Accueil > Monde | Reportage par Sophie Chapelle | 27 juin 2012

Symbole d’un modèle à remplacer, la Vale fait l’unanimité au Sommet des peuples

Le Sommet des peuples qui s’est tenu à Rio de Janeiro du 15 au 23 juin se voulait une alternative à Rio+20. Il s’est achevé par un appel à une reconquête citoyenne des biens communs. Parmi les firmes montrées du doigt, la compagnie minière brésilienne Vale, figure archétypale des multinationales sacrifiant tout sur l’autel du profit avec la complicité du pouvoir politique.

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Sous l’un des chapiteaux du Sommet des peuples à Rio de Janeiro, le nom de Jeremias Vunjanhe est cité à maintes reprises. Ce journaliste et membre des Amis de la Terre Mozambique devait participer en tant qu’observateur à la Conférence des Nations Unies sur le Développement Durable dite Rio+20 (lire notre article). Mais il était aussi prévu que Jeremias intervienne au sommet alternatif organisé par la société civile pour dénoncer les conséquences des agissements de la compagnie minière brésilienne Vale dans son pays. Intercepté le 12 juin à l’aéroport de Guaralhos à São Paulo, ce journaliste s’est vu confisquer son passeport et a été renvoyé directement au Mozambique, sans explication sur les raisons de son renvoi. Scandalisée, Anabela Lemos de l’association Justiça Ambiental n’exclut pas que l’interdiction de pénétrer le Brésil soit liée au travail de Jeremias pour rendre publiques les actions de Vale et pour soutenir les populations victimes de l’entreprise.

Une campagne mondiale

Ce matin-là, des dizaines d’organisations lancent la « Campagne mondiale contre les pouvoirs des multinationales » [1]. « Dans la plupart des pays, les gouvernements sont au service des intérêts des entreprises et contre nous, la majorité » peut-on lire dans le document servant d’appel à la communauté internationale. Dans la foule, on murmure que la multinationale brésilienne Vale est l’un des sponsors officiel de la conférence Rio+20. Et beaucoup ne peuvent s’empêcher de faire le lien entre l’expulsion de Jeremias et les conflits d’intérêts qui traversent l’ONU. « Nous lançons cette campagne car la direction prise par le monde est destructrice, fondamentalement parce que les entreprises bloquent tout dialogue et contrôlent les gouvernements », dénonce à la tribune Nnimmo Bassey, président des Amis de la Terre International.

« Au-travers de ce que l’ONU appelle “des actions clés pour une action concertée entre entreprises, gouvernements et ONG”, on a construit au sein-même de la conférence de Rio+20 un espace idéal de lobbying pour les entreprises multinationales » analyse Erika González, membre de Revista Pueblos. Si l’espace officiel de la conférence semble largement compromis, il reste les rues, envahies dès l’après midi par plus de deux mille personnes. C’est au rythme d’une batucada du mouvement féministe que des militants venus essentiellement du Brésil, mais aussi du Pérou, du Paraguay, d’Argentine, de Bolivie, d’Europe et d’Afrique du Sud, se dirigent vers le siège social de la Vale.

« L’objectif de cette manifestation est de montrer que le développement promu par la Vale n’est pas soutenable, que cette firme viole les droits humaines et commet de graves crimes environnementaux », témoigne le père Dário Bossi, venant de Açailândia, une ville brésilienne de l’ouest de l’Etat du Maranhão. Il pointe du doigt la ligne de chemin de fer Carajas, sous concession de la Vale. Chaque jour, des trains de plusieurs kilomètres de long transportent des millions de tonnes de minéraux (fer, manganèse, cuivre, bauxite, nickel, étain, or…), mais aussi du bois et du soja produit dans le sud du Maranhão. Parmi les forêts natives qui longent les rails, nombreuses sont celles qui ont été rasées afin que la Vale puisse accéder aux gisements de charbon qui servent à alimenter ses usines sidérurgiques. Grosse consommatrice de matières premières, la Vale est aussi émettrice de 4 % de la production totale de CO2 du Brésil et utilise chaque année 1,2 milliard de mètres cubes d’eau. Soit l’utilisation moyenne de 18 millions de personnes.

Deuxième plus grand groupe minier mondial, la Vale a remporté début 2012 les Public Eye Awards, avec plus de 25 000 votes sur Internet. Le facteur décisif de sa nomination relève de son entrée en 2010 dans le consortium Nord Energia SA, en charge de la construction du barrage de Belo Monte. Ce projet, estimé à 17 milliards de dollars et élaboré sans consultation des populations locales, pourrait entraîner le déplacement de 40 000 personnes. Au cœur de la manifestation, on retrouve des autochtones de la douzaine de tribus touchées par le barrage Belo Monte. « On ne veut rien savoir de ce barrage qui va détruire nos rivières » s’exclame, furieux, le chef Raoni du peuple des Kayapos, figure emblématique de la lutte pour la préservation de la forêt amazonienne et de la culture indigène. En déviant 80 % des cours dans un réservoir artificiel, ce barrage provoquerait la dévastation de gigantesques régions de l’écosystème amazonien.

La centrale syndicale CSP-Conlutas est aussi présente pour rappeler qu’ « il y a des gouvernements derrière le financement de ces activités, dont celui de (la présidente) Dilma Roussef ». Si la Vale a été privatisée en 1997, avec son lot de protestations publiques et d’accusations de corruption, le gouvernement en reste actionnaire et de forts liens se maintiennent. Début 2011, une des premières décisions de Dilma Roussef fut d’installer à la tête de la Vale un nouveau dirigeant, Murilo Pinto de Oliveira Ferreira. Officiellement, pour imposer à l’entreprise d’accroître ses investissements sur le sol brésilien plutôt que d’exporter les matières premières à l’état brut. L’entreprise dispose d’ailleurs d’une certaine immunité puisqu’elle refuserait toujours de verser les 2,5 milliards de royalties qu’elle devrait à l’Etat brésilien.

Changer de paradigme

Parmi le chapelet de tentes dispersées sur près d’un kilomètre de terre-plein gazonné, l’une d’elle accueille la deuxième rencontre internationale des personnes affectées par la Vale. Rassemblant des syndicats de travailleurs, des ONG, des réseaux internationaux, et des communautés locales, cette alliance internationale s’est donnée pour objectif commun de « dénoncer la politique d’agression et de prédation de la Vale, de mettre en commun les expériences de lutte et d’établir des formes de coopération ». Au modèle extractiviste porté par la Vale, ils opposent un véritable changement de paradigme de société reposant sur la satisfaction des besoins fondamentaux, la protection des biens communs, la recherche du bien vivre, le contrôle des populations sur l’accès aux ressources. « Il n’y a pas à avoir peur de l’échec. La seule lutte que nous sommes sûrs de perdre c’est celle que nous ne menons pas  » clame un membre de cette alliance. Cette alliance d’une nouvelle forme est aujourd’hui prise comme exemple de ce qu’il faudrait généraliser.

Sous une autre tente, Brid Brennan du Transnational Institute invite chacun à « écouter les témoignages des communautés indigènes qui résistent aux assauts des multinationales. Ils souffrent d’une marchandisation de leurs vies depuis que les transnationales opèrent d’une façon globale, se déplaçant d’un pays à un autre, mais en appliquant toujours la même recette d’un profit à tout prix. Ce coût-là, nous le payons tous, nous qui sommes les 99 % ». La déclaration finale adoptée au terme du sommet des peuples marque une volonté de construire des alliances entre toutes les populations affectées et donne une feuille de route aux organisations et mouvements des sociétés civiles : du local au global, reconquérir les biens communs.

Notes

[1Le site officiel de la campagne : http://www.stopcorporateimpunity.org/

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