Accueil > Culture | Par Guillaume Chérel | 1er janvier 2006

Terroirs littéraires

La littérature américaine se construit autour des grands espaces, de la violence urbaine, du justicier solitaire... Quelques incontournables.

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Violence. De James Ellroy, en passant par Selby et Bunker, à James Crumley.

Toute l’histoire du roman noir américain repose sur l’aspect sordide de la vie (en ville « gang-renée » par l’argent et le rapport de force). Dashiell Hammet, puis Raymond Chandler, ont créé des personnages solitaires, cyniques à souhait qui ne pouvaient naître qu’aux Etats-Unis, terre de violence et des extrêmes. Les fameux détectives « hard-boiled » (dur à cuir), confrontés à la pègre locale.

S’il avait publié un livre récemment, nous aurions évidemment choisi James Ellroy comme auteur le plus emblématique de la violence. Les scènes de crime des Affranchis et de Casino (avec Joe Pesci comme mafieux sanguinaire) font penser aux personnages brutaux de l’auteur du Dahlia noir.

Il y aussi Hubert Selby Jr (Last exit to Brooklyn et le Démon) et Edward Bunker (Aucune bête aussi féroce). Et bien d’autres encore... Les Américains sont les spécialistes du genre. Ils ont créé leur pays à coup de flingue. Ils ont continué à travers le monde.

Un autre auteur, encore vivant celui-là, James Crumley, continue de travailler la question, avec style... La seule chose qui compte et perdure en littérature (voir Manchette et ADG, Jean-Bernard Pouy, Daeninckx chez nous). Bref, ce gros ours de Crumley, auteur du chef-d’œuvre du genre, Le Dernier Baiser, vient de sortir un roman intitulé Folie douce, chez son vieux pote Patrick Raynal, l’ancien directeur de la Série noire. Cette furieuse histoire baigne dans l’hémoglobine jusqu’à la parodie. C.W. Sughrue, le détective blasé de Crumley, enquête cette fois dans le milieu de la psychanalyse. Son client, MacKinderick, a fait fortune en publiant des guides psychologiques « bateaux » comme : J’irais moins mal si tu allais mieux. Evidement, le héros malheureux (anti-héros fragile... mais costaud) vit mal son énième divorce et il noie son blues dans le whisky et la fumée de cigare... Il a survécu au Vietnam et n’arrive pas à s’adapter à ce pays, l’Amérique, devenu un parc Disneyland (comme dit l’ami Jim Harrison, autre grizzly des lettres américaines, plus « écolo »...) surarmé. L’action se passe du côté de Missoula (Montana), où il y a, paraît-il, les « meilleurs bars du monde »... Forcément. On est en Amérique ! James Crumley n’est pas un citadin, contrairement aux plus jeunes auteurs que nous allons évoquer ci-dessous.

Ville. Thomas Sanchez à Cuba et George Pelecanos à Washington D.C.

Deux très bons romans récents ont pour cadre la ville. King Bongo, de l’américain Thomas Sanchez, a La Havane (Cuba) comme décor, et Hard Revolution, de son compatriote George Pelecanos, Washington DC (USA). L’action de ce dernier démarre en 1959, dans une famille noire qui lutte contre la misère, le racisme et la violence ambiants. Deux frères, Derek et Dennis Strange, se débattent dans ce marécage pour survivre. Nous les retrouvons en 1968, de retour du Vietnam, dans une Amérique en ébullition. Dennis ne voit pas d’autre avenir que dans la drogue, tandis que Derek choisit de devenir flic. Martin Luther King est assassiné à Memphis. La ville s’embrase...

Pelecanos est dans son élément : « On hérite des péchés, on hérite des flammes », chantait Bruce Springsteen, dont la phrase est placée en exergue de ce livre. Comme dans nos banlieues françaises, quand ça doit péter, ça pète. Hard Revolution nous rappelle que les raisons de voir naître des insurrections, un peu partout dans le monde, n’ont peut-être jamais été autant d’actualité... Les fameux brasiers que voulaient créer le Che en Amérique latine et en Afrique...

Cuba, justement. Quasiment la même année que le début du roman de Pelecanos, en 1957 exactement, la présence américaine est à son apogée à La Havane : les casinos sont illuminés, les hôtels luxueux et les boîtes de nuit bruissent du son des fêtes... La mafia prospère tandis que Batista, l’homme de paille des Etats-Unis, est confrontée à la guérilla des « barbudos ». Castro se cache dans les montagnes... et King Bongo, un métis à moitié américain, exerce le métier de détective privé. Homme de la nuit, grand joueur de percussions, il connaît tout de l’île. Alors que l’on célèbre le réveillon au célèbre Tropicana, sa sœur, surnommée « la panthère », disparaît à la faveur d’une explosion. Il va tout de suite voir Zapata, membre de la police secrète qui trace sans merci les révolutionnaires... La vie de King Bongo va changer. Seul contre tous... Comme les héros solitaires.

Héros solitaire. Charles Bukowski, une machine à écrire à la place d’une flingue.

The poor lonesone... Le justicier solitaire est un mythe devenu tellement cliché qu’il est maintenant synonyme d’anti-héros. Clint Eastwood fut un des premiers à surfer sur la légende en cassant littéralement les personnages qu’il jouait dans la série Inspecteur Harry (quasi réac), et tous ses westerns, de Pal Rider à Impitoyable, en passant par les navets de Sergio Leone... Il n’y a pas de véritables héros dans les films de Scorsese mais des hommes seuls, oui... « enchristés »... sacrifiés... souffrants.

Il en est de même en littérature, les nouveaux héros n’ont plus de flingue mais des machines à écrire au bout des doigts. Et qu’y a-t-il de plus solitaire que l’activité d’écrire ? C’est abdiquer, disait Cendrars, le frère jumeau d’Henry Miller... Au sens où lorsque l’on écrit, seul dans sa tour d’ivoire, ou au milieu de consommateurs d’un café, on est hors du monde, loin de la Cité... Charles Bukowski, n’en déplaise à ces dames (qui le taxent de misogynie), était un héros à la Jack London, ou à la John Fante (son maître), au sens où comme Martin Eden il a passé sa vie à se battre pour écrire... Et surtout pour être publié. Les éditions Grasset ont eu la bonne idée de publier son œuvre romanesque complète et sa correspondance. Cette sorte de héros solitaire est un soûlographe, façon Antoine Blondin qui rappelait que, si l’on boit à plusieurs, on est soûl tout seul. Bukowski buvait pour échapper à ses inhibitions, dues à une enfance malheureuse. Comme le rappelle Gérard Guégan, son dernier préfacier, il « n’enrobe pas son inspiration du vernis de la vertu ». Il s’avouait tel qu’il était, sans masque, vieux, moche et dégueulasse, mais hyper-sensible. N’est-ce pas là du courage ? Oser se regarder dans une glace tel que nous sommes, seul à seul, face à face : l’ultime duel avec soi-même... avant de mourir. C’est faire la guerre à sa propre personne. L’activité nombriliste par excellence...

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