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Accueil > Migrations | Par Sophie Courval | 1er octobre 2009

Tamouls à Paris. La tentation de l’entre-soi

Les mobilisations des réfugiés tamouls sri-lankais cet été à Paris ont mis en lumière une population mal connue des Français, fortement politisée, qui vit toujours au rythme de l’actualité de son pays. Entre structures communautaires et désir de sortir de l’isolement. Reportage.

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Massés sur les trottoirs de la rue du Faubourg Saint-Denis, plusieurs centaines de personnes reprennent d’une seule voix le même slogan. Intrigués, les badauds ralentissent le pas sans pour autant comprendre un mot des revendications scandées par les manifestants. A la sortie du métro La Chapelle, un petit groupe de militants distribuent des tracts tout aussi énigmatiques. Les photos de cadavres sanguinolents exhibés sur les devantures des commerces fournissent le premier indice aux passants quelque peu perplexes quant aux motivations de ce rassemblement. Guerre ? Génocide ? Nous sommes au cœur du quartier tamoul sri lankais de la capitale, plus communément appelé quartier de La Chapelle, et il est difficile pour le quidam non tamoulophone de saisir l’enjeu de ces manifestations intracommunautaires qui, de janvier à mai dernier, ont rythmé la vie du quartier.

Pour commencer à comprendre, il faut partir vers l’océan Indien et l’île de Sri Lanka, ancienne colonie anglaise de Ceylan. Cette île de 65 600 km2 abrite depuis plus de trente ans une guerre civile opposant l’Etat cinghalais à la minorité tamoule. Les premiers, généralement bouddhistes, représentent plus de 70 % de la population, tandis que les seconds, principalement hindouistes, sont regroupés dans le Nord et à l’Est de l’île. Les querelles entre les deux peuples jalonnent l’histoire de Sri Lanka, mais la situation privilégiée de l’élite tamoule, à l’époque de l’empire britannique, fragilise la minorité au lendemain de l’indépendance. Discriminés, victimes de pogroms... La jeune génération tamoule se décide à prendre les armes et les années 1970 marquent le début de la guérilla séparatiste entre l’armée sri-lankaise et les combattants des Tigres de Libération de l’Eelam Tamoul (LTTE). Tortures, enlèvements, exécutions, tous les coups sont permis et les méthodes de l’armée gouvernementale n’ont rien à envier à celles des LTTE. Au début de l’année 2009, le président nationaliste, Mahinda Rajapakse, lance une grande offensive militaire sur les derniers bastions tamouls déclenchant aussitôt de nombreuses manifestations de soutien aux tigres chez les migrants des pays de la diaspora. Le 18 mai, l’annonce de la mort du leader des LTTE sonne le glas de la guérilla et celui des mobilisations.

STRUCTURE COMMUNAUTAIRE

A Paris, ces manifestations ont pris corps dans le quartier de La Chapelle avant de s’exporter vers les Invalides ou la place du Trocadéro. Si en dehors des frontières du quartier, les tracts et les banderoles sont traduits en français, s’adressant clairement aux instances nationales et internationales, le quartier de La Chapelle demeure le lieu de l’entre-soi. Pour la communauté, c’est en quelque sorte la version parisienne du little Jaffna, le quartier tamoul de la capitale sri-lankaise. C’est ici, à deux pas de la gare du Nord, que les premiers migrants ont posé leurs valises au début des années 1980. Ces pionniers auraient préféré rejoindre un pays anglophone où des réfugiés tamouls étaient déjà installés. mais le durcissement des lois sur l’immigration de ces Etats les a contraints à s’établir dans des pays considérés initialement comme des lieux de transit. Petit à petit, les migrants se sont organisés et ont su recréer au sein du quartier un univers familier. Epiceries, bazars, restaurants, agences immobilières, auto-école... Les commerces mais aussi les temples, les associations ainsi que la création de médias locaux, journaux, radio, télévision, tout concourt à reproduire le mode de vie d’avant l’exil. « C’est un lieu de reproduction sociale et culturelle. Les commerces permettent le maintien des traditions et les associations forment une structure communautaire qui reconstitue l’entre-soi. (...) La Chapelle désigne pour les Tamouls un lieu ressource où on peut obtenir des informations sur la situation du pays, ou se renseigner sur les démarches administratives et où trouver du travail. En définitive La Chapelle, ce n’est pas forcément le quartier, c’est le réseau. » (1) Si la majorité des migrants n’habite pas le quartier et préfère résider en banlieue, eu égard aux prix prohibitifs des loyers parisiens, La Chapelle reste au cœur de la vie sociale et... politique de la communauté.

LA CAUSE SEPARATISTE

Photos de disparus, de cadavres mutilés, les tragédies du peuple tamoul s’incarnent dans les murs du quartier tandis que sur les vitrines des magasins, les promos du jour côtoient le portrait de Vellupillai Prabhakaran, le leader charismatique des tigres. A Paris comme à Jaffna, les LTTE s’imposent comme les seuls représentants de la cause tamoule, générant de fait un clivage au sein de la diaspora entre les pro-tigres et ceux qui les condamnent. Ces derniers peuvent être alors perçus comme des « traîtres » et encourent le risque d’être exclus de la communauté. Comme le souligne la sociologue Angélina Etiemble, « quiconque critique les tigres, rejette leur lutte, ou les moyens de la faire, dénie dans le même temps, les souffrances du peuple tamoul et la justesse de ses revendications » (2). Au cours des mobilisations de ces derniers mois, cette assimilation de la cause tamoule à celle des LTTE a conduit les manifestants à revendiquer pêle-mêle l’arrêt des bombardements aériens, la reconnaissance d’un Etat tamoul et le retrait du mouvement de libération de la liste des organisations terroristes de l’Union européenne. Ces revendications politiques témoignent de la prégnance du mouvement pro-LTTE au sein de la communauté. Loin d’être « une simple extension des LTTE à l’étranger, ce mouvement possède ses caractéristiques propres ». Il doit notamment faire face aux changements sociaux induits par la migration « qui peuvent à terme favoriser la multiplication des attitudes de défection (...) et conduire à des stratégies de fuite hors du groupe social d’appartenance », explique Gaëlle Dequirez (3). Pour endiguer ce phénomène et entretenir ce « nationalisme à distance », il s’appuie sur un réseau associatif fortement hiérarchisé qui participe à « transformer une identité ethnique collective en identité politique nationale ». Placé sous l’égide du Comité de coordination tamoul (CCT), ce réseau propose « des activités de nature directement politique, un travail d’éducation à la tamoulité et à la cause séparatiste et l’entretien d’une intense sociabilité intragroupe », résume-t-elle. Très implantées dans le quartier de La Chapelle, ces associations participent au maintien d’une grande unité communautaire.

LA PLACE DES JEUNES

Activités sportives, culturelles, soutien scolaire, écoles tamoules (Tamoulcholaï), l’encadrement de la jeunesse constitue un volet important de ce programme associatif. D’une manière générale, les cadres militants accordent une attention particulière aux jeunes de la deuxième génération. Ces derniers maîtrisent la langue mais aussi les codes du fonctionnement de la société française, ce qui leur confère une place nouvelle au sein de la communauté. « Notre rôle est d’éclairer la génération de nos parents sur la société française », explique Tharany Arumaï, responsable des relations publiques de l’Organisation des jeunes Tamouls (OJT). Les jeunes de cette association, bien placée sur l’organigramme du réseau, constituent également une manne militante pour les dirigeants du mouvement pro-LTTE, qui comptent sur leurs compétences pour sensibiliser plus largement la société française à la cause séparatiste. « Nous sommes en mission à l’étranger et les jeunes doivent être davantage mobilisés que nous. Notre rôle est de les aider, de leur parler de notre histoire, mais c’est à eux d’aller sur le terrain. A l’avenir, nous devons essayer de faire beaucoup plus de lobbying, d’incruster la question tamoule dans les préoccupations françaises », déclare Thiru Thiruchchoti, responsable des relations publiques du CCT en France. Les jeunes de l’OJT ont répondu positivement à cette injonction patriotique en prenant une part active dans l’organisation des mobilisations. « Nos aînés nous ont demandé de sensibiliser les Français à ce qui se passe dans notre pays », confirme Mahintan Sivasubramanian, le président de l’OJT, qui n’a pas hésité à démissionner de son travail pour s’engager corps et âme dans la lutte, à l’instar de Tharany Arumaï qui, elle, a choisi d’interrompre ses études. « Au vu des événements, nous étions moralement obligés de nous engager dans le mouvement », explique-t-elle. De fait, dès le mois de janvier, les jeunes de l’OJT, association déclarée officiellement apolitique, prennent la tête des cortèges et soutiennent ouvertement les LTTE. Pour justifier leur position, Mahintan et Tharany reviennent longuement sur le sort des Tamouls à Sri Lanka. « Les médias ont donné une mauvaise image des LTTE. Depuis l’indépendance nous subissons l’oppression cinghalaise, et aujourd’hui encore des milliers de personnes meurent dans des camps de réfugiés qui sont en réalité de véritables camps de concentration », déplore Mahintan.

La récente victoire de l’armée sri-lankaise ne résout en rien la question tamoule, et si les jeunes militants envisagent de poursuivre la lutte « jusqu’à ce que justice soit faite », la mort du leader des tigres a plongé une partie de la communauté dans un profond désarroi. « Nos parents sont perdus, ils ne peuvent plus se reposer sur les LTTE et ne savent plus comment faire », confie Tharany. Difficile, en effet, de raviver l’espoir chez les migrants de la diaspora, alors que depuis plus de trente ans, le silence de la communauté internationale les a poussés à confier leur salut aux mains de Vellupillaï Prabhakaran. Pour faire face, Thiru Thiruchchoti se rassure comme il peut : « pour moi, c’est une manipulation du gouvernement sri-lankais. Prabhakaran n’est pas mort ». S.L .

1. Gaëlle Dequirez, « Tamouls sri-lankais : le little Jaffna de la Chapelle », dans « Diasporas indiennes dans la ville », revue Hommes et immigration , juillet-octobre 2007.

2. Angélina Etiemble, « Les Tamouls du Sri Lanka en France. L’emprise du politique », Revue française des Affaires sociales, n° 2, avril-juin 2004.

3. Gaëlle Dequirez, « Rapports de domination, identité collective et « nationalisme à distance » dans la Fédération des associations tamoules de France », dans V. Sala Pala, L. Arnaud, S. Ollitrault, S. Rétif (dir.), L’action collective face à l’imbrication des rapports sociaux. Classe, ethnicité, genre , éd. L’Harmattan, septembre 2009.

Paru dans Regards n° 65, octobre 2009

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