Isabelle Garo
Accueil > Idées | Par Marion Rousset | 29 juin 2011

Sur la planète Marx

Marx a influencé des philosophes majeurs des années 1960.
Entre attraction et répulsion, il a stimulé leur créativité. L’ouvrage
d’Isabelle Garo, Foucault, Deleuze, Althusser & Marx, ne se contente
pas d’une sage explication de textes. Il ouvre des pistes politiques.

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Chercher la présence « spectrale » de
Marx dans les oeuvres de Foucault
et Deleuze était un angle d’approche
original. Celui-ci s’avère, à
la lecture de l’essai d’Isabelle Garo
qui se clôt sur Althusser en sentinelle, d’une
subtile fécondité. Jamais l’auteur ne s’en tient à
une sage explication de textes qui se bornerait
à montrer comment une pensée nourrit l’autre.
En choisissant d’explorer l’impact du marxisme
sur la créativité incontestable de ces trois philosophes
majeurs des années 1960, « emblématiques
de la vitalité critique et du désarroi
politique de la séquence qui s’achève
 », ce livre
saisit son lecteur par les pistes qu’il ouvre.

Loin d’une neutralité tout académique, il s’empare
des enjeux théoriques et politiques qu’entoure
la persistance de cette référence, reconnue
et discréditée, qui fait bouger les lignes.
Le dialogue avec Marx et le marxisme apparaît
central, quoique parfois souterrain, au sein de
ces lectures qui furent l’épicentre intellectuel du
renouvellement à gauche. Soucieuse de situer la
pensée dans un contexte, Isabelle Garo revient
sur la tendance de longue durée à la dépolitisation,
la décomposition de la gauche, la percée
de « nouveaux philosophes » chantres d’un
antitotalitarisme qui légitime l’ordre néolibéral.
Si bien que le marxisme français, objet d’une
« disqualification théorique », d’une « opprobre
politique
 » et d’une « exclusion institutionnelle »,
a fini par être assimilé dans son ensemble à
l’immobilisme théorique et à la doctrine d’appareil.
L’auteur s’attache à penser « ce qui fut bien
plus que son éclipse
 ». Plutôt une forme de présence-
absence.

Démarcations

Pour Isabelle Garo, les théories mises en oeuvre
par Foucault, Deleuze et Althusser apparaissent
comme des réponses, des repositionnements,
voire des alternatives à Marx. Leurs concepts
les plus novateurs sont présentés comme le fruit
d’une confrontation plus ou moins pugnace, plus
ou moins visible, avec ce dernier. La puissance
de cette analyse tient dans la mise en lumière
d’une forme de critique du marxisme, objet d’attraction
et de démarcation, qui ne relève pas de
la « mauvaise polémique » ni d’une logique de
l’abandon, mais plutôt d’un déplacement. Du
rejet de l’engagement classique, incarné par
Sartre, est née la défense de luttes ponctuelles
et locales. Contre une analyse en termes de
classes et d’intérêts divergents, a surgi l’idée
d’une dissémination des rapports de pouvoir dans les institutions religieuse, juridique ou
scolaire. C’est sur la base d’une critique de la
centralité du travail que la catégorie des exclus
comme les fous, les malades ou les prisonniers,
est venue se substituer à celle des exploités. La
démarcation sert bien de levier à des ambitions
théoriques et politiques transformées, mais de
même envergure.

Nouvelles subversions

Michel Foucault intègre le Parti communiste au
moment de « son raidissement sectaire », rappelle
Isabelle Garo. Aux prises avec un sentiment
de décalage croissant, qui n’est pas sans
rapport avec son homosexualité, il le quitte en
1952. « L’épisode communiste a duré quelques
années, et il est bien moins bref que lui-même
ne le reconnaîtra ensuite.
 » Reste que le philosophe
développe une hostilité farouche à l’égard
du PC. « Le rapport de Foucault à Marx, au
marxisme et au communisme va se cristalliser
alors comme un élément central de la réflexion
foucaldienne.
 » Qu’il s’agisse de ses thèses sur
la folie, la prison, l’exclusion, la normalisation
ou l’organisation du pouvoir. «  Pour autant, il ne
s’agit jamais pour Foucault de discuter ou de
contester le point de vue marxiste en tant que
tel,
précise l’auteur, mais de se situer ailleurs,
de définir un point suffisamment proche et éloigné
à la fois, à partir duquel la confrontation
prenne immédiatement la forme d’une invention
théorique autre.
 »

Derrière une stratégie qui recourt parfois à la caricature,
le philosophe ouvre des formes de subversion
qui déstabilisent toute perspective révolutionnaire.
Cette critique de l’idée de révolution,
« bien loin des condamnations sommaires, ne
consiste pas en la simple expulsion des perspectives
politiques mais vise leur redéfinition
philosophique
 », analyse Isabelle Garo.

« Marx, pour moi, ça n’existe pas », prétendait
Michel Foucault. Gilles Deleuze avait un ton
moins affirmatif : « Je crois que Guattari et moi,
nous sommes restés marxistes.
 » Le premier
voulait dynamiter pour reconstruire. Le second
s’inscrit dans le cadre d’une «  opération raffinée
de subversion
 ». L’un des rares de sa génération
à n’avoir été d’aucun parti, il s’intéresse
au marxisme de l’extérieur, sans fascination ni
haine. Maintenant vaille que vaille la dimension
positive de cette référence, il s’en sert pour en
ébranler les piliers : la totalisation, l’organisation
et la représentation.

Portée sur les flux et les singularités, sa théorie
du « devenir minoritaire » s’oppose à toute
construction politique majoritaire accusée d’institutionnaliser
et de dévitaliser l’élan premier. «  Il
ne s’agit pas avant tout pour lui de concurrencer
Marx ou Sartre, ni de s’inscrire dans une
opposition délibérée au Parti communiste, mais
de dégager l’espace d’un travail théorique original,
qui commence par se choisir pour balises
neuves des références à la fois prestigieuses
et décalées.
 »

Dans une profusion de concepts difficiles et de
redéfinitions poétiques, la subversion est chez
Deleuze un jeu de langage qui interroge la nature
même de la politique. C’est la question « du capitalisme
contemporain et de ses perspectives de
transformation qui est posée, une fois encore de
cette façon sourde qui est aussi le mode même
du rapport de Deleuze à Marx et au marxisme
 ».
Ce critique précoce de la famille et de l’Etat
s’affronte à la gauche française institutionnelle,
remplaçant la notion de besoin par celle de
désir et rejetant l’idée d’une répartition sociale
par classes. Les conséquences politiques d’une
telle bifurcation sont de taille : le rôle des « hors
classes », qui occupent désormais le premier
plan historique, ne consiste plus à dépasser le
capitalisme, mais « à faire “sauter” de l’intérieur
les rouages de la machine
 ». Une position, fondée
sur le principe de résistances minuscules,
dont Isabelle Garo pointe les limites. « Faute
de s’inscrire dans le champ de forces existant,
dans leur structuration sociale et institutionnelle
, explique-t-elle, ce sont les étapes de la transformation
collective qui deviennent proprement
impensables.
 » L’emprunt à Marx des termes de
révolution ou de socialisme apparaissent en effet
vidés de toute portée stratégique.

Le guetteur mélancolique

Le chapitre sur Louis Althusser se singularise
d’emblée. Isabelle Garo, qui se réclame de la
même tradition que ce philosophe marxiste impliqué
au PC, ne pouvait lui faire qu’une place
à part. Celui qui restera jusqu’au bout « à l’intérieur
des frontières de ce paysage en ruines
 » est
présenté comme un « étrange guetteur mélancolique,
dressé au seuil de temps nouveaux
 ».
Sa trajectoire, placée sous le signe de l’échec
auquel il se confronte de manière personnelle
et historique, concentre les contradictions de
l’époque. Dans un mélange d’orthodoxie et d’innovation,
d’intransigeance et de raffinement, le
philosophe affiche une volonté de rupture tout
en prolongeant l’oeuvre préexistante. Mais son
espoir de transformer le Parti communiste de
l’intérieur et de renouveler une tradition dans laquelle
il s’inscrit se heurte à une fragilité qu’Isabelle
Garo qualifie de «  native » : « La dimension
politique de l’intervention althussérienne
excède rarement le périmètre de l’organisation
communiste et de ses débats internes.
 »

Toutefois, cet intellectuel ose se nourrir de
théories extérieures pour les combiner à des
conceptions plus classiques. Il a su par exemple
mêler l’éloge de pratiques plurielles et la reconnaissance
de l’existence de révolutions « au
sens faible
 » à l’affirmation de la nécessité d’une
lutte contre le pouvoir d’Etat. Mais, selon Isabelle
Garo, le peu d’impact politique de cette
philosophie constitue une faiblesse. « Althusser
se débat avec un diagnostic de crise à la fois
percutant, mais destructeur et avant tout pour
celui qui le porte
 », relève-t-elle. Influencé par Michel
Foucault, son ancien élève, et par certaines
thèses de Gilles Deleuze, il finira par imputer à
Marx lui-même la crise du marxisme.

Cet ouvrage fort intéressant a le mérite d’interroger
le renouveau des pensées critiques contemporaines.
Des pensées qui « pêchent, selon Razmig
Keucheyan, l’auteur d’Hémipshère gauche
(éd. Zone, 2010), par leur absence de réflexion
stratégique. Car d’abord, il faut se doter d’une
description précise du monde, or il évolue
 ». Isabelle
Garo invite donc à repenser le capitalisme
flexible, au prisme d’une lutte des classes énoncée
au présent. Il s’agit pour elle d’« anticiper sur
quelque chose qui se nomme un avenir
 ».

A lire

Foucault, Deleuze, Althusser
& Marx

d’Isabelle Garo

éd. Demopolis, 417 p., 21 €.

Lettres à Hélène

de Louis Althusser

éd. Grasset, 720 p., 24 €.

Foucault

cahier dirigé par
Ph. Artières, J.-F. Bert, F. Gros
et J. Revel

éd. de l’Herne,
416 p., 39 €.

Manuscrits de 1857-1858
dits « Grundrisse »

de Karl Marx

éd. La Dispute, 929 p., 40 €.

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