Accueil > Monde | Entretien par Rémi Douat | 15 juillet 2012

"Syriza a un rôle historique à jouer"

Syriza est devenu en quelques mois
une force incontournable du paysage
politique grec. Si le parti d’Alexis
Tsipras a perdu de justesse face aux
conservateurs pro-austérité de Nouvelle
démocratie, il a bel et bien imposé les
thèmes de campagne et redonné de la
vigueur à la démocratie. Une percée
fulgurante pour ce qui est désormais
la force de gauche radicale la plus
puissante d’Europe.

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Regards.fr : Quels enseignements peut-on tirer du
résultat du 17 juin ?

Stathis Kouvelakis : Ce scrutin s’est déroulé
dans un climat de polarisation extrême, jamais
vu en Grèce depuis la chute du régime des
colonels. Les médias et la droite ont entretenu
une ambiance hystérique, brandissant à
longueur de journée le spectre du chaos, de
l’expulsion de la zone euro et des fantasmes
classiques associés à l’arrivée des « rouges »
au pouvoir. Cette polarisation s’est traduite
dans la bipolarisation entre la Nouvelle
démocratie (ND) et Syriza, qui recoupe très
largement un clivage de classe. Dans les
quartiers de classes moyennes et aisées, et
les aires conservatrices des provinces, ND
arrive largement en tête, et apparaît comme le
véritable « parti de l’ordre », celui qui peut faire
barrage à la gauche radicale. Dans les quartiers
populaires et les provinces aux traditions de
gauche, Syriza poursuit la percée entamée
en mai. Dans les zones ouvrières des grandes
villes, il approche les 40 % des suffrages,
lamine le KKE (parti communiste grec) et
confirme le basculement à gauche du noyau dur
de l’électorat populaire du PASOK. Par ailleurs,
Syriza vient largement en tête dans toutes
classes d’âge de moins de 55 ans et parmi
les diplômés de l’enseignement supérieur.
La dimension qualitative de cette dynamique
électorale est vraiment impressionnante et on
peut dire sans aucune exagération qu’elle est
porteuse d’une perspective de victoire.

Pourquoi malgré cela les partis proaustérité
ont pu résister ?

En fait, seule la ND a
relativement résisté, et encore elle a obtenu
le score le plus mauvais de toute son histoire,
à l’exception de celui de mai dernier. Le
PASOK a encore reculé, il n’exprime qu’un
électorat résiduel, en général âgé, rural ou lié
à l’ancien système de corruption clientéliste.
La droite a résisté en se radicalisant à droite
et en misant exclusivement sur les réflexes
de peur, le rejet de Syriza et la carte raciste
et sécuritaire. Cette stratégie a fortement
bénéficié de l’ingérence insistante, et, à ma
connaissance sans précédent historique, des
dirigeants européens, Merkel et Hollande en
tête, qui ont ouvertement appelé les électeurs
grecs à ne pas voter pour des partis remettant en cause les mémorandums et laissant planer
des menaces à peine voilées de représailles en
cas de victoire de Syriza.

Comment un parti qui pesait il y a
peu 5 % des suffrages est devenu,
malgré son échec du 17 juin, une
force incontournable dans le paysage
politique grec ?

Derrière la dynamique de
Syriza il y a d’abord l’expérience d’une société
en effervescence. L’effondrement du bipartisme
traditionnel, structuré autour du Pasok et de
la Nouvelle démocratie, était prévisible dans
ce contexte de thérapie néolibérale de choc.
Mais le fait que cela se fasse au bénéfice de
la gauche radicale renvoie au niveau atteint
par un mouvement populaire sans précédent
dans l’histoire européenne depuis les années
1970. La société grecque s’est mise en
mouvement de manière très diverse : les dixsept
mouvements de grève générale qui se sont
succédé depuis mai 2010, l’occupation des
places du printemps dernier, les innombrables
manifestations, initiatives de désobéissance
civile et actions collectives et locales…
Cette diversité des engagements a tiré de la
passivité et de la résignation des pans entiers
de la société et préparé le terrain pour leur
basculement à gauche. D’une certaine façon, le
peuple a tranché en récompensant de manière
massive la force de la gauche radicale porteuse
d’une solution unitaire et crédible.

Pour autant, ces mouvements qui ont
entraîné des millions de personnes dans
toutes sortes d’actions n’ont jusqu’à
présent pas été en mesure de remporter
une victoire, même partielle.

C’est justement cette
incapacité qui explique l’émergence et la
dynamique de Syriza. Malgré l’ampleur des
mobilisations, aucune mesure prévue par
le mémorandum n’a été retirée. Ainsi, après
chaque pic du mouvement la même question
revenait : que faut-il faire pour se débarrasser
des mémorandums et mettre fin au régime de
la Troïka (UE, BCE, FMI) ? La nécessité d’une
alternative politique s’est ainsi graduellement
imposée dans de très larges secteurs de la
société grecque. Pour le dire autrement, les
luttes ont fait l’expérience de leurs propres
limites. D’où l’urgence de disposer d’une
véritable alternative politique ici et maintenant,
sans attendre un mythique grand soir.

Qu’a offert Syriza que les autres
formations politiques n’offraient pas ?

D’abord, la clarté. Syriza
se situe depuis longtemps dans une logique
de rupture avec toute alliance avec le Pasok
et les solutions de centre gauche, y compris à
un niveau local ou syndical. Son opposition aux
politiques du mémorandum a été d’emblée claire
et nette. Par ailleurs, Syriza a réussi à articuler la
dénonciation des programmes d’austérité avec
une présence dans les mouvements sociaux.
Son intervention s’est située en quelque sorte
à la bonne distance de ces mouvements. Elle
en a respecté l’autonomie, tout en s’efforçant
d’y contribuer et d’ouvrir des perspectives
politiques. De plus, contrairement au KKE,
Syriza a su se montrer sensible aux formes
inédites et, au premier abord « antipolitiques »,
d’action collective, notamment le mouvement
des Places, ce que de manière erronée l’on
a appelé en France et ailleurs le mouvement
des Indignés. Enfin, élément déterminant pour
expliquer son succès, Syriza, qui existe en tant
que coalition depuis 2004, avait déjà atteint
suffisamment de visibilité et de présence
institutionnelle pour être crédible en tant que
force capable de modifier le rapport de force
au niveau national. Ce positionnement n’a toutefois pu porter ses fruits qu’en avril, au
cours de la campagne électorale, grâce à la
proposition d’un gouvernement unitaire de
toutes les forces de gauche anti-austérité.
Cela a été le catalyseur, tout le monde a dû se
positionner par rapport à cette idée. L’agenda
de la campagne a été bouleversé quand il
est apparu qu’il était possible de battre le
bloc pro-mémorandum. Non seulement Syriza
a gagné en crédibilité mais il est apparu
comme le porteur naturel de cette dynamique
tandis que les forces de gauche qui ont
choisi de se tenir à l’écart, ou de la rejeter,
comme le KKE et l’extrême gauche, ont été
sanctionnées et marginalisées.

Que peut-on dire du contexte dans lequel
se développe Syriza ?

C’est là un aspect
fondamental. Car la crise politique en Grèce,
ce n’est pas « seulement » l’expression
d’un néolibéralisme détruisant tout sur son
chemin. C’est aussi, et peut-être surtout, une
forme aggravée de dépossession des droits
démocratiques les plus élémentaires. Le pays
est littéralement placé sous tutelle et chacun est
conscient que les décisions ne sont plus prises
en Grèce. C’est le droit du peuple à disposer
de son sort qui est nié. Il en résulte un sentiment
quasi-unanime d’humiliation collective, de
transformation du pays en protectorat des
puissances européennes dominantes. C’est là
encore que le mouvement des Places a joué
un rôle fondamental en plaçant la question
démocratique au centre. Cela explique la
symbolique nationale du mouvement, parfois
interprétée, à tort, comme une dimension
nationaliste. La présence massive du drapeau
grec dans les places occupées était une
manière de redonner symboliquement sa
souveraineté au peuple, le signe nécessaire
d’une réappropriation démocratique, d’une
façon finalement assez proche de ce que l’on a
vu dans le « Printemps arabe ».

Le traumatisme social et symbolique que
vous décrivez est aussi un boulevard pour
l’extrême droite…

Oui, et Aube dorée, un parti
ouvertement néo-nazi tant dans son discours que
dans ses pratiques violentes, en tire profit. Mais
la gauche radicale est loin devant parce qu’elle
occupe le terrain des mobilisations populaires.
Le peuple s’est mis en lutte et n’a pas seulement
eu le sentiment de subir. C’est une posture qui est
aux antipodes du repli et de la haine de l’immigré
et du « rouge » que propage l’extrême droite,
relayée maintenant par la droite traditionnelle et
même par des secteurs du PASOK. La montée
et la stabilisation à un niveau significatif d’une
formation aussi radicale qu’Aube Dorée, et
dont les pratiques sont apparues au grand jour
depuis son entrée au parlement en mai dernier,
ne doit en aucun cas être sous-estimée. Elle
révèle l’ampleur et la violence que suscitent le
désespoir et la dévastation sociale, la perte de
tous les repères antérieurs, l’effondrement de
l’État et le sentiment subjectif de la perte de
toute normalité dans la vie quotidienne. Comme
le disait Jean-Luc Mélenchon à la télévision face à Marine Le Pen, « à la fin, on sait que ça se joue
toujours entre vous et nous
 ».

L’expérience de Syriza est-elle
comparable à celle d’autres formations
de la gauche radicale en Europe ?

C’est l’expérience du Front
de gauche qui me semble la plus proche de
Syriza. D’abord, parce que, comme la Grèce,
la France a une longue tradition de radicalité
politique, longtemps portée essentiellement
par le courant communiste, et qu’elle a connu
depuis 1995 des mobilisations sociales
significatives. Le point commun c’est donc
l’expérience concrète de batailles sociales
importantes qui font apparaître le besoin d’un
outil politique nouveau adapté aux exigences
de la situation. En France, cette exigence est à
l’ordre du jour depuis le référendum sur le TCE
de 2005. On s’en souvient, des forces diverses
ont essayé d’y répondre, sans succès dans un
premier temps. Ceux qui ont tenté de le faire
sans s’en donner réellement les moyens, je
pense notamment au NPA, ont été lourdement
sanctionnés. En créant un dispositif permettant
aux principaux courants de la gauche
antilibérale et anticapitaliste le Front de gauche
a réussi son pari et a pu ainsi concrétisé, en
différé, les exigences unitaires de 2005. On a
vu apparaître de façon flagrante ce cousinage
lors du récent passage d’Alexis Tsipras à Paris,
même si le Front de gauche n’en est pas au
même stade de son développement. Mais
n’oublions pas qu’il n’y a pas si longtemps,
Syriza était encore à 5 %.

Pourquoi Alexis Tsipras ?

Médiatiquement efficace, on
l’a d’abord comparé à Olivier Besancenot. Mais
il a en réalité quelque chose de fondamental
que l’ancien leader du NPA n’a jamais eu, c’est
l’ambition de combiner la dynamique majoritaire
et la radicalité. Pas seulement lutter et résister,
mais porter un espoir collectif et une possibilité
concrète de victoire. C’est là que Syriza est une
formation absolument innovante et montante :
on a affaire à une radicalité qui n’est pas
coupée du passé, des traditions du mouvement
ouvrier et du marxisme, mais qui a su opérer des
synthèses nouvelles pour se mettre en position
de comprendre les aspirations contemporaines.

Quel avenir pour Syriza ?

D’une certaine façon,
les choses n’ont jamais été aussi claires :
Syriza est l’épine dorsale du camp populaire
anti-mémorandum et anti-Troïka. En termes
électoraux, c’est le parti de gauche radicale le
plus important, et de loin, d’Europe, celui dont la
percée doit tout à une bataille sociale et politique
âpre et de très grande portée. Pourtant l’écart
entre sa réalité organisationnelle et militante et
son influence dans la société est considérable.
Syriza devra s’ouvrir, s’élargir et innover pour
construire des liens durables avec les secteurs
populaires et les mouvements sociaux s’il
veut parvenir à structurer l’opposition à un
gouvernement qui va s’acharner dans la voie
des mesures d’austérité et de privatisation
prévues par les mémorandums. Les batailles qui
s’annoncent seront très dures, du fait justement
du sentiment de légitimité et du mandat que
le bloc pro-mémorandum pense avoir reçu
des urnes. Mais il est difficile de voir comment
l’actuel gouvernement peut réussir à stabiliser
un tant soit peu la situation économique et
sociale d’un pays qui sombre chaque jour
davantage dans le chaos et la ruine. Syriza doit
apprendre à gérer cette nouvelle temporalité
politique pour concrétiser la promesse de
victoire qui a surgi au cours de cette séquence
politique hors du commun. C’est là son rôle
proprement historique dans l’actuel contexte
européen et international.

Stathis Kouvelakis enseigne
la philosophie politique au
King’s College de Londres
a été candidat pour Syriza
aux élections de mai et juin.

Portfolio

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