de
n’avoir pas été assez vigilant ;
ce jour-là, à cette terrasse de
bistrot où l’on vendait L’Huma,
on aurait dû dire au type « si tu
redis ça, on te casse la gueule,
en tout cas on te reparle plus
jamais. Et on va proposer ton
exclusion du Parti ». Le racisme,
il faut le combattre dans l’oeuf
et il faut être intolérant.

La seule chose qui me ravit,
qui me semble positive dans
ce climat délétère, ce sont les
révoltes arabes car cela fait
des lustres que chacun y va de
sa lecture du Coran, de la loi
islamique, de la non-laïcité de
l’islam pour dire que l’islam est
incompatible avec la démocratie
et que les pays arabes seront
toujours des pays arabes,
non démocratiques. Ce n’est
pas vrai. Cela va changer avec
force. Ils vont faire en cinquante
ans ce que nous avons fait en
cinq siècles. Ils seront démocrates
bien plus tôt que nous.

Robert Guédiguian est
réalisateur. Il ancre son
oeuvre dans la réalité
sociale, en particulier
celle du quartier de
L’Estaque à Marseille.
Il a notamment réalisé
Marius et Jeannette
en 1997 et L’armée du
crime
en 2009. Son
dernier film, Les neiges
du Kilimandjaro
(sélection
Un certain regard à
Cannes), sera en salles
le 16 novembre 2011.

Portfolio

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